« Le jazz tisse sa toile... »
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Wayne SHORTER Quartet : « Without a Net »

Un disque attendu depuis sept ans et demi !

D 3 février 2013     H 14:25     A Michel Delorme    


Voilà des lustres qu’on l’attendait ce nouveau disque de Wayne Shorter, très exactement sept ans et demi. En effet « Beyond the Sound Barrier » avait été publié en juin 2005 et était déjà un live, enregistré entre 2002 et 2004. Non pas que le plus grand compositeur vivant ait été à cours d’inspiration, car ces deux disques contiennent beaucoup de nouveaux morceaux, mais le choix du live permet de capter la puissance du quartet et de choisir les meilleures interprétations parmi celles enregistrées soir après soir par « Monsieur » Rob Griffin.

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Wayne SHORTER Quartet : « Without a Net »
Blue Note / EMI

Without a Net, le bien nommé tant il s’agit ici d’un art d’équilibrisme porté à son summum, comprend six titres, les six premiers, captés pour la plupart pendant la tournée européenne de fin 2012 et trois enregistrés en studio. Quatre sont de nouvelles compositions et une est tirée d’un film de 1933.
Soyons clairs, ce disque ne fait pas dans la joliesse mais dans la puissance, le lyrisme et la beauté. Dès le départ, Orbits, on est submergé par la furia d’un solo de soprano débridé et propulsé par le martellement d’un piano obstiné. Shorter ne jouera du ténor qu’en deux occasions. On pourra le regretter quand on sait qu’il a le plus beau son du monde, une sorte de Lester Young contemporain, mais le soprano lui permet des paroxysmes apocalyptiques.

Starry Night ne lui cède en rien et c’est au tour de Brian Blade d’attiser le feu ambiant du ténor de Wayne par un déluge de tonnerre et de tumulte.
S.S. Golden Mean tourne curieusement autour de bribes de Manteca si je ne m’abuse et le célèbre Plaza Real est joué sur un schéma rythmique « suspendu ». Danilo Perez attaque son solo en détachant les notes, pour un effet garanti. Il se joint à Shorter afin de ponctuer le solo de John Patitucci. Lequel avait grogné de bonheur tellement l’intensité du soprano de Wayne était incandescente, on l’entend distinctement.
Comme on entend dans le morceau suivant un membre du groupe Imani Winds, à moins que ce ne soit encore John, s’exclamer : « Oh, my God ». Ce morceau, Pegasus, le plus ambitieux, le plus achevé et le plus enthousiasmant du disque, voit le quartet accompagné par le groupe de bois (woodwinds) Imani Winds. D’abord empreint d’une grande sérénité, voire d’une grande solennité, le soprano chevauche le cheval ailé pour s’envoler vers une folie salutaire aux aigus dévastateurs. Osmose totale, mariage le plus réussi à ce jour du jazz et le la musique symphonique. LA musique tout court.

Suit un truc rigolo qu’on croirait sorti tout droit de la Revue des Folies Bergère Flying Down to Rio. Il s’agit en fait de la musique d’un vieux film de 1933, tiens l’année de naissance du saxophoniste.
Nous abordons maintenant les faces en studio mais l’intensité reste la même. Brian Blade fait en sorte que ses roulements semblent être les vagues d’une mer déchaînée qui se brisent les unes sur les autres. Saisissant, il s’en faut de peu que le soprano de Wayne ne tsunamise tant la hauteur qu’il atteint est vertigineuse.

Comme tous ceux qui ont vu le quartet en concert le savent, le merle qui siffle au début de Zero Gravity comme dans le morceau précédent n’est autre que Wayne Shorter. Danilo distille une ligne mélodique très orientalisante et une tournure de phrase est typique de celles que joue Joachim Kühn, autre monstre du piano. S’écouteraient-ils mutuellement ? Ne serait-ce pas Gertrude’s Bounce que Danilo glisse mine de rien ? Brian fait monter la pression pour un final grandiose.

Le dernier titre UFO montre bien dans quel monde, dans quelle galaxie, Wayne Shorter se meut. Un génie dans les étoiles on vous dit. Les deux objets identifiés, et comment, que sont Wayne et Danilo se livrent un duel farouche mais il n’y aura aucun mort ni aucun blessé. Contrairement à ce monde malade dans lequel nous vivons.

Pour moi, ce disque est le disque de l’année et au moins des dix années qui viennent. Pas si anecdotique que ça, il sort chez BLUE NOTE, « the finest in jazz since 1939 ». Quarante trois ans après l’enregistrement de Odyssey of Iska, Blue Note 84363. Blue Note qui a encore dans ses voûtes un trésor d’octobre 70, avec McCoy Tyner, Miroslav Vitous et Alphonse Mouzon. Un pré-Weather Report en somme, en attendant Zawinul. Jamais publié… que fait la police ?

Ce quartet de Wayne Shorter est ce qui est en train d’arriver de mieux au jazz, et à la musique tout court, et ce depuis douze ans. L’égal des Hot Five de Louis Armstrong, du big band de Duke Ellington, du quintet de Charlie Parker, du quartet de Thelonious Monk, DES quintets de Miles Davis, du quartet de John Coltrane, de Weather Report.
Hey Frank Zappa, il sent mauvais ce jazz-là ?


> Wayne SHORTER Quartet : « Without a Net » - Blue Note 79516 - distribution EMI

Wayne Shorter : saxophones ténor et soprano / Danilo Perez : piano/ John Patitucci : contrebasse / Brian Blade : batterie // + Imani Winds : ensemble de bois sur 6

01. Orbits / 02. Starry Night / 03. S.S. Golden Mean / 04. Plaza real / 05. Myrrh / 06. Pegasus / 07. Flying Down to Rio / 08. Zero Gravity / 09. Notes UFO


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