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[retour sur] Sandra NKAKE, « Nothing for granted »

Rien n’est acquis...

D 9 février 2013     H 18:54     A Michel Delorme    


Nous avions émis un point de vue très réservé sur ce disque lors de sa parution il y a presque un an. Michel Delorme a une appréciation toute différente. On y revient donc !

Disons-le tout net, ce disque est d’une richesse inouïe : par les textes, la voix, les arrangements, le feeling, l’originalité, l’engagement.

Et pourtant, comme l’indique le titre ( Rien n’est acquis ) il n’est pas certain qu’il fasse l’unanimité. Éternel problème du succès populaire et de la critique. Tout ce qui plaît au public est toujours un peu suspect aux yeux et aux oreilles des spécialistes. Même si ces spécialistes ont souvent raison de ne pas se tromper.
La première fois que j’ai entendu Sandra Nkaké, ce fut lorsque mon épouse préférée, branchée sur TSF, s’exclama à l’écoute d’une interprétation de la chanteuse et que je vins m’enquérir. Je la vis ensuite dans le foutoir marciacais des Victoires du Jazz dont elle remporta le titre de « Révélation de l’année », juste récompense.

Sandra Nkaké : « Nothing for Granted » -  voir en grand cette image
Sandra Nkaké : « Nothing for Granted »
Jazz Village / Harmonia Mundi (2012)
On aime ! -  voir en grand cette image
On aime !

Enfin, elle fut pour moi la seule lueur d’un récent documentaire bien triste sur Billie Holiday. Elle y transfigure God bless the child en se l’appropriant imparablement façon « chaloupée ». Et je ne dis pas ça parce que ça se passe sur un bateau ! ( sic ). La vidéo est sur You Tube, cliquez dare-dare !

Ce disque représente le symbole de tout ce que l’on est en train de recevoir de l’Afrique-Mère et qui nous délivre des braillardes américaines. Et de ces chanteuses qui nous débitent des standards et des ballades, avec le passage obligé par quelques « copacabaneries ».

La voix est chaude, satinée jusqu’à se faire caresse ( Same reality ), primesautière ( la petite fille de Conversation ), grave, violente ( Like a Buffalo, son Get Up Stand Up à elle ). Elle a cette force intérieure tranquille à laquelle va si bien le reggae ( Rock it better, ce manifeste contre la guerre en Afrique ), vengeresse ( elle atteint la puissance furieuse de Nina Simone à la fin de Nothing for Granted ). Et ce « mankind » qu’elle fait claquer comme un point d’exclamation dans Mankind, où revient sans cesse le mot RIOT. Elle est engagée comme l’était cette même Nina Simone. Skeletone parle des différences qui amènent le racisme au lieu de la complémentarité, « I am what I give, I give what I am » chante-t-elle. Et tout se clôt sur la grande sérénité et la grande profondeur de cette berceuse gospel qu’est No more trouble. En un mot, LA PAIX.

Vous l’aurez compris, à côté de scènes de la vie courante ( lisez les textes ), un grand engagement se manifeste, justement, chez cette guerrière.
J’ai mis en avant le mot « arrangement », qui est avec mélodie et swing la troisième mamelle du jazz. Ici, nous sommes en présence d’une formulation unique. Les mélodies sont le plus souvent linéaires, le ton monocorde ( l’influence de Leonard Cohen ) mais s’y superposent des phrases mélodiques magnifiques jouées par le quintet. Et c’est le tandem Sandra Nkaké/Jî Drû qui a concocté textes et musiques, et avec quelle créativité et quel brio.
Écoutez seulement ce qui se passe dans Always the same, avec ce clin d’œil à Eleonore ( Rigby ), Same reality, Nothing for granted, You’d better dance et son énorme rouleau compresseur final. Et cette intro pas possible à la Sergio Leone de Skeletone ! La réverb sur sa voix fait penser à un Leonard Cohen qui rêverait de… Marlène Dietrich.

J’ai également noté que beaucoup de chansons se terminent « raide ». Pas de fins pompeuses ni de fading out. Brut, on vous dit.

Écoutez bien « Nothing for granted », c’est l’avenir de la musique. Et mettez vous bien dans la tête que Sandra n’est pas une chanteuse de jazz, elle est mille fois plus que ça.

Recevez ce disque comme une hostie païenne.


> Sandra Nkaké : « Nothing for granted » - Jazz Village JV 570002 - Distribution Harmonia Mundi (disque paru début 2012).

Sandra Nkaké : voix, clavinet / Jî Drû : flute, claviers, percussions/ Julien Tekeyan : batterie, shaker / Christophe Mink : basse/ Matthieu Ouaki : guitare/ Antoine Berjeaut : trompette, bugle // Textes et musiques : Sandra Nkaké & Jî Drû

01.Always the same / 02. Same reality / 03. Like a buffalo / 04. Show me the way / 05. Toc toc toc/ 06. Conversation / 07.Mankind / 08.Nothing for granted / 09. Rock it better / 10.You’d better dance / 11.Skeletone / 12. No more trouble


> À lire aussi sur CultureJazz.fr :

  • Le point de vue de Thierry Giard en avril 2012 dans le « Tourne-disques ».
    Un avis plus que réservé que le concert donné par Sandra Nkaké à Coutances à l’automne 2012 sur ce même répertoire n’a pas du tout infléchi, bien au contraire !
    -TG-

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