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« Retrouvaille »... Samuel BLASER et l’Ars Nova

Consort in Motion : « A Mirror to Machaut »

D 8 décembre 2013     H 20:34     A Pierre Gros    


Samuel BLASER Consort in Motion : « A Mirror to Machaut »

Œuvres poétiques de Guillaume de Machaut (BNF) -  voir en grand cette image
Œuvres poétiques de Guillaume de Machaut (BNF)

Avant toutes choses, les présentations. Guillaume De Machaut, chanoine de Reims, qui a réussi la gageure d’être à la fois l’un des plus grands poètes-écrivains (quelques 400 poèmes et écrits qui influenceront les générations futures), et le musicien-phare de l’Ars Nova, courant intellectuel, artistique et musical majeur du 14ème siècle. Il est auteur entre autre de ballades, rondeaux, virelais, lais, en majeure partie littéraires mais aussi musicaux, de motets et surtout d’une monumentale messe de Nostre Dame, qui serait la première messe complète écrite par un seul et unique compositeur. L’Ars Nova est d’abord le lieu d’une révolution musicale qui place la musique avant la parole, amène l’isorythmie, procédé de répétitions rythmiques (talea) et mélodiques (color).

Ces pratiques sont aussi le reflet d’une nouvelle conception du temps. L’homme du 14ème siècle s’en approprie la mesure. On passe de la musica immensurabilis à la musica mensurabilis, les premières horloges mécaniques datent du XIVe sciècle. Mécaniques intellectuelles ? C’est le piège dans lequel cette nouvelle donne pourrait faire tomber la musique.

Philippe de Vitry, auteur (incertain) du traité Ars Nova, concepteur d’une nouvelle notation musicale plus claire et grand théoricien scientifique de cette musique ne l’évite pas : dans ses motets, l’isorythmie y est si virtuose et mathématique qu’elle saute à l’oreille nue (avec l’ordinateur finalement rien de nouveau). Il faut alors un grand artiste pour la mettre en œuvre.

C’est aussi le moment où le monde bascule, celui d’une rupture politique où le musicien en artiste revendiqué, s’attache au service du Prince-mécène, dans un mouvement intellectuel et humaniste indépendant de la théologie. Comme souvent, les nouvelles formes d’art suscitent la controverse. L’Ars Nova n’y échappe pas et subit en premier lieu le rejet papal de Jean XXII (alors installé en Avignon) effrayé par cette volonté d’émancipation et par une virtuosité d’écriture qui cache le verbe (c’est à dire la parole de Dieu), avant d’être accepter par Clément VI et s’imposer, tapi dans les futurs développements de la musique occidentale.

Page manuscrite des Œuvres de Guillaume de Machaut. -  voir en grand cette image
Page manuscrite des Œuvres de Guillaume de Machaut.

Guillaume de Machaut en est la clef de voute, le chef d’œuvre. En découle chez lui une isorythmie subtile et une recherche de la beauté pour la beauté. Conscient, il supervise lui même l’édition de ses manuscrits qu’il fait orner de magnifiques miniatures (toujours visibles à la BNF), explique sa poésie et sa musique, se disant l’héritier de l’ancienne et nouvelle forge, homme de la tradition et des temps nouveaux.

On ne peut manquer de rapprocher l’Ars Nova de la musique dodécaphonique et sérielle et il faut bien alors remarquer que l’on n’invente jamais rien complètement…Comme l’a dit Lacan toute trouvaille est avant tout une retrouvaille. D’ailleurs il serait curieux de demander à chacun d’entre nous quel est le moment qui nous a si ému pour que nous tombions en jazz, quel a été ce moment déclencheur, ce moment d’hyper plaisir, de jouissance après lequel nous courons dans l’espoir d’une retrouvaille. À chacun sa réponse…

Guillaume ne serait rien s’il n’avait suscité aucune suite et cette suite c’est celle de Dufay, l’autre Guillaume. Lui aussi pratique l’isorythmie mais sait aussi s’en libérer. Il est l’auteur de ballades, rondeaux, et écrivit expressément pour l’inauguration de la cathédrale-dôme de Florence, dont il étudia l’acoustique, le motet Nuper rosarum flores. C’est à lui que revient l’honneur d’avoir initié le passage de la musique médiévale à celle de la renaissance, en révélant la beauté des dissonances qui demandent préparation et maitrise.

Alors que fait Samuel Blaser de cette musique déjà si riche, à l’histoire si impressionnante ?

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Samuel BLASER Consort in Motion : « A Mirror to Machaut »
Songlines / www.samuelblaser.com
« OUI ! On aime ! »
« OUI ! On aime ! »

En premier lieu Samuel n’est pas un néophyte en musique ancienne, et comme il le dit il a étudié l’ornementation qui était largement improvisée en ces temps là, d’où son envie de mêler ces musiques avec le jazz. On se doute qu’il utilise le matériau qu’ont laissé les deux Guillaume, et plus particulièrement leurs mélodies plus malléables. Le miracle est que cela débouche sur un jazz moderne et vivant, il est vrai favorisé par une harmonie modale et une isorythmie présente dans la musique d’origine.

Et ça commence par Hymn une composition de Samuel basée sur un thème de Dufay, savamment agencée qui permet le passage sans même qu’on s’en aperçoive du médiéval à un jazz plein de verve. La lecture de façon quasi littérale, de Douce Dame Jolie ou encore De fortune me doy pleindre et loer, rend honneur à la beauté mélodique des chansons d’amour de Guillaume De Machaut, sublimé par le contrepoint pour De fortune, entre le trombone de Samuel et la clarinette de Joachim Badenhorst.

Le jeu ne se limite pas là, il use avec à propos dans ses propres compositions, des possibilités que permettent la talea que ce soit à la contrebasse du merveilleux Drew Gress, ou à la batterie de Gerry Hemingway ou encore dans cantus planus, une belle et étrange pièce écrite pour le piano de Russ Lossing sur une talea où semblent se mélanger non les rythmes mais les tempi, une lecture multiple du temps.
Mais assez de talea, de color, d’isorythmie et il n’est pas besoin d’être un spécialiste de l’Ars Nova pour apprécier cette musique, laissons nous porter par la poésie des sons et des improvisations, par l’imagination de Samuel Blaser (ici secondé par Benoit Delbecq) d’où l’on sent poindre les influences électriques de Miles Davis, quand on vous dit que dans toute trouvaille il y a une retrouvaille...

Et Guillaume de Machaut ne nous aurait sans doute pas démenti lui qui au terme de sa vie, après avoir résisté à la peste noire, est tombé amoureux d’une gente demoiselle de 19 ans, Péronne d’Armentières qui lui inspira Le voir dit, un récit épistolaire autobiographique (le premier de l’histoire littéraire) entrecoupé de huit compositions (un lais, trois ballades, une ballade-motet, trois rondeaux).

Un grand cœur sensible ce Guillaume, on s’en doutait n’est ce pas.
Oui moi j’ayme.


Samuel BLASER Consort in Motion : « A Mirror to Machaut »

> Songlines SGL1604-2 / www.samuelblaser.com

Samuel Blaser : trombone, compositions sauf 2, 4, 7, 11, arrangements / Joachim Badenhorst : clarinette, clarinette basse, saxophone ténor / Drew Gress : contrebasse / Russ Lossing : piano, Fender Rhodes, Wurlitzer / Gerry Hemingway : batterie, percussion

01. Hymn / 02. Douce dame jolie (Machaut) / 03. Saltarello / 04. Dame, se vous m’estes lointeinne (Machaut) / 05. Color / 06. Cantus Planus / 07. De fortune me doy pleindre et loer (Machaut) / 08. Bohemia / 09. Linea / 10. Introït / 11. Complainte- Tels rit au main qui au soir pleure (Machaut) // Enregistré par Jean-Paul Gonnod au Studio de Meudon, France – 19 et 20 février 2013.

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