« Le jazz tisse sa toile... »
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Au Comptoir : 60% de matière grave.

Un soir de Saint Valentin...

D 20 février 2014     H 08:17     A Armel Bloch    


Un soir de Saint Valentin, alors que beaucoup se renferment dans l’intimité entre amoureux pour vivre leur soirée en tête à tête, Armel Bloch se rend (seul !) à un concert cuisiné à partir de 60 % de matière grave pour nous présenter un parallélisme entre le monde culinaire et celui du jazz...

Nous sommes le vendredi 14 février au soir.
Pour beaucoup, cette date sur les agendas puisque c’est la Saint Valentin.
À l’heure où de nombreux couples s’apprêtent à se rendre dans les restaurants et fêter leur amour, je file direction Fontenay-sous-Bois pour fréquenter un lieu magique : le Comptoir à Musique. J’ai découvert cet endroit il y a quelques semaines, dans le cadre des concerts du quintet de Stéphane Kerecki et du trio de Sylvain Kassap, qui m’ont tous deux profondément marqués. Rapidement, je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose d’unique dans ce lieu, qui méritait non seulement une attention particulière pouvant faire l’objet d’un article mais surtout d’y revenir.

Le Comptoir a vu le jour il y a plus de dix ans sous une halle de marché au cœur de la ville. La programmation proposée par Sophie Gastine et Pierre Fischer donne à entendre du jazz mais aussi de la chanson, des musiques du monde et du classique. Ce lieu est dit de création et d’expérimentation : il accompagne les artistes et musiciens dans leurs projets.
À l’entrée, je suis accueilli avec le sourire. À ma gauche, je vois un bar joliment présenté où l’on peut savourer quelques bons vins des appellations Pouilly fumé, Chardonnay, Saumur, Mâcon… et déguster le plat du jour : un sauté de dinde à la vanille façon blanquette cuisinée par la généreuse Marianne, le tout servi par des bénévoles attentifs à ce que nous soyons installés dans de bonnes conditions. La scène surplombée d’un grand rideau donne à la salle une allure de cabaret concert. Je m’imagine déjà y entendre des spectacles de chansons et de café-théâtre.
Je constate d’un simple coup d’œil que le rouge est la couleur de prédilection. L’ensemble de la décoration est en harmonie avec celle-ci. Sur les murs, je contemple quelques belles photos de musiciens ayant certainement investi cette scène. Des tables sont disposées dans toute la salle sans gêner le corps principal de chaises. Ce n’est donc pas au Comptoir que vous verrez des personnes manger au plus près de la scène, gênant la vue des auditeurs venus pour écouter la musique et non consommer autre chose. Ce n’est pas non plus dans ce lieu (contrairement à d’autres) que vous entendrez un barman vous inciter à la consommation ou des personnes discuter, boire ou manger pendant que la musique prend joliment forme. Le public est attentif, respectueux des artistes et l’ambiance chaleureuse. Ça mérite d’être constaté. J’ai fait écho de ce que j’avais ressenti après mes deux premières venues. Les connaisseurs m’ont tous dit : « on est toujours très bien accueilli dans ce beau lieu convivial ».

Pour cette soirée de Saint Valentin passée en célibataire amoureux du jazz, je décide de goûter une nouvelle recette musicale, absente des plats discographiques en boîtes, cuisinée à partir de 60% de matière grave, avec uniquement trois ingrédients de familles différentes (cordes, cuivre, anche) : une contrebasse (Jean-Philippe Viret), un trombone (Sébastien Llado) et un saxophone baryton (Eric Séva). Trois chefs reconnus dans le vaste monde de la gastronomie française du jazz se sont réunis pour nous proposer une version allégée en matière grave du programme habituel, suite à l’absence d’un certain Michel Godard (initialement aux tuba et serpent), un autre grand chef qui m’est cher, notamment pour m’avoir fait découvrir quelques beaux plats qui mettent en valeur le rapport étroit entre jazz et musique baroque (entretien sur culturejazz.fr).
Eric Séva a délaissé le saxophone basse, ce qui n’est pas plus mal pour un repas du soir, où il est préférable de ne pas manger trop copieux ni trop grave. Dès les premières bouchées, je constate qu’il n’y a pas d’excès de matière grave dans cette formule innovante : les trois solistes « explorent avec un sens aigu de la légèreté, l’univers infini de la matière grave », qui nous fait reconnaître que des instruments de ce registre peuvent occuper avec succès une fonction de soliste. Ils sont le plus souvent présentés dans leur rôle d’accompagnement, ce qui fait que leur qualité d’expression de soliste est trop méconnue et mésestimée. Pourtant, des musiciens ont su mettre en valeur ces instruments au-devant de la scène et inverser leur image classique. Citons par exemple Renaud Garcia-Fons (contrebasse), François Thuillier (tuba), François Corneloup (saxophone baryton), Yves Robert (trombone)…
Jean-Philippe Viret n’est pas à sa première expérience de mise en avant de la contrebasse : il est l’un des piliers incontournables de l’Orchestre de contrebasses. Au programme de ce festin d’oreilles, quelques compositions de Sébastien Llado (« Ménestrels » et « Dernières danses » issue de son disque « Avec deux ailes »), Eric Séva (« Rue aux fromages », très beau thème en hommage à la valse musette à découvrir sur son album « Folklores imaginaires » et sur « Sentimental ¾ » de l’Orchestre Franck Tortiller), un thème de Michel Godard (« Kyra Kyralina » introduit par une improvisation très touchante du contrebassiste, jouée à l’archet), et une majorité de compositions de Jean-Philippe Viret (« Choro devant », « Pour rire en Mai », « Mon petit lapin », « Un Chinon Chinon un nichon », « Fée d’éclats » dont l’une en hommage au violoniste Stéphane Grappelli et une autre au guitariste Didier Roussin, avec qui il eut l’occasion de jouer).
Les fonctions de soliste et accompagnateur s’échangent et nous font découvrir les grandes qualités musicales de chacun. Chaque improvisation succulente cuisinée avec amour respecte profondément le sens et l’importance de la mélodie du thème.
J’ai grand plaisir à constater la finesse des saveurs auditives exquises que renferment les sonorités graves. Celles-ci relèvent le goût musical (comme en cuisine où l’on dit souvent que le gras relève le goût) et nous donne l’impression que ces instruments ne sont pas si graves qu’ils en ont l’air.
Voilà donc une façon originale de passer la Saint Valentin !
Après une bonne heure et quart de concert pendant lequel j’ai dégusté cette musique savoureuse, je suis comblé de plaisir sans être rassasié avec ce magnifique trio acoustique, présenté dans le cadre de la programmation « libre-cours » consacrée à Jean-Philippe Viret (une carte blanche de trois concerts). Le prochain rendez-vous est fixé au jeudi 27 mars pour un duo avec Jay Elfenbein à la viole de gambe, qui fera voyager l’auditeur à travers différentes époques musicales. Une version du trio plus enrichie en matière grave avec Michel Godard sera en concert le 15 juin au Parc Floral à l’occasion du Paris Jazz Festival.
À vos agendas !

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Jean-Philippe Viret
© Jeff Humbert

LE COMPTOIR
Halle Roublot - 95 rue Roublot - 94120 Fontenay-sous-Bois
tél : 01 48 75 64 31 - contact@musiquesaucomptoir.fr


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