« Le jazz tisse sa toile... »
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Chemins de Traverses

Être capable de se perdre en route...

D 21 juillet 2014     H 18:39     A Yves Dorison    


Prologue

C’est l’été goutte au nez. Parlons donc du passé. D’un passé récent, le 7 juin 2014 au festival Fort en Jazz qui accueillait pour notre plus grand plaisir madame Carla Bley, née Lovella May Borg, ce qui en plein Roland Garros n’était cependant plus prémonitoire depuis longtemps. Cela donna néanmoins une journée contrastée puisque l’après-midi, la rugissante Maria avait collé une séries de pains à Simone Halep. Elle cognait aussi d’ailleurs cette roumaine, seulement le pain d’Halep ne faisait pas la maille face à la géante sibérienne aux hurlements assassins. Et comme le bruit est une pollution reconnue, on clôt la parenthèse en soutenant la thèse selon laquelle Maria Sharapova a un bilan carbone de merde... et des jambes dont je ne parlerai pas, non par peur des éventuelles accusations de sexisme dont je pourrais politiquement et correctement faire l’objet, mais juste pour épargner le cœur de mon pote Michel D.

Chapitre premier

Carla Bley -  voir en grand cette image
Carla Bley

Et vive l’antithèse ! Carla Bley avec Steve Swallow et Andy Sheppard, c’est le trio qui, au seul énoncé des noms, fait subrepticement frémir l’aficionado que je suis d’une musique aux mélodies imparables, une musique typée, si typée même qu’elle ne se réfère qu’à son icône créatrice.

Avec le temps, la pianiste californienne a éloigné de son jeu l’âpreté. Elle préfère offrir ses silences à l’espace et la conversation qu’elle entretient avec « son » bassiste et Andy Sheppard est ancrée dans la profondeur d’une connivence aussi ancienne que vivace. Le savant décalage au piano, dont elle a fait son miel tout au long de sa carrière, s’est légèrement accentué avec les années ; d’abord étonné, on est ensuite bluffé par Steve Swallow et Andy Sheppard qui, avec l’art et la manière, augmentés d’une intuition sans faille, ne manquent pas de se l’approprier. Le tout est savant sans être rébarbatif. C’est un Jazz de chambre discret et capiteux, tout d’élégance et de subtilité, un jazz qui se projette à corps perdu dans la simplicité, le calme et la douceur. Pas d’effets de manche, aucune posture, seulement trois paires de mains sur des instruments et un souffle unique, une vibration profonde, au service d’un discours musical épuré et émouvant. Aux âmes bien nées, l’âge apporte la paix. Carla Bley fait passer le message à ses contemporains. Et ces derniers se lèvent pour la saluer et la remercier, elle qui à la fin de cette année arrêtera les tournées.

Chapitre 2

Direction Jazz à Vienne -  voir en grand cette image
Direction Jazz à Vienne

Et puis un jour, soudainement, ne me demandez pas pourquoi, je suis allé à Jazz à Vienne... Sans accréditation... Une première depuis, depuis... pfff ! Je ne sais plus ! Mais les calendes grecques, à cette aune improbable, ressemblent à des lapins de trois semaines. Ça vous en bouche un coin les canards, hein ? Bon d’accord, ce n’était pas dans l’antique théâtre en toc, c’était juste à Cybèle ( mais si jeune ) parce qu’il y avait le tremplin Jazz et que plusieurs amis et connaissances composaient pour une large part le jury. Ce fut donc agréable (voire hypra cool tu vois...) bien que le niveau des formations proposées ne fut pas exceptionnel, loin s’en faut, et c’est normal car le génie musical, tout comme le talent, est intermittent, ce qui grève les possibilités de jouissances auditives mais aussi épargne quelquefois la sensibilité auriculaire du critique affûté.
Au final, c’est le groupe rhônalpin Uptake qui emporta le morceau avec un jazz techniquement parfait qui ne nous souleva pas ne serait-ce qu’un poil (d’avant-bras). Lisse, académiquement moderne, sans âme et tiré au cordeau. Le symbole d’une époque qui veut bannir le danger, l’imprévisible. Heureusement il y avait la chaleur estivale, les jupes légères, les gobelets consignés, les frites et l’incontournable stand presque bio où l’improbable festivalier/touriste au nez qui pèle hésite entre le jus de mangue équitable, la tarte maison et le hot-dog tiède à 4 € 50.
Ah ! c’est beau un gros qui brille au soleil en vapotant... C’est la nouvelle norme bientôt érigée en vertu morale. Soyons ridicules. Après tout, on n’a qu’une vie. Autant la gâcher, non ? Avant le romantisme, c’était ton amante et toi dans un vaporetto vénitien au soleil couchant, champagne et Dunhill compris, ou bien l’aventure sur les routes poussiéreuses à lire, le cul sur le talus, les Chants de Maldoror en attendant qu’une voiture enfin s’arrête. Et je ne vous parle pas de l’ambiance interlope des gares au cœur de la nuit avec Chet Baker dans le (gros) walkman qui chantait « I’m a fool to want you ». Aujourd’hui, ça vapote entre potes sur le trottoir et c’est tout. Imaginez un peu Bébel et Jean Seberg ( mieux que la Norma cette Jean-là ) vapotant à bout de souffle en version colorisée. Ça fout les jetons...

Chapitre 3

Jack Bon -  voir en grand cette image
Jack Bon

Bref, tout ça pour dire que je suis d’humeur infidèle ces temps-ci, un peu comme le soleil et la chaleur d’ailleurs. Alors quoi, après un final à Fort en Jazz avec un Médéric Collignon en grande forme mais musicalement prévisible, je me suis laissé aller, j’avoue. J’ai fait mon Stéphane Bern... J’ai visité un château (si si...) et écouté dans son imposant hall, à l’abri des frimas, Jack Bon qui, en sa jeunesse perdue fut le guitariste du groupe de rock dénommé Ganafoul, groupe bien connu à Lyon et dans ses environs. Bon, Jack, maintenant il fait du blues, du blues, du blues et raconte son histoire. Pas la sienne à lui Merde ! celle du blues (Robert Johnson avec sa guitare magique au carrefour d’une route paumé sous un soleil implacable dans un Sud américain esclavagiste en diable, vous le voyez ? ). Pas impériale notre affaire, mais très sympathique, et sans ronds de jambes. Le tout dans un environnement momentanément dédié à l’art contemporain avec une exposition allant du beau à l’anecdotique ( artfareins.com ). Oui mais là, tu vois, il y aurait tant à dire... C’est le ressenti qui prime avant tout !!! (c’est mon pléonasme préféré ). Nous étions donc le 11 juillet 2014 et, ce jour-là, Charlie Haden s’éteignait lentement à Los Angeles, entouré de sa famille. 76 ans. Longue maladie. Pas aussi longue que son invraisemblable carrière qu’il contemple maintenant à ciel ouvert. Ce fut un beau chantier et l’édifice est fait pour durer. Il fallait l’oser.

Chapitre 4

Suzanne Vega -  voir en grand cette image
Suzanne Vega

Le 11 juillet, c’était également l’anniversaire de Suzanne Vega et, le jour avant ce jour de contraste, j’avais hissé les oriflammes pour faire mon Zitrone chez le Facteur Cheval qui recevait, comme l’a parfaitement dit la directrice du lieu, Marie-José Georges, en introduction « une reine dans un palais ». Idéal donc pour un épistolier sensible à la douceur. Et ce n’est pas du jazz, je vous l’accorde. Mais c’est Suzanne Vega, c’est à dire des dizaines de chansons faites de mélodies simples et de mots choisis qui, en petite formation, révèlent pleinement leur intemporalité. A ce sujet d’ailleurs, nous vous recommandons les quatre volumes de « Close up » dans lesquels elle a réenregistré en acoustique ou presque la plus grande partie de son catalogue.

Sur la scène adossée au palais de Joseph Ferdinand, avec Doug Yowell, un batteur percussionniste passé maître dans l’art du balai, et Gerry Leonard lui-même (je ne vous fais pas la bio, ce n’est pas du jazz), la native de Santa Monica a offert un concert généreux où les classiques ont côtoyé les nouvelles chansons. Au sujet de ces dernières, quelqu’un m’a dit un jour qu’une grande chanson est aisément reconnaissable car dès la première écoute, le sentiment de l’avoir toujours connue prédomine. Ce n’est pas faux (écoutez Horizon, there’s a road, par exemple).

Intense et nuancé, dénué d’afféterie, sans accrocs, ce concert fut un moment privilégié qui relégua les désagréments climatiques dans l’oubli qu’ils méritent. Et je m’interroge, encore et toujours, sur l’inégalable capacité de ces artistes si particuliers à imprimer une marque forte, avec une désarmante simplicité, dans l’imaginaire musical du commun des mortels. Naviguant en toute liberté dans les entrelacs complexes du naïf et de l’organique, du contre-jour urbain et de l’aigre-doux sentimental, Suzanne Vega appartient de fait à ce cercle étroit d’auteurs compositeurs dont le futur se souviendra. Et, en l’écoutant, on admet implicitement la justesse de son propos puis on se laisse convaincre car, quelles que soient les turpitudes évoquées dans les textes, son univers exprime une fraîcheur quasi innocente que le temps n’altère aucunement. Comme si l’artiste en son for intérieur, ne semblait pas trop en vouloir à l’humain qui nous habite d’être le plus souvent capable de laisser à l’issue de son passage terrestre un chant de ruines plutôt qu’un palais idéal.

« Voilà tout ce qu’est la vie, quelque chose d’enfantin mais de très naturel » écrivait Katherine Mansfield il y a presque un siècle. J’adhère, j’adore. Une belle soirée avec des amis, un bel accueil, un beau lieu et une belle artiste font une belle soirée. C’est aussi simple que cela. Finalement, juillet n’est pas si mauvais.

Epilogue

En août, je vous rassure, je retournerai en Saône et Loire pour le festival Jazz Campus en Clunisois. Promis. Et je vous en dirai du bien...

Post scriptum

Sur la route on écoute :

Gary Burton – New vibe man in town
Overdrive trio & Marcel Kanché – Et vint un mec d’outre saison
Suzanne Vega - Close up Vol 4 – Songs of family
Bob Dylan – Another self portrait

À la plage on lit :

Louise Erdrich – Dernier rapport sur les miracles à Little No Horse
Alice Munro – Un peu, beaucoup... pas du tout
Pierre Reverdy – Le livre de mon bord
Louis Calaferte – Septentrion


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