« Le jazz tisse sa toile... »
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Didier Ithursarry Quartet à la Ferté-Alais

« Ces solistes sont des champions de vitesse... »

D 21 février 2014     H 16:33     A Armel Bloch    


Nous sommes le dimanche 9 février à 16h30.
Alors que je pourrais rester, devant la télévision pour suivre les J.O. de Sotchi et me réjouir de voir les efforts des athlètes et premiers médaillés récompensés (toutes nationalités confondues), je ne résiste pas à la tentation d’affronter le froid pour me rendre à La Ferté-Alais.

La salle Brunel accueille un concert proposé dans le cadre de la saison « Au Sud Du Nord » organisée par Philippe Laccarrière, autant engagé dans ses actions que Vladimir Poutine dans les JO.
Je rentre dans une petite salle aménagée pour l’occasion en lieu de concert et je constate le sourire renouvelé des femmes bénévoles très investies dans le soutien de l’existence du jazz en milieu rural dans l’Essonne.
Le prix des places défie toute concurrence (0, 3 ou 5 euros) : de quoi faire pâlir les gérants de certains lieux parisiens proposant des concerts à 25 euros pour être serrés comme des sardines dans une boîte de conserve… Mais l’objet de cet article n’est pas d’exposer les problèmes de conditions financières d’accès à la culture… Je reconnais juste que de gros efforts sont faits sur ce point par l’équipe associative. Un petit bar fait maison propose quelques boissons à prix très bas (pas plus d’un euro) et quelques biscuits à grignoter.

Didier Ithursarry - Le Triton, nov. 2013 -  voir en grand cette image
Didier Ithursarry - Le Triton, nov. 2013
© Florence Ducommun

Au programme du jour : le quartet de l’accordéoniste Didier Ithursarry pour l’un de ses premiers concerts.
Ces dernières années, j’ai tendance à me dire que ce merveilleux musicien est très demandé : il joue en duo avec le chanteur basque Kristophe Hiriart (Bilika) et hautboïste Jean-Luc Fillon (Oboréades), dans les trios de Sébastien Llado (Tryout), Christophe Monniot (Station Mir) et Geoffroy Tamisier (Lagrima Azules), dans les quartets de Philippe Lemoine (Le talent de la colère), Alban Darche (Utopia In Space), dans le groupe Brass Dance Orchestra et le sextet Jazzarium de Guillaume Saint James, dans l’ancien quintet d’Olivier Lété (500 mg), dans le Brass Spirit de Gueorgui Kornazov, enfin dans des grandes formations où il a occupé et occupe encore un rôle non négligeable aux côtés de Jean-Marie Machado (Danzas), Claude Barthélémy (ex ONJ , dans lequel j’ai découvert ce grand maître du clavier à bretelles), Geoffroy Tamisier (L’harmonie de poche), Denis Charolles (La Grande Campagnie des Musiques à Ouïr), Alban Darche (L’Orphicube) et j’en oublie certainement d’autres…

Cet accordéoniste n’a plus à prouver son talent, comme de nombreux autres athlètes de haut niveau qui représentent fort bien cet instrument sur nos scènes françaises et à l’étranger (citons David Venitucci, Vincent Peirani, Lionel Suarez, Alain Bruel, Jean-François Baez, René Sopa, après Richard Galliano, Marcel Azzola, Jacques Bolognesi, Francis Varis, Jean-Louis Matinier…). Je n’oublie pas de mentionner un jeune à surveiller de très près : Christophe Girard.
La FFA (Fédération Française des Accordéonistes) a donc un fort potentiel que l’on pourra contempler régulièrement sur nos scènes. Pour ce quartet, Didier Ithursarry a réuni des solistes de la fine fleur du jazz actuel : Jean-Charles Richard (saxophone soprano), Matyas Szandai (contrebasse) et Joe Quitzke (batterie). Les compositions sont toutes de l’accordéoniste (La porte, Sonne, L’antichambre, Elle, Leho Song, Choro, Habanera pour F.B., Oihan Song) excepté deux morceaux inspirés de thèmes traditionnels ( et Kantuz).
Au fil du programme, il nous dévoile son univers : le jazz actuel bien sûr mais aussi les musiques du Pays Basque dont il est originaire, la chanson française (il rend hommage à François Béranger qu’il a accompagné), les musiques du monde, la variété, la valse musette… Dans les différents thèmes, on reconnaît son langage qui allie intelligemment toutes ces influences, sa façon très personnelle de nous raconter de belles histoires musicales passionnantes et touchantes, sa précision d’écriture gorgée de surprises et de nuances, son attache à la mélodie, sa manière de mettre en valeurs les membres de cet ensemble qui trouvent tous très bien leur place.
Ces solistes sont des champions de la vitesse (aspect souvent constaté chez les accordéonistes) et des parcours improvisés aux multiples slaloms. Jean-Charles Richard en témoigne dans son premier chorus. Matyas Szandai nous livre une très belle improvisation à l’archet pour introduire une ballade. Retour en vitesse avec un thème inspiré de la valse musette sur un parcours semé de bosses. Ça remue sévère… Subitement, une fois la ligne d’arrivée franchie, le saxophoniste nous dit : « J’ai raté la fin ». Mince alors, notre skieur de descente a loupé une porte. Je ne m’en étais même pas rendu compte. Eh oui, quand on est musicien, même de haut niveau, les accidents peuvent arriver. Il ajoute : « On ne laisse pas une fin dans cet état, on reprend ! ». Ah, l’athlète insiste pour refaire la fin de sa course. Reprise donc. Je ne comprends pas tout car ça va très vite, mais Didier Ithursarry nous avait prévenu au début du thème : « on va s’accrocher pour jouer cette valse ». Je précise cet événement car j’apprécie le fair-play de Jean-Charles Richard, son honnêteté musicale et sa remise en cause, qui fait sans doute que de tels musiciens arrivent à ce niveau. Quand je l’entends dans différents contextes, je me dis toujours qu’il y a dans son jeu un très gros travail en amont. Être musicien, c’est un peu comme être athlète : il faut travailler longtemps avant d’arriver à un certain niveau, voyager fréquemment pour s’entraîner et se donner en spectacle dans différents lieux. Au moment venu, il faut être bon, voir excellent donc être en forme, oublier tous les soucis de la vie, penser uniquement à la musique ou son sport. Le stress monte avant et pendant l’événement… On donne le maximum de ce que l’on peut et il arrive ce qu’il arrive. Donner le meilleur d’eux même, ces solistes savent très bien le faire, comme beaucoup d’autres sur nos scènes. Et après le concert ou l’épreuve sportive, on commente ses performances pour tenter de s’améliorer, on s’encourage…
Autre parallélisme qui me semble important de préciser : que ce soit dans le sport ou dans la musique, le travail se fait le plus souvent collectivement. Même si on peut concourir seul, il y a souvent des gens derrière ou avec les performers. Le leader d’une formation doit fédérer ses membres, sans les vexer, autour du message qu’il veut transmettre. Il doit veiller à la cohésion de groupe et à son moral, qui fera que son équipe avancera ou non dans son sens, qu’elle durera ou non dans le temps… Pas de médaille olympique à l’arrivée mais des applaudissements massifs d’un public ravi.

Aujourd’hui, j’ai donc refusé de regarder à la télévision les athlètes de Sotchi pour en voir d’autres, et je ne regrette rien car j’ai assisté à un concert sublime durant lequel j’en ai pris plein les yeux et les oreilles.
J’espère que cette formation éveillera rapidement la curiosité de nombreux programmateurs (au même titre qu’elle a suscité l’intérêt de Philippe Laccarrière) pour que ces musiciens n’attendent pas quatre ans comme les prochains JO d’hiver pour rejouer sur scène, car la musique et les solistes qui la servent en valent pleinement la peine.


> Présentation du quartet en vidéo :
Réalisation Gaëlle Dubois.


> Liens :