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Gratkowski et Perelmann : trois fois deux sax !

Leo Feigin fait encore très fort !

D 24 janvier 2013     H 05:13     A Jean Buzelin    


Leo Feigin fait encore très fort ! Il sort d’une traite et le même mois trois disques de deux saxophonistes importants de la scène actuelle, l’Allemand Frank Gratkowski et le Brésilien de New York Ivo Perelman. Deux musiciens dont nous avons déjà parlé dans ces « colonnes ». Pourrait-on dire qu’il s’agit de deux triptyques ? En un sens, oui, mais sur deux plans différents. Si les trois disques de Gratkowski offrent une belle unité graphique (trois détails d’une peinture de Gabriele D.R. Guenther), ils sont tellement différents qu’on a du mal à réaliser qu’ils sont l’œuvre d’un seul et même musicien.

Frank Gratkowski : « Fo(u)r Alto » -  voir en grand cette image
Frank Gratkowski : « Fo(u)r Alto »
Leo Records / Orkhêstra

Fo(u)r Alto est un quatuor de saxophones altos, cela va sans dire, créé en 2008 dans une optique très différente des ensembles de saxophones qui ont fleuri ces dernières décennies (World Saxophone Quartet, Rova Saxophone Quartet, Quatuor de Saxophones en France, etc.), et organisés harmoniquement sur le principe des quatuors à cordes ou vocaux. Il se rapproche beaucoup des quatuors de musiques classique ou contemporaine, encore que les œuvres pour un seul type de saxo soient, à ma connaissance, plutôt rares. Les quatre pièces jouées ici, en particulier l’ambitieux et majestueux Sound 1 qui occupe la moitié du disque, progressent très lentement en un réseau de subtiles variations, d’infimes décalages comme en écho ou en canon, de superpositions de couches et de nappes sonores, selon un concept microtonal savant (quarts de tons, micro-intervales) assez fascinant à l’écoute. On devine, à travers le jeu très lent et très posé des instrumentistes et la tension extrême qui les anime, des effets de souffle, de grain, et un rythme sous-jacent qui conduit, petit à petit, vers une large notion d’espace, tout cela sans aucun effet. Une musique passionnante pour auditeurs curieux et avertis.



Gratkowski / Brown / Winant + Winkler : « Vermilion Traces / Donaueschingen 2009 » -  voir en grand cette image
Gratkowski / Brown / Winant + Winkler : « Vermilion Traces / Donaueschingen 2009 »
Leo Records / Orkhêstra

Changement complet d’atmosphère avec un double CD qui met Frank Gratkowski, à l’alto et aux diverses clarinettes, en situation d’improvisation directe avec deux musiciens américains, le pianiste Chris Brown (qui manipule également l’électronique), et le percussionniste William Winant. Autant le disque précédent mettait l’auditeur en état de calme et d’attention, autant celui-ci le bouscule. Discours dur, râpeux, heurté, échanges vifs, renvois, silences retenus, passage denses up tempo, séquences « bruitistes » proche de la musique concrète, bribes de free jazz, etc. L’électro-musicien — ça se dit ? — Gerhard E. Winkler, accentue l’aspect « musique contemporaine occidentale » dans sa composition jouée au fameux festival Donaueschinger Musiktage. La grande maîtrise des participants, l’alternance presque systématique de pièces courtes et longues, l’équilibre et l’intensité déployée, auront peut-être du mal à combler l’amateur habitué à une certaine jazzité, et qui risque de décrocher en route.
Face à cette austérité, qui peut apparaître comme de la dureté ou de la raideur, le chroniqueur je suis est obligé d’avouer qu’il ne s’est pas beaucoup régalé !




Frank Gratkowski Quartet : « Le Vent et la gorge »  -  voir en grand cette image
Frank Gratkowski Quartet : « Le Vent et la gorge »
Leo Records / Orkhêstra

Troisième volet du programme : le retour à un ensemble plus familier, puisqu’il s’agit du quartette régulier que Gratkowski conduit depuis une douzaine d’années au moins, et qui réuni des musiciens de première bourre, l’exceptionnel tromboniste hollandais Wolter Wierbos, le contrebassiste (excellent à l’archet) Dieter Manderscheid, moins connu ici, et le grand batteur Gerry Hemingway qu’on ne présente plus. Si ce groupe a déjà réalisé quelques disques remarquables, il ne se répète pas et semble poursuivre jusqu’aux extrémités les possibilités qu’offre un post free totalement assumé. Improvisation, composition, organisation, exploration, dé- et reconstruction, sont autant de points et d’exigences pour ces musiciens qui mettent la barre très haut. Ouverture, écoute, interventions solistes, retenue ou, au contraire, puissance, rythme toujours… ils sollicitent toutes leurs capacités, leur maîtrise, et leur aisance à jouer ensemble sur des propositions difficiles, en particulier la suite Harm-oh-nie : trente minutes denses, contrastées où toutes les combinaisons (solos, duos, trios, quartettes) sont sollicitées. Les titres des autres morceaux parlent d’eux-mêmes : Le Vent et la Gorge (le trombone et les clarinettes ?), Lied / Song (recueilli), GO ! (très vif, puissant et retour au calme), The Flying Dutchman (Wierbos ? et beau final).

Les trois nouveaux disques de Ivo Perelman offrent une unité diamétralement opposée. Si les trois covers sont très dissemblables (bien que deux d’entre elles aient été peintes par Perelman lui-même), la musique proposée affiche une belle cohérence. Chacun des disques renvoie aux deux autres, tant et si bien qu’ils forment une entité qu’il est bien difficile de dissocier. Et, pour ajouter encore à la cohérence et au suivi de la démarche, ils s’inscrivent directement à la suite de deux des disques présentés dans notre panorama consacré à Leo Records (Cf. Culturejazz - Panorama Leo Records #3, 11/07/2012) où l’on retrouvait les mêmes musiciens : Joe Morris, Gerald Cleaver et Matthew Shipp. Le leadership comme les compositions sont d’ailleurs partagés entre tous les partenaires.

Ivo Perelman / Joe Morris / Gerald Cleaver : « Living Jelly » -  voir en grand cette image
Ivo Perelman / Joe Morris / Gerald Cleaver : « Living Jelly »
Leo Records / Orkhêstra

« Living Jelly » est le second disque d’un trio Perelman/Morris Cleaver, enregistré à la suite de « Family Ties ». On retrouve la maîtrise du jeu, du phrasé, la qualité du son, et la concision dont fait preuve le saxophoniste dans ses solos. Le discours est sinueux mais équilibré, et pourtant les prises de risques de manquent pas et les envolées conduisent parfois jusqu’au cri ou aux notes étranglées. Ayant choisi une démarche post free intransigeante et ouverte, et malgré une abondante production discographique (que je suis depuis plus de quinze ans), il semble jouer de mieux en mieux et, comme on dit, se bonifie avec le temps : un sorte de longue quête vers l’épure. Nous devons ajouter qu’il s’entoure des meilleurs partenaires possibles : le jeu de guitare de Joe Morris est un régal constant, je n’y reviendrais pas en détail (il jouait de la basse dans le disque précédent). La beauté et la clarté de la note dans des solos parfaitement articulés, un accompagnement extrêmement dynamique, tant en accords que dans le jeu sur les cordes graves, enchantent l’auditeur. Je ne m’attarderais pas non plus sur Gerald Cleaver dont la pertinence du travail inlassable sur les tambours offre à ses compagnons une assise constamment stimulante. Enregistré en retrait et non sur le devant de la scène — suivez mon regard —, il permet à la musique de respirer, et pourtant il frappe !

Ivo Perelman / Matthew Shipp / Whit Dickey : « The Clairvoyant » -  voir en grand cette image
Ivo Perelman / Matthew Shipp / Whit Dickey : « The Clairvoyant »
Leo Records ∕ Orkhêstra

Morris et Cleaver cèdent leurs places à Matthew Shipp qui s’installe, comme dans « The Foreign Legion », au piano, amenant avec lui l’un de ses plus anciens compagnons, le batteur Whit Dickey. Ensemble, ils accompagnèrent le regretté saxophoniste David S. Ware, et se retrouvent ici (sans contrebasse) dans un contexte semblable avec Ivo Perelman. Il n’est d’ailleurs pas inintéressant de remarquer que le saxophoniste brésilien marche un peu sur les traces de son grand aîné, l’un comme l’autre s’étant abreuvés auprès des grands maîtres du ténor. Complémentaire, donc, du disque précédent, « The Clairvoyant » se distingue évidemment par l’accompagnement de Shipp, le piano offrant une assise harmonique que ne permet pas la guitare. Accompagnateur de premier ordre, le pianiste sait également lancer des directions multiples, souvent inattendues, histoire de pousser le saxophoniste dans ses retranchements. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que le jeu de Matthew Shipp ne diffère guère, qu’il soit « accompagnateur » d’un soliste ou soliste lui-même, il travaille toujours en profondeur et construit son jeu par strates successives. L’imbrication mouvementée et toujours sinueuse du ténor dans le cœur de la construction sonore bâtie par le pianiste donne un résultat assez fascinant. Mais la batterie est nécessaire : moins souple peut-être que Cleaver, moins « mélodiste », Dickey officie avec présence et pertinence, utilisant notamment largement la grosse caisse en continu, comme s’il voulait assumer le rôle d’un bassiste…

Ivo Perelman / Matthew Shipp / Michael Bisio : « The Gift » -  voir en grand cette image
Ivo Perelman / Matthew Shipp / Michael Bisio : « The Gift »
Leo Records / Orkhêstra
« OUI ! On aime ! »
« OUI ! On aime ! »

Un contrebassiste qui est présent dans le troisième disque du trio, « The Gift », en lieu et place de la batterie. Il s’agit de Michael Bisio, également membre du trio régulier de Matthew Shipp (Cf. Culturejazz - De New York à New York, 17/10/2012, & Black is Beautiful, 31/05/2011). L’entente est donc parfaite. Sa forte présence, tant dans le soubassement rythmique que dans l’à-propos de ses réactions, et plus généralement son entrée juste dans la conversation, apportent beaucoup ; et que dire de la rondeur et la profondeur de la note !.
Le travail de Shipp s’en trouve, non pas allégé, mais diversifié, les deux mains s’accordent un peu plus d’indépendance, et leur jeu, souvent vif mais entrecoupé de silences, aiguille Perelman sur des terrains plus variés, souvent plus mélodiques. Un rythme médium et swinguant plus régulier, une sorte de ballade, un preaching progressif, et toujours cette ouverture consciente vers l’exigence, la discipline et la qualité, et par-dessus tout la force et la beauté de la sonorité du ténor, ont conduit à la réalisation d’un disque magnifique que conclue Perelman seul. Je partagerai l’avis de mon confrère de JazzMagMan, David Cristol — Ivo Perelman est son musicien de l’année, chapeau ! — qui, comme moi, sans arriver à départager ce triptyque, recommande à l’amateur qui désire découvrir ce saxophoniste, de commencer par celui-ci. Mais, encore une fois, qu’il est difficile de les dissocier !

Notons encore qu’ils ont été parfaitement enregistrés aux studios Parkwest à Brooklyn, comme les précédents, et que les livrets bénéficient d’excellents textes, en particulier de Morris et de Shipp.


> Les références :

> Frank Gratkowski : « Fo(u)r Alto » - Leo Records LR 652 - distribution Orkhêstra

Frank Gratkowsky, Florian Bergmann, Benjamin Weidekamp, Christian Weidner (as).

Quatre compositions de Gratkowski, enregistrées les 4 et 5 avril 2011.

> Gratkowski / Brown / Winant + Winkler : « Vermilion Traces / Donaueschingen 2009 » - Leo Records LR 653/54 - distribution Orkhêstra

Frank Gratkowsky (as, cl, bcl, cbcl), Chris Brown (p, live computer), William Winant (perc) + Gerhard E. Winkler (computer, live electronics ou CD 2-1).

CD 1 : « Vermilion Traces » : neuf compositions collectives, enregistrées à Baden-Baden (D), 13-16 octobre 2009.

CD 2 : « Donaueschingen 2009 » : une composition de G.E. Winkler, enregistrées à Donaueschingen (D), le 17 octobre 2009, et deux compositions du trio (cf. ci-dessus).

> Frank Gratkowski Quartet : « Le Vent et la gorge » - Leo Records LR 655 - distribution Orkhêstra

Frank Gratkowsky (as, cl, bcl, cbcl), Wolter Wierbos (tb), Dieter Manderscheid (b), Gerry Hemingway (dm).

Une suite en huit parties et quatre compositions de Gratkowski, enregistrées à Cologne (D), en octobre 2007 et en février 2011.

> Ivo Perelman / Joe Morris / Gerald Cleaver : « Living Jelly » - Leo Records LR 656 - distribution Orkhêstra

Ivo Perelman (ts), Joe Morris (g), Gerald Cleaver (dm).

Cinq compositions collectives, enregistrées à New York en décembre 2011.

> Ivo Perelman / Matthew Shipp / Whit Dickey : « The Clairvoyant » - Leo Records LR 650 - distribution Orkhêstra

Ivo Perelman (ts), Matthew Shipp (p), Whit Dickey (dm).

Huit compositions collectives, enregistrées à New York en juin 2012.

> Ivo Perelman / Matthew Shipp / Michael Bisio : « The Gift » - Leo Records LR 657 - distribution Orkhêstra

Ivo Perelman (ts), Matthew Shipp (p), Michael Bisio (b).

Dix compositions collectives, enregistrées à New York en juillet 2012.


> Liens :