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Alexandre Herer Trio puis Olivier Laisney “Slugged” à Paris.

Double concert de sortie de disques au Studio de l’Ermitage.

D 10 mai 2012     H 14:48     A Edouard Hubert    


À l’occasion des sorties d’album de deux de ces groupes, le label Onze Heures Onze a permis au trio d’Alexandre Herer et à la formation « Slugged » du trompettiste Olivier Laisney de présenter leur musique sur scène. C’était le mercredi 25 avril dernier, au Studio de l’Ermitage (Paris 20e). Nous (et nos oreilles) étions là.

Alexandre Herer Trio : « Holophonic » -  voir en grand cette image
Alexandre Herer Trio : « Holophonic »
Onze Heures Onze / MVS distribution–Anticraft

Petit avertissement en guise d’introduction : les deux formations ont invité des « amis musiciens » sur chacun de leur disque. Et elles se sont payées le luxe de recevoir ces invités sur scène lors de cette soirée. Plus qu’une chance pour l’auditeur : une manière de représenter avec exactitude l’éventail stylistique proposé par ces deux groupes.

C’est le trio du pianiste Alexandre Herer qui ouvre le bal. D’emblée, on est happé par les préoccupations permanentes concernant le découpage du temps. « Ça sent la côte Est… » et la modernité ! Les ostinatos de contrebasse (Oliver DeGabriele) et l’implacabilité de la batterie (Thibaut Brandalise) – aspects purement techniques décrits ici uniquement pour confirmer que ça groove – se fragmentent en décalages rythmiques et en mesures asymétriques sans concession. S’inspirant d’une certaine formule du trio moderne dont le principe de la mise en place collective dans l’instant aurait tendance à squelittiser le mélodique, Herer décharne davantage son propos en proposant des improvisations aux lignes mélodiques extrêmement disjointes.

Alexandre Herer -  voir en grand cette image
Alexandre Herer
© Olivier Degabriele

Attention, tout ça n’est pas simplement mécanique (même si la complexité rythmique pourrait le suggérer) mais bien transcendé via la performance du trio en quelque chose de proprement organique. S’il fallait ne citer qu’un nom ici, on penserait à Vijay Iyer. L’arrivée de Stéphane Payen (saxophone alto) et de son phrasé angulaire et anguleux confirme quant à elle l’influence de Steve Coleman tant par l’écriture thématique que par l’univers sonore qui s’en dégage. Avec la venue du second invité, Julien Pontvianne (saxophone ténor), l’esthétique prend une tournure impressionniste convaincante, le saxophoniste développant un jeu sur les textures qui a su insuffler une respiration certaine à l’ensemble. En définitive, l’interaction dégagée par la prestation en quintet lors du dernier morceau nous a évoqué les approches les plus musclées de l’improvisation collective de l’actuel quartet de Wayne Shorter. Tout ça pour dire que durant le final, ça a envoyé sec.

Slugged-Olivier Laisney : « Phonotype » -  voir en grand cette image
Slugged-Olivier Laisney : « Phonotype »
Onze Heures Onze / MVS distribution–Anticraft

S’il n’y avait qu’une conception commune qui plane sur les musiques des deux formations de cette soirée, ça serait celle de Steve Coleman (pour l’approche polyrythmique particulière présente dans les deux musiques). Mais c’est tout ! Avec Slugged, on ne marche pas sur les mêmes plates-bandes.

Ici, la musique est extrêmement composée.
Très bien, me direz-vous. Mais une manière de composition qui invite à une autre manière d’improvisation. Les grilles cycliques aux rythmes harmoniques rapides et à transposition régulière évoquent évidemment de nouveau Steve Coleman, mais aussi les principes compositionnels de Steve Lacy, grilles à l’intérieur desquelles les incursions improvisées se déplacent et s’enlacent au cœur de la résonance du vibraphone de Stéphan Caracci. Cette importance de l’écriture (les pupitres de partitions sont bien en évidence devant chacun des musiciens) n’empêche en rien l’impression de construction dans l’instant d’une musique qui se nourrit de son propre souffle. Le leader dirige d’une main le va-et-vient de ces courtes interventions solos à durée indéterminée, qui se déploient pour aboutir bien souvent à un contrepoint improvisé, ce qui n’est pas sans rappeler l’univers acoustique de Dave Douglas. Tiens, Dave Douglas… C’est également une autre évocation de sa musique qui nous est venue à l’esprit à l’écoute de la gracieuse ballade « Rouages ».
Mais le travail d’écriture évoque aussi les recherches de certaines musiques contemporaines, notamment spectrales, avec un vrai travail d’écriture axé sur la rencontre des timbres ainsi que sur les harmoniques « de cloches » des percussions résonnantes, ce qui implique également une véritable réflexion quant à la façon d’y intégrer et d’y conduire l’improvisation. D’ailleurs, ce qui n’est pas incompatible, Olivier Laisney possède à la trompette une articulation phrasé-son à la fois sèche et mate, qui participe intégralement à donner sa chaleur à la musique.

Olivier Laisney - avril 2012 -  voir en grand cette image
Olivier Laisney - avril 2012
Photo © Jacques Revon

Si l’arrivée du saxophoniste alto Denis Guivarc’h apporte d’abord un élargissement de l’effectif – ce qui participe à rappeler l’influence de Steve Lehman tant par le rapprochement dans l’intrumentarium que dans l’écriture qui en découle – elle fait également renouer l’ensemble vers une esthétique plus bop due notamment au phrasé marathonien de l’alto. Ceci confirme que Slugged dispose des mêmes préoccupations que cette scène de l’entre-deux – entre hard bop et free – représenté par quelques musiciens du label Blue Note au milieu des années 60, comme Jackie Mclean, Eric Dolphy (avec la participation de Bobby Hutcherson dans leur groupe, la présence du vibraphone ici y étant pour beaucoup) ou Hutcherson lui-même.
Créant un pont entre deux époques (les années 60 et les influences plus actuelles), autant par le travail sur le timbre et les couleurs spectrales que sur les rythmes, Olivier Laisney place alors sa musique dans la généalogie d’un certain jazz, où la résonance serait notamment l’un des mots d’ordre. On invente comme ça dans Slugged, on prend les choses qui font plaisir, on les mélange, sans volonté de les masquer, et on envoie tout ça à toute vitesse (c’est la rapidité de l’enchaînement des idées que nous voulons souligner ici). Complexe, certes, mais surtout jubilatoire.

Cette soirée et ces deux groupes ont confirmé l’existence d’une des voies balisées mais originale de la jeune scène du jazz parisien.
Et quelle qu’en soit la date, une chose est sûre, l’un des renouveaux du jazz français retentira à 11h11. Et c’est tant mieux.


ALEXANDRE HERER TRIO : Alexandre HERER - Piano, Thibaut BRANDALISE - Batterie, Oliver DEGABRIELE - Contrebasse.
Invités : Julien PONTVIANNE - Saxophone Ténor, Stéphane PAYEN - Saxophone Alto

SLUGGED : Olivier LAISNEY - Trompette, Adrien SANCHEZ - Saxophone Ténor, Stéphan CARACCI - Vibraphone, Joachim GOVIN - Contrebasse, Thibault PERRIARD - Batterie
Invité : Denis GUIVARC’H - Saxophone Alto


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