« Le jazz tisse sa toile... »
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Andy EMLER MegaOctet « E total »

Fais-moi un mi !

D 2 mai 2012     H 11:13     A Thierry Giard    


Andy Emler MegaOctet, l’intitulé est toujours équivoque. On les attend à huit et ils sont neuf.
Lui et eux ?
Non, tous ensemble !
C’est qu’Andy Emler a une posture particulière. Il est le coach, comme on dit d’un entraîneur sportif, dans l’équipe mais excentré (excentrique ?). Il propose le contenu, la matière et les modes de jeu, fixe les objectifs, la tactique, met en place des stratégies qui permettent à l’ensemble d’aller de l’avant en s’appuyant sur la personnalité de chacun.
Donner le meilleur de soi-même au service du collectif. Un beau projet.

Andy Emler MegaOctet : « E total » -  voir en grand cette image
Andy Emler MegaOctet : « E total »
La Buissonne / Harmonia Mundi

Son sport à lui, au départ, c’est le rugby comme Thomas de Pourquery son acolyte. D’ailleurs, il fédère son groupe comme on le ferait dans une entreprise de pointe en allant au Stade de France pour un France-Italie des « 6 Nations 2012 », par exemple ! Ça situe l’ambiance dans cette formation soudée qui suit sa trajectoire depuis plus de 20 ans sans user ses joueurs. Dans la musique, c’est possible, la preuve.

Voilà donc le nouveau défi lancé : jouer une partie de plus de 55 minutes autour de la note « mi » (E in english). « J’adore ces contraintes ! » nous déclarait Andy Emler. « On donne une fondamentale et on est libre par-dessus. » Un exercice que le jeune professeur Emler avait inventé jadis pour se battre contre les mauvaises habitudes des apprentis-jazzmen trop « accros » aux standards.

« OUI ! On aime ! »
« OUI ! On aime ! »

En reprenant ce concept, il a composé une suite de cinq mouvements à la mesure du potentiel de son équipe-orchestre de costauds : « E total ». Une sorte de pied de nez aux académismes : « On nous apprend que la modulation, c’est ce qui donne de l’oxygène à la musique ». Là, on ne module pas !« . Andy Emler, malicieux mais modeste, modère son propos : »En fait, on module quand même à l’intérieur des pièces mais on revient toujours au mi.« _ On s’interroge et on écoute le disque en craignant l’ennui d’une possible dérive minimaliste et formelle d’un Emler qu’on sait surprenant. »Good games" : l’ouverture. L’équipe entre sur le stade en trottinant, ça commence lentement, presque solennellement sur des notes légères de piano. Et la redoutable machine démarre à la manière des All-Blacks dans leur Haka Dance : débauche de cuivres incandescents sur rythmique d’enfer d’où émerge par touches la voix subliminale de Thomas de Pourquery : une note qui fait mouche.
C’est François Thuillier qui se saisit de la balle pour une belle et longue action héroïque au tuba soutenu par l’ensemble.
« J’ai essayé d’écrire des pièces pour faire plaisir aux instrumentistes  ! » explique le coach-compositeur, « Chacun a une partie taillée sur mesure en fonction de sa sensibilité... ». Comme cette ouverture de poids qui met en appétit non sans évoquer la richesse rythmique colorée des orchestres de Frank Zappa (la paire François Verly / Éric Échampard c’est un peu Ruth Underwood / Terry Bozzio chez FZ !).

« E total », est plus tempéré : il faut bien calmer le jeu pour tenir... et laisser s’exprimer les saxophonistes en mettant en valeur les couleurs de l’ensemble (intro légèrement orientale à la contrebasse à l’archet - Claude Tchamitchian, incontournable ! - avec les tablas...).

« Father Tom » répond à une envie de Laurent Dehors : jouer de la « petite » clarinette avec le MegaOctet, ce qu’il ne faisait pas habituellement. Il peut donc développer ses propos sur une ballade qui donne de l’oxygène et des couleurs presque « ellingtoniennes » à une suite très dense.

Thomas de Pourquery, lui, adore chanter ce qui n’était pas prévu à l’origine dans « E total » : « J’ai donc cherché un truc pour le faire chanter ! » rétorque Andy Emler qui lui a composé la pièce la plus courte de la suite, « Shit Happens » pour lui permettre de se livrer à ses acrobaties vocales toujours surprenantes. Un joueur d’expérience qui sait ouvrir des espaces dans un cadre contraint.

Et c’est avec « Start peace » que s’achève « E total » : un final en forme de (re)commencement. Tambours battants, l’orchestre se lance dans une course en forme de gagne-terrain avec ses sprints et ses temps d’arrêt, ses mêlées et des actions héroïques pour le plaisir du jeu, entre fantaisie, liberté et contraintes. Chacun y va de son exploit, encouragé par l’ensemble, sous le regard bienveillant et encourageant d’un leader hors du commun.

Le MegaOctet - octobre 2011

Après Dreams in tune (2004), West in Peace (2007) et Crouch, Touch, Engage (2009), E total poursuit la série des disques les plus récents du MegaOctet centrés sur un programme intégralement neuf à chaque fois. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, le compositeur Andy Emler s’inscrit dans un courant issu de la grande époque pop-rock : un disque = une suite. Sa connaissance et sa maîtrise de l’écriture « savante », son intérêt pour les compositeurs du XXè siècle (et avant) et sa culture lui permettent de réaliser à chaque fois une œuvre marquante.
Il en est ainsi pour ce nouveau disque construit avec un souci de cohérence comme en témoignent les motifs rythmiques et mélodiques qui servent de fil rouge tout au long de ces 55 minutes.
On pourra trouver, en cherchant bien, quelques petits défauts à ce disque, en particulier quelques longueurs dans le développement des interventions des solistes... Mais nous rappellerons que le MegaOctet est un formidable ensemble sur scène. C’est là qu’il donne le meilleur de lui même, galvanisé et inspiré par la présence du public comme des sportifs avides de victoires très pacifiques, sans se prendre pour autant pour des dieux du stade.
Un ensemble toujours brillant mais jamais clinquant : c’est bien ce qu’on aime.

> Lire l’entretien avec Andy Emler à propos de « E total » et du MegaOctet :

> Andy Emler MegaOctet : « E total » - La Buissonne RJAL 397014 - distribution Harmonia Mundi (parution le 2 mai 2012)

Andy Emler : piano, direction, compositions / Laurent Blondiau : trompette, bugle /
Laurent Dehors : saxophones ténor et soprano, clarinettes / Thomas de Pourquery : saxophone alto et voix / Philippe Sellam : saxophone alto / François Thuillier : tuba / Claude Tchamitchian : contrebasse / Éric Échampard : batterie / François Verly : marimbas, tablas, percussions

01. Good games / 02. E total / 03. Father Tom / 04. Shit happens / 05. Start peace

Enregistré en septembre 2012 au Studio La Buissonne (Pernes-les-Fontaines / Vaucluse) par Gérard de Haro.

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