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Festivals d’été : Nice, Juan...

Jazz et Côte d’Azur : « ça groove » !

D 22 août 2013     H 07:12     A Michel Delorme    


L’expression à la mode cet été, c’est « ça groove ». Quand on a dit ça, on a tout dit. Dans le programme de Nice, j’ai noté que le mot et ses avatars a été mentionné une dizaine de fois. Mais en dehors de l’affectation un brin branchouillarde, on note que cela reflète bien le caractère nouveau des festivals. Le mot groove a remplacé le mot swing car la musique est de plus en plus soul, R&B, funk, et mondialiste.

Chez JAZZ A NICE, il y a un léger problème.
Non pas seulement de simultanéité des prestations, mais de l’inconfort de la scène Masséna. Vous restez debout, vous, pendant des heures ? Si bien que nous rendrons surtout compte des concerts du Théâtre de Verdure, fort intéressants au demeurant, face à la grosse artillerie commerciale. Encore que l’on ne puisse qualifier ainsi Yoann Serra, feat. Guillaume Perret ( dont nulle flamme ne sort plus du pavillon de son ténor, merci ), ni le Stéphane Belmondo « Ever After », feat. Sandra N’Kaké. Je passerai sur le «  groove » chicos de Christian Scott ( funky but chic ), même mouvance que Gerald Clayton et Roy Hargrove, l’ombre de feu EWF, C2C ( prononcez Citouci, comme Fitousi ) et les trop médiatisés Robert Glasper et Manu Katché.

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Jon Batiste à Nice - Juillet 2013
© Jean-Louis Neveu

Par contre, quelques bonnes surprises.
Jon Batiste, et son enthousiasme communicatif, Hugh Coltman, excellent chanteur au sein du groupe d’Eric Legnini, et surtout le pianiste Pierre-Alain Goualch dans l’usine d’André Ceccarelli. Notre grand batteur avait convoqué 31 musiciens de l’orchestre philarmonique de Nice mais surtout une ribambelle de chanteurs, allez comprendre. David Linx, Alex Ligertwood ( ex Troc & Santana ), Régis Ceccarelli et une Black but beautiful qui comme toutes ses copines braille plus qu’elle ne chante. On se serait cru sur TSF.

Jose James à Nice - juillet 2013 -  voir en grand cette image
Jose James à Nice - juillet 2013
© Jean-Louis Neveu
Omer Avital à Nice - juillet 2013 -  voir en grand cette image
Omer Avital à Nice - juillet 2013
© Jean-Louis Neveu
Shai Maestro à Nice - juillet 2013 -  voir en grand cette image
Shai Maestro à Nice - juillet 2013
© Jean-Louis Neveu

Au Théâtre de Verdure toujours, on aurait préféré le sublime José James au pourtant grand maître de la basse Etienne M’Bappé. Mais Omer Avital nous consola vite avec sa basse aussi envoutante qu’un derviche tourneur. Musique de joie, musique de fête. Par contre, grande déception que ce groupe Vigil de Chick Corea. Sans âme. On préfèrera le Vigil de John Coltrane !

Bonne surprise encore le vendredi 12 avec le trio du pianiste Shai Maestro. Jeune prodige, être pianiste et s’appeler maestro, ça ne s’invente pas. Transfuge de chez Avishai Cohen qui s’y connait en pianistes, récemment Omri Mor, il nous donna une leçon de musicalité, de sensibilité et de bon goût, avec cette touche bienvenue de racines israéliennes. Et que dire du formidable bassiste qu’est Jorge Roeder, peut-être le musicien qui m’a le plus impressionné de tout le festival.

Avec Tigran Hamasyan, déception encore plus grande que celle ressentie pour Corea. On adore tellement son jeu de piano que les rares et trop courts soli perdus au sein d’élucubrations de 15 bonnes minutes nous parurent incapables de sauver la situation. Et que ça chante à tout va, comme si c’était une nécessité. Non seulement le leader mais encore une espèce de grande trique à la voix fluette nommée Areni. Et ce batteur, Nate Wood, sosie de Vladimir Poutine et qui balance à peu près autant. En outre, il frappe hadopi du bon sens.
La soirée se clôturait avec Esperanza Spalding, dont le groupe ne vaut que par la présence de la fulgurante Tia Fuller à l’alto. On aurait plutôt aimé entendre ACS ( Geri Allen, Teri Lyne Carrington, Esperanza Spalding ) mais pour ça il fallait aller à Marseille ou à Marciac.
À noter la bonne programmation de Sébastien Vidal et l’excellence du catering. Citez-moi un seul festival qui vous nourrit si bien le corps et l’âme, « body & soul ».

Le mardi 9, petite infidélité à Nice pour aller écouter Santana à Monaco. À l’entrée du Sporting je n’ai jamais vu défiler autant de Bentley de ma vie, et une Rolls blanche décapotable était garée là « mine de rien ». Dans la salle, une palanquée de jeunes nymphettes à la recherche du prince, pas nécessairement charmant. De toute évidence, beaucoup l’avaient déjà trouvé. Mais on était là pour la musique.

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John McLaughlin et Carlos Santana à Monaco - juillet 2013
© Jean-Louis Neveu

Le problème de Santana, c’est le renouvellement.
Au fil des concerts, on entend toujours les mêmes morceaux, à peu près dans le même ordre, avec les mêmes citations au même endroit. Ras le bol de Foo Foo notamment. Certes le public est ravi, mais il est dommage qu’un compositeur aussi talentueux et prolifique n’ait pas quelque nouvelle mélodie fulgurante à nous faire entendre. Le dernier choc remonte au 19 juillet 2011 à Juan quand il ouvrit sur le charivari de Sun ra/Stella by starlight au cours d’un concert dantesque. Il y eut bien à Monaco la présence du voisin et conguitariste John McLaughlin pour quelques morceaux, dont un très beau In a silent way. Et miraculeusement Carlos redevint flamboyant, et ce jusqu’à la fin du concert, même après que John eut regagné sa table.
Soit dit sans le dire, Carlos Santana a passé plus de deux heures en ma compagnie et celle de quelques amis au bar de son hôtel. Comme toujours, il nous refait un monde utopique et nous convie à écouter dans sa suite un disque en gestation, par…. Alice Coltrane. Ashley Kahn, grand écrivain du jazz (les monuments Kind of BlueA love Supreme) suivait la tournée, tout comme Hal Miller. Ils écrivent la biographie de Santana. Comme on aimerait que l’accès aux artistes soit toujours aussi facile et simple. Le fait d’être ami avec un musicien depuis des décennies n’est pas forcément bankable, c’est même presque un handicap pour accéder aux backstages ( j’entends par ami que vous êtes reçu chez lui et qu’il vient éventuellement chez vous, que vous avez son téléphone et son email, comme ce fut le cas avec Miles Davis).

JAZZ à JUAN commençait le 11 juillet, donc seulement deux jours de chevauchement avec Nice étaient à déplorer. Le 11 voyait défiler dans les rues d’Antibes (salut Sidney) les Best of du Off et le 12 c’était le grand coup d’envoi avec le trio de Keith Jarrett. Monsieur fit encore des siennes, parait-il, concernant le choix du piano et sa prestation fut loin de faire l’unanimité, parait-il toujours. Mais Keith fait partie des évènements où il faut être, on va le voir autant que l’écouter. Pendant ce temps-là Shai Maestro jouait merveilleusement bien, loin des concerts pour touristes.
Le samedi 13, grande débauche de Rhythm & Blues et de Soul avec les groupes mythiques The Tempations et The Supremes, gloires de la Tamla Motwon, Tower of Power et Charles Bradley. Voilà qui nous changeait agréablement du sempiternel Maceo Parker. Le programme, pour ne pas être en reste, déclare que Tower of Power, « ça groove ».
Plus que par le très médiatisé Roberto Fonseca, c’est par le quartet d’Avishai Cohen que valait la soirée du 15, sax, piano, basse, batterie.

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Danilo Perez et Wayne Shorter à Nice - juillet 2013
© Jean-Louis Neveu

Puis le 16 ce fut le grand jour, le concert de l’immense Wayne Shorter et de son quartet historique, Danilo Perez, John Patitucci, Brian Blade. Ils sont ensemble depuis l’an 2000, un symbole et un signe. Le quintet de Charlie Parker et le quartet de John Coltrane additionnés n’ont pas duré aussi longtemps. Et ce n’est pas fini. Plus ça va et plus le quartet de Wayne Shorter explore des contrées inconnues, en improvisant collectivement un OVNI fait d’empathie extraterrestre et qui frise la musique classique. Chaque phrase du leader (?) est une mélodie à part entière et les membres du quartet ne sont jamais en reste. À Juan, ce fut indéniablement LA soirée de Brian Blade. Ces quatre là jouent une musique qui est loin d’être facile et le plus beau c’est que les salles sont pleines à chaque fois. La qualité artistique enfin récompensée, on n’osait plus y croire ! Ce concert fut extraordinaire. Orbits, Lotus, une nouvelle composition très jolie, et Plaza Real joué à l’ancienne (exposé de thème, soli, exposé du thème), quelle surprise ! Et ce son de ténor, d’une douceur inouïe ou d’une épaisseur à la Lester Young. Extraordinaire on vous dit.

Le Lincoln Center Jazz Orchestra de Wynton Marsalis qui suivit n’en parut que plus conventionnel. Que pouvait-il bien se passer après une première partie de Wayne ? Sinon une deuxième partie de… Shorter !

Autant le 15 les Australiens de Hiatus Kaiyote (quel nom !) étaient intéressants, autant le 17 nous nous sommes demandés ce que la texane Kat Edmonson venait faire là. On aurait dit Donald Duck à qui de surcroit on aurait pincé le nez ! Et faut-il vraiment trois parties à tout prix ? Suivait Hiromi dont le festival pyrotechnique nous laissa pantois. So what ?

Ibrahim Maalouf est la nouvelle coqueluche des branchés du jazz. Mais sa fameuse trompette quart de ton finit par sonner « foireux ». Et pourquoi nous raconter en long, en large et en travers les dates qui jalonnent sa vie et celle de sa famille, en coïncidence avec celles de Miles Davis. De plus, pourquoi s’entourer de Mark Turner (Ah ! ce Only one avec Trotignon), Frank Woeste, Larry Grenadier et Clarence Penn si c’est pour les laisser si peu jouer ?

Programmer Sting est un coup de maître. Et en exclusivité s’il vous plait. Inutile de dire que ce 18 juillet fut le triomphe absolu du festival. Voix légendaire, tubes planétaires, aussi bien avec Police que sous son propre nom. Et on sait combien il aime le jazz.

Le 19, en première partie de Mme Krall (qui paraît-il fait payer 10 euros ses autographes !), Garland Jeffreys. Un grand inconnu pour beaucoup mais un artiste d’une telle envergure que des poids lourds comme Bruce Springsteen ou Lou Reed le vénèrent. Il nous livra un set d’une intensité peu commune, renforcé par des talents de showman qui le virent descendre chanter au milieu du public. À un moment on dut lui signaler d’abréger car si nous avons bien eu un 96 tears d’enfer, point de son plus grand succès Matador, celui qui le fit connaître.

Le samedi 20, un emplumé du chef nommé Larry Graham s’en vint électriser la Pinède. Impressive, comme disent nos amis Grands Bretons. Du R&B/Soul/funk à la Sly Stone à vous péter les coronaires.
Puis ce fut au tour de l’abonné Marcus Miller de nous donner à entendre le son si particulier de sa basse pour un cocktail de tout ce qui se fait de mieux en la matière dans le domaine de la meilleure Great Black Music contemporaine.

Côté Off, entendu le très excellent Jazz Workshop 06 du saxophoniste Franck Mazzarese. Il joue très bien, chante très bien (dans un registre engagé, un disque serait le bienvenu) et il a toujours la banane et les yeux rieurs pour une présentation intelligente et originale. À noter l’excellence raffinée de son batteur Yannick Drogoul. Egalement Pierre Duchêne dans son tour de Nougaro et qui couvrit un moment Diana Krall à la Pinède !

En résumé, programmation parfaite de Jean-René Palacio. Subtil dosage de noms qui attirent les foules (Jarrett, Gardot, Sting, Krall, Miller, merci de nous avoir épargné Benson), d’artistes à la mode (Fonseca, Hiromi, Maalouf), de valeurs sûres et de qualité (Shorter, Cohen, Marsalis, on regrettera juste l’absence du trio de filles ACS, Allen/Carrinngton/Spalding- problème de dates ?), d’innovations hardies (Temptations, Supremes, Tower of Power, Jeffreys). En tout, pas moins de 15 « premières » dont 13 exclusivités, qui dit mieux ? Je ne vois guère que les 5 Continents de Marseille et de Bernard Souroque réunis pour rivaliser.

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Émile Parisien & Vincent Peirani à La Seyne sur Mer - juillet 2013
© Gil Bouvier

Entre Juan et Marseille, assisté au concert d’Émile Parisien/Vincent Peirani à la Seyne/Mer. Une esthétique proche de celle de Shorter par la forme et l’esprit mais tellement personnelle par le savant dosage des instruments et la personnalité unique de nos deux musiciens.
Au fait, pour ceux qui n’auraient pas vu le concert , mais juste entendu, Vincent Peirani joue de l’accordéon.


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