« Le jazz tisse sa toile... »
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Stanley CROUCH, Kansas City Lightning...

The Rise and Times of Charlie Parker.

D 19 janvier 2014     H 07:09     A Philippe Paschel    


Stanley Crouch (Los Angeles 1945) explique dans l’introduction que ses parents, par leurs souvenirs, l’ont ancré dans l’histoire de l’Amérique et celle du jazz. C’est le sujet du livre, un essai d’anthropologie culturelle de l’Amérique des années 30, avec comme pivot, la vie de Charlie Parker.

La première partie s’ouvre sur l’arrivée de l’orchestre de Jay McShann à New York et son triomphe au Savoy Ballroom. Vient ensuite une description historique et sociale de Kansas City, qui permet de prendre en vue les origines familiales de Charlie Parker (Kansas City, 1920), avec le récit de l’évolution du jeune apprenti musicien dans la ville de Tom Pendergast, le maire corrompu, qui a permis une intense vie nocturne et le développement du jazz. L’auteur analyse l’œuvre (raciste) de D.W. Griffith « Birth of a Nation » et les conséquences que cela a eu sur la perception des noirs dans la représentation mentale qu’en ont les blancs, notant que l’autre grande œuvre de Griffith « Intolerance » n’a rien pu faire là contre, malgré le propos du cinéaste. La vie de Charlie Parker continue mêlée à l’histoire, sa romance avec Rebecca Ruffin prenant un tournant décisif lorsqu’ils décident de se marier le soir de la défaite de Joe Louis, héraut de l’honneur des noirs, face à Max Schmelling, blanc, allemand et nazi.

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Stanley CROUCH : « Kansas City Lightning... »
Harper Collins, 2013

La seconde partie entrelace les progrès de l’apprentissage musical de Charlie Parker et l’évolution du jazz, qui est alors une musique jeune, d’à peine plus d’une vingtaine d’années, à travers plusieurs analyses évaluant son passage de La Nouvelle-Orléans à Chicago : la préhistoire avec Buddy Bolden, mais plus loin Scott Joplin, il remet ainsi le ragtime dans cette histoire, ou encore l’orchestre de Frank Johnston, au début du 19ème siècle ; il relève l’importance des orchestres militaires après la guerre de Sécession, grâce aux instructeurs, pour l’enseignement de la musique et la pratique instrumentale. On arrive ainsi à K.C.,où se confrontaient Benny Moten et son orchestre et Walter Page and his Blue Devils :
Along with Basie, drummer Jo Jones, and eventually guitarist Freddie Green, [Walter] Page forged the self-orchestrating ensemble-within-ensemble that is the jazz rythm section. The development of improvising rythm section separates jazz from both African and European music, because the form demands that the players individually interpret the harmony, the beat, and the timber while responding to one another and the featured improviser (...)” (p. 144).
Le très jeune Charlie apprend en écoutant les musiciens et en fréquentant l’arrière-cour de cabarets comme le Reno, où il peut entendre Lester Young, dont le style s’est fondé sur beaucoup de musiques, grâce aux disques, dont l’auteur souligne le rôle. La vie personnelle de Charlie Parker marié et tombant dans la dépendance à la drogue, est décrite dans sa complexité : caractère assez renfrogné, garçon très certain de lui-même et peu coopératif dans sa vie maritale.

La troisième partie est consacrée à l’évolution artistique de Charlie Parker en lien avec la situation et l’évolution de la musique nouvelle de KC.
L’auteur rappelle quelques éléments esthétiques : la domination de Louis Armstrong jusqu’au milieu des années 30, par delà les Hot Five et Hot Seven, sa maîtrise des standards dans son jeu avec des grands orchestres ; les recherches de Roy Eldridge, une articulation tendant à la fluidité de celle d’un saxophone et une connaissance harmonique qui ont eu une grande influence sur les musiciens : « It was the sound of steel, electricity and concrete made lyrical » ; la science harmonique de Coleman Hawkins, qui avait eu une formation musicale traditionnelle de violoncelliste.
Pour Charlie Parker, le plus important fut évidemment Lester Young, qu’il a pu écouter longuement tant qu’il résidait à KC, puis à la radio, dont le rôle était très important. Ensuite le mentor de Parker fut Buster Doc Smith, musicien virtuose et savant, dont il absorba le style au point que Jay McShann s’y trompa lors d’une retransmission radiophonique. Enfin sa dernière inspiration fut Chew Berry : “It’s easy to understand, then, how Berry must have impressed Charlie Parker. The tenor man’s work had the hard sheen of virtuosity ; it was focused on logical musical statements, and there was something in his sound that answered the industrial clamor of the times with the same sort of human power that had conceived and built the machines making all the noise. In that sense, he was kindred to Roy Eldridge. His strength never apologized for itself” (p. 245).

Charlie Parker, dès l’âge de 16 ans, était morphinomane et l’auteur fait un intéressant rapprochement avec le personnage de Sherlock Holmes -dont Parker était lecteur. Mais Doc Smith est parti à New York, Charlie décide alors de le rejoindre, en clandestin ferroviaire (1767 km), au son du « all american shake, rattle, and roll of the iron horse, whose rythms were captured in the beat of swing and the drive of shuffle-blues ».

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Stanley Crouch

La quatrième partie est consacrée au séjour que Charlie Parker fit à New York en 1940. Crouch, dans une sorte de prologue, fait l’éloge des trains, les vrais qui unissent les villes de l’immense territoire des États-Unis, mais aussi le Train souterrain [Underground Railway], chemin d’évasion des esclaves vers le nord avant la Guerre de Sécession, les trains miniatures qui deviennent un jouet favori ; il note enfin comment le “shuffle” (respiration de la locomotive à vapeur) a inspiré le blues.
Charlie Parker passe par Chicago, ville de gangsters, où il reste peu, mais y laisse la trace du jazz de KC lors de jam-sessions, comme le constateront Jay McShann et Gene Ramey.
Il arrive enfin à New York, où il est recueilli par Doc Smith et fait rapidement la connaissance de Biddy Fleet, guitariste et collectionneur de disques, qui, comme lui, est animé par le désir de perfectionnement et de connaissance “des raffinements et des développements de l’harmonie”.
Pendant cette époque, Parker semble avoir maîtrisé ses problèmes de drogue. Il devient un musicien sur qui on peut compter. Dans l’orchestre de Banjo Burney, avec lequel il fait une tournée, il est surnommé l’Indien, en référence à l’indien qui se trouve devant les bureaux de tabac, parce qu’il joue immobile en tenant son saxophone devant lui.
Rentré à KC à la suite de l’assassinat de son père, il retombe dans les ornières de sa vie passée, la drogue à cause de Tadd Dameron avec qui il joue dans l’orchestre de Harlan Leonard ; il n’arrive pas non plus à reconstruire son mariage avec Rebecca.

Dans l’épilogue à ce premier volume, l’auteur analyse le premier enregistrement de Charlie Parker, une improvisation de 4 mn sans accompagnement sur Honeysuckle Rose et Body and Soul -Honey Body-, que l’on pense datée de mai 1940.

Les sources de ce livre sont des interviews menées sur plusieurs années (les dates sont données dans les notes) et les recherches déjà publiées. Il ne semble pas y avoir de recherches d’archives ou de documents. L’auteur y présente la vie de Charlie Parker dans l’effervescence de cette musique nouvelle qu’est le jazz, et dans la lutte des musiciens pour se distinguer par leurs talents et leur travail, l’apprentissage du jeu dans toutes les clés en étant devenu un des moyens les plus efficaces. Il montre aussi l’influence des musiques les plus diverses sur le style des musiciens, grâce aux disques et à la radio. Ce premier volume est consacré à la construction du musicien Charlie Parker, avant le be bop et avant ses premiers enregistrements avec Jay McShann. C’est un ouvrage remarquable, d’une lecture amène, dont l’érudition ouvre la porte à beaucoup de réflexions.

Stanley CROUCH, Kansas City Lightning. The Rise and Times of Charlie Parker. Harper Collins, 2013, 365 p. (18 euros).