« Le jazz tisse sa toile... »
Vous êtes ici : Accueil » Disques, livres & Co » Chroniques 2014 » Albert Ayler - Lörrach, Paris 1966

Albert Ayler - Lörrach, Paris 1966

J’y étais...

D 17 janvier 2014     H 10:57     A Philippe Paschel    


Le dimanche 13 novembre 1966 eurent lieu à Paris, salle Pleyel, dans le cadre du 3ème Paris Jazz Festival, deux concerts historiques, qui retraçaient l’histoire du jazz. J’assistais au premier.

D’abord Willie The Lion Smith, costume noir à rayures, chapeau melon et cigare aux lèvres, joua ses mélodies primesautières. Puis un groupe « middle jazz », comme on disait à l’époque, s’installa sur scène : Roy Eldridge, Illinois Jacquet, Milt Buckner, Jimmy Woode et Jo jones.
Ce fut ensuite le tour du quintette de Max Roach : Freddie Hubbard, James Spaulding, Ronnie Matthews, Jymie Merritt. Enfin Sonny Rollins joua en trio avec Roach et Merritt. Ne manquaient que la polyphonie néo-orléanaise [Louis Armstrong était venu à Paris en juin 1965] et le bop parkérien pur, que personne ne pratiquait plus.

Albert AYLER : « Lörrach, Paris 1966 » -  voir en grand cette image
Albert AYLER : « Lörrach, Paris 1966 »
HatOLOGY 703 (rééd.)/ Harmonia Mundi

Finalement, un batteur s’installa sur scène et commença à jouer des sortes de roulements, un violoniste apparut, jouant sur plusieurs cordes des notes longues et, soudain, surgit côté jardin la joyeuse fanfare des frères Ayler.
Ce fut un charivari !
Peu de gens s’attendaient à une telle musique [“C’est pas de la musique !”]. Les disques étaient rares, un seul disque d’Ayler était disponible depuis quelques mois sur le marché français [Ghost- Copenhague 1964- Debut]. C’était la première fois, sans doute, que la nouveauté du jazz en création frappait les parisiens, qui, jusqu’alors, avaient eu le temps de s’habituer à la nouveauté. Ornette Coleman était venu le 6 février au studio 102 de la Maison de l’ORTF [aujourd’hui Maison de la Radio], avec son nouveau trio (David Izenson, Charles Moffett), mais ses disques Atlantic étaient disponibles dés longtemps -Jacques Réda compara ce trio aux “Pieds Nickelés”. Mais Albert Ayler jouait une musique tout à fait inédite, devant un public qui, venu pour les autres musiciens, n’arrivait pas à “entendre” ce que ses oreilles percevaient. Plus tard, on se rappela que le batteur jouait un peu comme à la Nouvelle-Orléans, que les saxophonistes hurleurs étaient une tradition texane, que Illinois Jacquet avait été un spécialiste du genre ou que Duke Ellington présentait Paul Gonsalves en annonçant qu’il allait « exaspérer » Diminuendo and Crescendo in blue [Antibes juillet 1966].
Mais l’assemblage des ingrédients était évidemment surprenant.

Qu’entend-on ?
Des ritournelles qui ressemblent à des musiques populaires : Spirit Rejoice emprunte à “La Marseillaise” et “O Tannenbaum” ; Ghost à “Un pyjama pour deux” [un tube de l’époque dont j’ignore le titre en anglais]. La structure de chaque pièce était au fond traditionnelle, thème/ variation /reprise du thème, mais cela se passait dans une apparente pagaille. Si le violoniste jouait faux avec constance et rarement en accord avec la rythmique, ce n’était pas les cas des autres musiciens, même si la technique instrumentale du trompettiste est bien limitée - il n’arrive pas à suivre son frère qui accélère The Truth is marching in ! Les solos obéissent à un critère apparemment simple, un long hululement qui pousse vers l’aigu. Albert Ayler dirige l’ensemble, en reprenant le thème. Ce sont soit des musiques lentes d’aspect religieux, soit des marches, comme à l’origine du jazz ; écouter ce disque vous permettra d’aller d’un bon pas et joyeusement. La qualité sonore des enregistrements est assez médiocre, ce qui fait que l’intérêt reste plutôt historique.

Quinze jours plus tard, Cecil Taylor était au studio 105 de la Maison de l’ORTF avec son Unit devant un public attentif. J’y étais, encadré de Jean-François Jenny-Clark et de François Tusques, ce qui impressionnait beaucoup le lycéen que j’étais alors.
L’idylle de Paris et du free-jazz pouvait commencer.


> Albert AYLER : « Lörrach, Paris 1966 »

Retrouvez ce disques et d’autres publications récentes dans la « Pile de Disques » de janvier 2014 sur CultureJazz.fr.

> HatOLOGY 703 (3è réédition)/ Harmonia Mundi

Albert Ayler : saxophone ténor, compositions / Don Ayler : trompette / Michel Samson : violon / William Folwell : contrebasse / Beaver Harris : batterie

01. Bells / 02. Prophet / 03. Our Prayer. Spirits Rejoice / 04. Ghosts / 05. Truth is Marching In / 06. Ghosts / 07. Spiritual rebirth. Light In darkness. Infinite Spirit / 08. All. Our Prayer. Holy Family // Enregistré en concert à Lörrach (Allemagne) et à Paris (salle Playel) les 7 et 13 novembre 1966.

Albert Ayler - Stockholm, Berlin 1966 -  voir en grand cette image
Albert Ayler - Stockholm, Berlin 1966
HatOLOGY / Harmonia Mundi
Enregistré pendant la même tournée 1966 en Europe :

Albert AYLER : « Stockholm, Berlin 1966 »

> HatOLOGY 717 / Harmonia Mundi (réédition disponible)

Comme pour les enregistrements de Lörrach et Paris, les bandes des enregistrements de Stockholm et Berlin ont été remasterisées avec tout le soin qui fait la réputation des disques Hat-Hut depuis des lustres !

> Liens :

Dans la même rubrique

26 décembre 2014 – Sonny Simmons & Improvising Beings : une somme !

22 décembre 2014 – Trois disques pour éclairer l’hiver.

18 décembre 2014 – cELLp : « Synapse »

13 décembre 2014 – « CD’esthetic » : la musique et l’objet. #2

10 décembre 2014 – JAZZ - La musique de l’Amérique