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Chloe CHARLES : « Break The Balance »

Chronique en forme de déclaration d’amour.

D 24 mars 2014     H 06:09     A Michel Delorme    


La première fois que j’ai vu une photo de la jeune chanteuse canadienne Chloe Charles, je me suis dit qu’elle ne devait pas avoir que du sirop d’érable dans les veines...
Bingo, son père est né à Trinidad et bon sang « mêlé » ne saurait mentir. D’où la symbolique de la magnifique pochette. Qui par ailleurs reflète bien le propos de la jeune femme : « j’ai toujours été extrême, pétillante ou déprimée, toujours été divisée, cela s’est toujours ressenti dans ma musique ».

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Chloe CHARLES : « Break the balance »
Bee Pop / Abeille Musique
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On aime !

Chloe Charles ne doit rien à personne et la comparer à Billie Holiday (avec un seul L s’il vous plait) ou Joni Mitchell (encore qu’à l’écoute de cette merveille qu’est In Case Of You...), est faire injure non seulement à ces deux chanteuses, mais à Chloe Charles elle-même. Car Chloe possède en effet une originalité inespérée dans ce monde musical tellement formaté. Les qualificatifs élogieux à son égard sont légion : originale, unique, authentique, mystérieuse, charismatique, fraîche comme l’innocence, mutine ou grave, sensuelle, sauvage ou fragile, pénétrante, caressante, envoûtante/ensorcelante, sa voix est flexible comme une liane, elle la modèle à l’envi. Et j’en ai encore un wagon comme ça. Enfin, sa beauté a la senteur poivrée de la moiteur d’une rain forest.

Pour moi, elle est la Bernadette Lafont de la musique pop contemporaine.

Le premier titre de l’album, Business, me fait penser à une espèce de Betty Boop de la chanson. Il n’a rien à voir avec le reste de l’album, je rassure ceux qui n’aimeraient pas cette sucrerie. On y trouve cependant une invention vocale personnelle qui consiste à placer, entre les paroles, des bribes mélodiques semblables à un prolongement instrumental. Pas une onomatopée, encore moins un gimmick, l’effet est saisissant. Je sais que d’autres l’on fait avant elle mais pas de façon aussi maîtrisée encore que naturelle. Même s’il n’est pas certain que cela plaise aux grincheux, « Biznesse » devrait être promis à un brillant avenir tubesque. Cette première fleur, belle comme celle de l’hibiscus, ne doit cependant pas cacher le reste d’une flore luxuriante qui exubère ici.

S’en suivent de petits bijoux de tendresse qui ont nom Find Her way, Captive, deux chansons aux arrangements subtils fleurant bon le lennon-mccartneneysme, Break The Balance, Amulet, et les inflexions sublimes qui jaillissent comme un cri, Soldier, Refrain From Fire, My child, Nottingham Premonitions. Tarot emprunte les accents de Business avec de belles inflexions de voix.

Mais la perle, le diamant, l’Himalaya de ce disque, est sans conteste le titre qui le clôt, God Is A Toad. La beauté se transforme en ce moment où l’on n’est plus totalement éveillé mais pas encore dans les rêves. C’est la seule fois où j’ai pensé à quelqu’un d’autre, à Sirima, la petite protégée tragique de Jean-Jacques Goldman. Écoutez seulement la phrase « And In The Little Things ». Comment elle dit cela ! Attention, le titre est trompeur. Imaginez-la disant : « Je vais vous interpréter Dieu est un tétard ». J’explique, comme disait si bien Audiard : ce qu’elle veut dire c’est que Dieu n’est pas dans les fastes du Vatican, mais dans toutes les petites choses qu’il a créées.

Outre la voix de Chloe Charles, il y a aussi son jeu limpide de guitare classique, ses arrangements de cordes et de voix (Tarot, God Is A Toad ), son implication dans la conception de la pochette, à la fois si captivante et si mystérieuse.

Et par dessus tout, elle a écrit et composé toutes les chansons. Cela nous change agréablement des brameuses de standards et de ballades. Ses textes parlent d’amour, de manque d’amour, de séparation, d’interpénétration (staring through me, you live in my head, she stared through you, the hole that we made, from the inside of my ovary), de la difficulté de s’intégrer (find our place, find her way).de sacrifice (I could share you with another one to give you what I can’t, do you need more love, demons rock me from the inside of my ovary, they broke in and robbed me and you of our intimacy, 1000 nightmare compete with your daily caress my body and show me that you love me 1001 times, just to break the balance). Comme j’aimerais avoir vécu cette phrase magnifique.

Je suis fou de ce disque et de cette chanteuse. Cela se voit, non ?


> Chloe CHARLES : « Break the balance »

> Bee Pop Beep 002 / Abeille Musique

Chloe Charles : voix, guitare classique, compositions / Amahl Arluanandan : violoncelle / Kelly Lefaive : violon / Justin Craig : batterie / Sam Mc Lellan : basse / Niel Whitford : guitare électrique / Matt Duncan : piano / Gordon Hyland : clavier / Davide Santi : guitare sur 04 / Andrew Mullin : batterie sur 05 / Arrangements des cordes : Chloe Charles, Sam Mc Lellan, Makebzie Longpré, Andjelika Javorina, Kelly Lefaive, Amahl Arluanandan

01. Business / 02. Find Her Way / 03 . Tarot / 04 . My Child / 05 . Refrain From Fire / 06 . Soldier / 07. Captive / 08 . Plastic Life Vignette / 09 . Break The Balance / 10 . Amulet / 11 . Nottingham Premonitions / 12 . God Is A Toad

Et pour ceux qui n’auront pas le reflexe idiot d’arrêter la lecture dès la dernière note, une petite surprise.


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