« Le jazz tisse sa toile... »
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Les pérambulations du pérégrin

Le chroniqueur a retrouvé les chemins aventureux du jazz...

D 25 octobre 2014     H 06:00     A Yves Dorison    


Prologue

Pérégriner pensait-il, l’oreille alanguie par les lointains sonores qui l’attendaient là-bas, où son envie le porterait, où la musique l’arrêterait, pour un temps. Toujours, il en est ainsi. L’affiche déclenche l’envie. Les noms suscitent le désir d’écoute et, dans mon cas, amorcent un frissonnement dans l’index – lui qui ne se nourrit que d’instants − de ma dextre. Il faut alors se mettre en branle et, au préalable, fureter dans l’appartement pour enfin mettre la main sur ce chargeur plaisantin dont l’habitude est de disparaître quand on en sollicite l’usage.

Première étape

À l’amphi Jazz de l’Opéra de Lyon pour la résidence de Philippe « Pipon » Garcia et Jérôme Regard. Ce neuf octobre, ils jouent avec Sir Jean et invitent Erik Truffaz pour leur projet Nommé « Broken », projet incomplet sans l’intervention de deux vidéastes (Pierre Jacob et Cyril Raymond) qui habillent la musique.

Erik Truffaz -  voir en grand cette image
Erik Truffaz

Les notes du dépliant parlent de « son puissant, de force animale, de groove tendu et de textures hallucinatoires ». Bien. Du volume sonore, nous ne manquâmes pas. Une évidence dont nos pavillons firent l’expérience à leur corps défendant ; non pas qu’ils soient fragiles, nos pavillons, mais ils préféreront toujours à la brutalité (force animale) les forces de l’esprit musical. Et si le groove était là, il tendait à appuyer les paramètres ci-dessus exposés mais ne s’imposa pas tel le leitmotiv climatique que l’on attendait. Quand aux textures hallucinatoires, il nous sembla qu’elles étaient plus dues à la surimpression imagière sur la personne des musiciens qu’à la teneur de la musique proposée, urbaine et ethnique tour à tour, augmentée par le chant rythmé de Sir Jean. À son sujet d’ailleurs, nous regrettons de n’avoir pas été informés du contenu de son propos. Hormis un passage en anglais, nous n’avons pas eu le loisir d’accrocher du sens à sa performance vocale. Mais peut-être n’était-ce que sons psalmodiés théoriquement propices à l’éblouissement fantasmagorique. Ce qui signifierait que nous sommes passés à côté du projet et c’est bien évidemment possible autant que dommage. Erik Truffaz, quant à lui, fidèle à ses sonorités, enveloppa l’ensemble de sa couleur caractéristique avec l’esprit qu’on lui connaît et reconnaît.

À quelques moments, nous pensâmes que la fusion s’opérait. À d’autres, non. Quelle que soit l’évidente implication et la joie visible des musiciens d’être là, ensemble, nous ne pûmes qu’attendre, attendre que cela s’achève par une conséquente ovation. Dans notre souvenir demeure ce titre, « Broken », dont nous ne savons que faire. Où donc étaient le bris, la brisure, la fracture et la casse ?
La problématique a dû nous échapper, surseoir momentanément notre entendement. Ce sont des choses qui arrivent, non ?


Seconde étape

Plus loin sur la route du jazz, Ralph Alessi était là avec son quartet « Baida », au Chorus, à Lausanne (Suisse).

Ralph Alessi -  voir en grand cette image
Ralph Alessi

Dire qu’on ne l’avait encore jamais écouté. Vous croyez-nous ? Dieu sait pourtant que nous connaissions bien le souffle vital qui anime le jeu de Nasheet Waits, les accents originaux de sa rigueur métronomique. Dieu sait aussi que nous apprécions depuis longtemps, la puissance subtile de Drew Gress et la force du son qu’il génère tant il semble avoir maille à partir avec les cordes de sa contrebasse. Dieu doit aussi savoir que nous méconnaissions quelque peu Gary Versace, pianiste qui réinvente son clavier à chacune des notes dont il se joue et qui nous parut agité par un bouillonnement interne irrépressible. Il nous restait donc à découvrir Ralph Alessi et laisser Dieu en paix. D’ailleurs, si l’idée saugrenue vous venait de nous demander ce qu’il vient faire ici, nous vous répondrions qu’il faut bien le dépoussiérer de temps à autre, histoire de démontrer tous les bienfaits de son inutilité.

Ce dix octobre, jour anniversaire de la naissance de Claude Simon (Prix Nobel de littérature 1985 dont je n’ai jamais réussi à finir la lecture d’un ouvrage), nous fûmes fort satisfaits d’avoir fait le déplacement jusqu’au canton de Vaud car la musique du trompettiste new yorkais est porteuse d’une singularité qui la démarque clairement de la contemporanéité sonore à laquelle nous a habitué la grande pomme depuis quelques décennies, autrement dit un jazz post moderne souvent froid et technique, générant une sorte de musique pour musicien qui nous a toujours laissé de marbre. Ce qui, au passage, nous interpelle réside dans l’appréciation qui a été faite par le passé de Ralph Alessi dont nombre de commentateurs ont dit et écrit qu’il était un musicien pour musicien. Diantre ! Pataugerions-nous donc dans l’erreur ? Que nenni. Simplement, la maturité est passée dans l’expression musicale du trompettiste et ce qu’il propose au public, c’est un ensemble de compositions sereines dont les mélodies font mouche. Certes, la partition veille sur son pupitre. Mais l’essentiel est ailleurs, dans la tension latente qui anime les musiciens, dans l’authentique attention qu’ils se portent l’un à l’autre. Ainsi créent-ils des paysages sonores où l’indicible devient tangible, où l’auditeur captivé se trouve immergé dans une esthétique aux variations nuancées, aux partis-pris insolites. Ce n’est pas de la belle ouvrage, dirons-nous, c’est un peu plus que cela.
Peut-être une musique humaine aux vibrations subtilement intrigantes.


Dans nos oreilles

Nils Logfren : The Loner - Nils sings neil
The Great Jazz Trio : Chapter II
Joseph Haydn - Symphonies 6, 7 & 8 Academy Of St.Martin In The Fields / Neville Marriner

Sous nos yeux

Alain Vircondelet : Rencontrer Marguerite Duras
Charlotte Brontë : Jane Eyre
Philippe Jaccottet : Œuvres