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Jazz à Carthage 2013 #2

Nights in Tunisia : 11, 12, 13 & 14 avril.

D 16 avril 2013     H 09:19     A Michel Delorme    


La suite du compte-rendu du festival Jazz à Carthage, édition 2013. Échos des 4 dernières soirées, par Michel Delorme.
Lire le compte-rendu du début du festival (4 au 7 avril)

Jeudi 11 avril

Le Sound Painting Project est un groupe de quatre garçons dans le vent, comme les Beatles, mais leur musique est bien à eux.

Sound Painting Project - Jazz à Carthage 2013
Sound Painting Project - Jazz à Carthage 2013
Photo © Jean-Louis Neveu

Elle n’est ni Electro-Jazz ou Funk comme on l’a dit et écrit, mais se revendique du choix de la musique tout court, et de bon aloi. Le leader/compositeur/arrangeur Hamza Zeramdini pratique une guitare flamboyante que nul artifice ne vient gâter. C’est du fluide 100%, dans la grande tradition des maîtres de l’instrument. La sonorité est pleine et chantante, les solos intelligemment développés. Il est soutenu de belle et efficace façon par les claviers de Omar Ouaer qui relance sans cesse la machine. Le jeune batteur Youssef Soltana se met en évidence par un jeu qui sous-tend le tempo plus qu’il ne le marque, et par l’incroyable indépendance des quatre membres. Il improvise à part entière. Enfin, le trompettiste Arnaud Meunier ajoute une voix cuivrée à l’ensemble et double au bugle, cet instrument à la sonorité si belle. C’est au bugle que Stéphane Belmondo enregistra un des plus beaux solos de toute l’histoire du jazz, sur le Notre Père de Duruflé dans l’album Hymne au soleil. Carrément ! Arnaud possède en outre un phrasé jubilatoire et un sens de l’aération du discours qui le hisse au plan des meilleurs.
Particulièrement envoûtant fut l’arrangement que fit Hamza de la chanson que lui chantait sa mère, Baba Bahri.
Et surtout, comme vous le savez, les critiques de jazz adorent mettre des étiquettes sur la musique. Eh bien, dans le cas de Sound Painting Project c’est juste impossible, leur art est beau et singulier.

En seconde partie, une vedette américaine, si on peut oser cette hérésie stylistique. Mademoiselle... China Moses !

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China Moses - Jazz à Carthage 2013
Photo © Jean-Louis Neveu

Belle comme un poème de Baudelaire, sapée princesse comme dans les films cultes, encore que le transparent se discute, China entama son tour de chant par un bon vieux blues, bien « low down ». Et de blues, il en sera question toute la soirée, sous toutes ses formes. Merci pour ce Crazy Blues émouvant. Nous avons compris avec elle tout le sens du mot « Soul », idiome musical et qualité du cœur. Tout juste sa voix magnifique et puissante l’entraîna-t-elle à quelques excès de puissance volumétrique. Mais jamais dans la vulgarité, comme une certaine version de La Vie en Rose, je vous mets au parfum.
Dinah Washington fut à l’honneur et l’on se souvint de l’album de 2009, This one’s for Dinah.

Les compagnons de la demoiselle furent au niveau de l’excellence de tout show américain qui de respecte. On a un job à faire et on le fait à la virgule près, ce qui n’empêche pas le sentiment. Raphaël Lemonnier, dont le nom figure au générique sur le même plan que la chanteuse, se montra un pianiste d’une efficacité redoutable et un maître arrangeur/band leader impeccable.
Peu comptable de son temps, China entonna Worksong avant de terminer par un retentissant hymne de Janis Joplin Move over, toute une philosophie.

China Moses - Jazz à Carthage 2013 -  voir en grand cette image
China Moses - Jazz à Carthage 2013
Photo © Jean-Louis Neveu
China Moses - Jazz à Carthage 2013 -  voir en grand cette image
China Moses - Jazz à Carthage 2013
Photo © Jean-Louis Neveu

En prime, elle est adorable. Elle ne se prend pas au sérieux pour un sou.
Elle mit le feu à un auditoire conquis d’avance, il est vrai que le public Tunisien est particulièrement « top quality ».

Comme pour Imany, le responsable (?) de la lumière la laissa dans une pénombre genre « flou artistique ». L’artistique c’est sur scène, Monsieur.
Aussi, je voudrais stigmatiser tous ceux , et surtout toutes celles, qui tripotent leur Iphone au lieu d’écouter la musique ( je ne parle pas de prendre des photos ). Du balcon, je les voyais très bien, du reste j’ai pris les noms !


Vendredi 12 avril

Le Golden Gate Quartet n’est pas un groupe de quatre chanteurs, c’est une INSTITUTION.
Né en 1934, une très bonne année, le GGQ a donc maintenant 79 ans d’existence. J’en connais d’autres !
Bien évidemment, les quatre chanteurs n’ont pas 79 ans car au fil des années certains en ont remplacé d’autres.
Que dire du Golden Gate Quartet que l’on ne sache déjà ? Qu’il est maintenant constitué de Paul Brembly (voix de baryton), Frank Davis (1er ténor), Terry François (basse) de Martinique, Timothy Riley (2nd ténor) et qu’il est soutenu par un trio piano, contrebasse, batterie.

Golden Gate Quartet - Jazz à Carthage 2013
Golden Gate Quartet - Jazz à Carthage 2013
Photo © Jean-Louis Neveu

On ne se lasse pas du répertoire, du gospel comme Rock my soul, qui ouvrit le bal, Nobody knows the trouble I have seen, Down by the riverside, Sometimes I feel like a motherless child, Joshua fit the battle of Jericho, Oh happy day, qui clôtura forcément le spectacle, aux grands classiques du jazz, comme When the saints are marching in, Mack the Knife, Sweet Georgia Brown, Saint Louis Blues, On the sunny side of the street, qui dit que les blancs marchent du côté ensoleillé de la rue et que les noirs doivent marcher à l’ombre. Il y eut également des standards de la variété, comme Only you des Platters.
L’introduction de piano sur un titre me fit hurler de rire intérieurement, c’était note pour note la chanson de Fernandel Félicie aussi ! Mais passé l’anecdote, il faut souligner la joie communicative qui se dégageait du chant. Dès le titre Standing qui fit évidemment se lever le public, les spectateurs se mirent à frapper dans les mains, danser et s’exclamer. Et quand Frank Davis sauta de la scène pour chanter encore plus près des gens, exercice éminemment périlleux vu la hauteur, ce fut du délire. Une foule en liesse fit encore un triomphe au quartet quand il chanta He walked like no other, he talked like no other.

Une soirée mémorable qui fit plus qu’oublier Cincotti, qui eût les chocottes de venir en Tunisie.


Samedi 13 avril

Salsa Ilegal - Jazz à Carthage 2013 -  voir en grand cette image
Salsa Ilegal - Jazz à Carthage 2013
Photo © Jean-Louis Neveu

Salsa Ilegal... Illégale, illégale... qu’est-ce qu’elle a ma Salsa ? (À lire avec la gouaille d’Arletty).
Illégal, il est vrai qu’avec des Colombiens dans le groupe !
Depuis 2001, même date de naissance que le quartet de Wayne Shorter, les Dynamiteros de Salsa Ilegal s’emploient par la chanson à créer un brassage culturel et social. Sur des compositions de Hugo Motta comme Una historia ou Utopias, ils qualifient leur art de musique urbaine et parlent de déracinement et d’émigration.
MAIS, pas de confusion, la musique de S.I. est une musique de fête, de joie, de danse, qui explose pendant une heure et demi en un immense feu d’artifice. Bien évidemment le public est debout dès la première chanson, tape dans les mains, danse, crie, applaudit, et j’en passe. Un véritable orgasme musical.
Sur le devant de la scène, les deux démons de la salsa que sont Josè Manuel et Angel Yos se démènent comme de beaux diables et chantent en dansant des airs de feu.
La formation pratique des styles aussi divers que salsa, cumbia, merengue, cha cha et salsaton. Elle est la seule à utiliser des instruments traditionnels andins comme le zampoñas, le chanrango ou la kenas.
C’est ce genre de musique, populaire sans être populiste, qui fait qu’un festival peut durer dans le temps, car elle ravit le public et est donc rentable. Et elle permet de ce fait même la programmation de groupes moins « vendeurs » ou locaux. À quand une troupe carnaval brésilien ?

En première partie, Jeri Brown, THE VOICE.

Jeri Brown - Jazz à Carthage 2013
Jeri Brown - Jazz à Carthage 2013
Photo © Jean-Louis Neveu

Une vraie voix, une des plus remarquables de l’histoire du jazz comme l’a souligné Jazz Magazine. Douée d’un organe ahurissant, Jeri improvise des vocalises vertigineuses qui pourraient passer pour de la technique stérile. Que non, car l’émotion est toujours présente. Et surtout, elle est portée par le swing dévastateur de la rythmique, qui ne faiblit pas un seul instant. J’ai particulièrement aimé le pianiste Jobic Le Masson dont le phrasé joue sans cesse l’aventure c’est l’aventure. Avant que le thème de Herbie Hancock Cantaloupe Island n’apparaisse au grand jour, on le sentit venir subtilement dans le solo qui le précédait. La contrebasse de Peter Giron fut le pilier de l’édifice, le battement de cœur du trio. Je n’ai pas tout bien compris ce que le batteur Ichiro Onoe essaya de faire pendant le premier solo de basse, mais il fut constamment parfait.
Pour en revenir à la dame, j’ai quelque peu été désarçonné par la première chanson, Caravan. Peut-être inconsciemment à cause du titre car les vocalises volubiles me donnaient l’impression d’être sur un dromadaire et d’avoir le « mal du désert », limite « djerbage » à Tozeur Douz sur la pauvre bête ! Mais tout rentra très vite dans l’ordre avec I got rhythm et les chansons suivantes, en particulier Afro blue et le cheval de bataille qu’elle interpréta un jour avec son auteur Dizzy Gillespie A night in Tunisia. C’était le moment ou jamais. Ces deux titres comportant des paroles, ce fut plus accessible. Et quand je dis vocalises, je ne parle pas de scat, elle nous en donna un échantillon une seule fois.
Petit hic, le programme et l’annonce disent : « À travers une vingtaine de chansons intemporelles, Jeri Brown brosse le portrait de dix chanteuses inoubliables ».
« Mais ça c’était avant » comme on dit chez un célèbre opticien, pas affreux loup, un autre.


Dimanche 14 avril

Le terme finir en beauté ne pouvait mieux s’appliquer qu’à cette soirée. À double titre du reste car Yasmine Azaiez est aussi belle que talentueuse. Elle conduit du violon et de la voix le groupe Aczent qui comprend Cory Pesaturo à l’accordéon et Abdelkader Ben Hadj Kacem aux percussions.

Yasmine Azaiez - Jazz à Carthage 2013
Yasmine Azaiez - Jazz à Carthage 2013
Photo © Jean-Louis Neveu

Après les tziganeries de Helisah, dont Yasmine se tire à merveille grâce à une technique instrumentale ahurissante et un feeling pour l’idiome sans pareil, elle chanta deux standards du jazz, All of me et I only have eyes for you. Magnifiquement bien avec une voix claire dénuée de ce désagréable nasillement que la plupart des chanteuses américaines cultivent, et qui ont en outre un penchant à hurler plutôt qu’à chanter. Sur le deuxième titre, elle scatta de belle façon. Mais je pense que Yasmine vaut mieux que ça. Son héritage culturel est tellement riche qu’elle devrait laisser cela aux autres, qui ne savent faire que ça et avec plus ou moins de bonheur.
Entre les deux, elle nous envoya un Impressions au swing dévastateur. Bon elle aime John Coltrane, c’est une personne de goût. Comme cette composition est modale, elle aurait peut-être pu infléchir son discours vers la musique arabo-andalouse. Elle pourrait aussi essayer Olé et India.

Puis vint le summum de la soirée, une interprétation extraordinaire de la chanson Neon Balloons. Sa voix fut alors à son apogée, dans la chaleur et la rondeur. Voilà où elle excelle.
Une brillante idée que d’introduire le Spain de Chick Corea par le Concerto de Aranjuez de Rodrigo. Ce fut un festival de swing et d’invention qui me fit penser à la version de Stan Getz.
Et comme Melle ne craint pas de se mouiller, ce fut cet engagement de Sweet revolution où revinrent des mots comme « freedom », car elle a écrit le texte en anglais.

Yasmine Azaiez trio - Jazz à Carthage 2013
Yasmine Azaiez trio - Jazz à Carthage 2013
Photo © Jean-Louis Neveu

Un titre instrumental (Merone ?) fut interprété d’un violon rageur, superbe. Pour moi elle devrait toujours « la jouer sauvage ».
Comme dans son solo de Caravan de Duke Ellington, thème orientaliste, expressionniste et lénifiant.
Les deux dernières compositions furent conformes à ce que j’attendais : une musique enfin arabe avec un beau solo de percussions.
N’oublions pas Cory Pesaturo, qui se servit de son accordéon comme un instrument rythmique le plus souvent mais explosa en configuration plus conforme sur les deux derniers morceaux.

Yasmine portait une ravissante robe blanche mais je l’ai bien aimée aussi à la balance dans un pantalon qui soulignait sa ligne sculpturale. « Joue la sauvage » !
Un des plus excitants concerts de cette 8ème édition.

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