« Le jazz tisse sa toile... »
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JAZZ - La musique de l’Amérique

La série de Ken Burns en un coffret de cinq DVD.

D 10 décembre 2014     H 10:09     A Philippe Paschel    


L’art de Ken Burns ( Brooklyn 1953) consiste à utiliser les images fixes de la photographie comme un paysage dans lequel il peut faire des panoramiques ou des gros plans, ce qui leur donne vie. C’est ce que l’on nomme maintenant l’effet Burns, qu’il a employé avec succès dans ses séries précédentes, comme celle consacrée à la guerre de Sécession “The Civil War”, la première de sa trilogie américaine - qui comprend aussi “Base-ball” et “Jazz”.

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King Oliver’s Creole Jazz Band

Jazz est divisé en 12 épisodes chronologiques :
1) Des débuts à 1917 || 2) 1917-24 || 3) 1924-29 || 4) 1929-34 || 5) 1935-37 || 6) 1937-39 || 7) 1940-42 || 8) 1943-45 || 9) 1945-49 || 10) 1949-55 || 11) 1959-60 ||12) 1960-2000.
On voit que les quarante dernières années de la série sont traitées beaucoup plus succinctement que les soixante premières. C’est que, pour les auteurs, il ne s’y passe pas grand’ chose, si ce n’est la désaffection du public, l’abandon du jazz par Miles Davis et enfin l’arrivée de nouveaux musiciens, dont le premier aura été Wynton Marsalis, qui, à peine sorti de l’académie des Jazz Messengers, a réalisé son premier disque, qui s’est très bien vendu. D’autres musiciens sont venus ensuite qui ont profité de ce succès, mais aucun mouvement musical comparable à ce qui s’était passé antérieurement.

Jazz : 100 ans de légende - coffret 5 DVDs -  voir en grand cette image
Jazz : 100 ans de légende - coffret 5 DVDs
The Corporation - dec. 2014

L’histoire du jazz est en effet foisonnante, depuis des racines complexes qui mélangent la musique des Minstrels, le ragtime et le blues du Delta -c’est la partie la plus innovante du film ; on y entend les exemples musicaux joués par Wynton Marsalis sur la modification du quatrième temps des marches par Buddy Bolden-, jusqu’à Ornette Coleman. Les faits sont racontés avec exactitude (sous la supervision de Dan Morgenstern), les légendes vraies aussi (Freddie Keppard refusant d’être enregistré pour ne pas être copié -il cachait ses doigts sous un mouchoir pour que l’on ne voit pas ses doigtés ! ; la mort de Buddy Bolden à l’asile ; la découverte par John Hammond de l’orchestre de Basie à la radio ; le succès californien de Benny Goodman ; la mort de Charlie Parker devant la télévision -on peut voir l’émission qu’il regardait ; le triomphe de Duke à Newport en 56). Tout y est, pour autant que je connaisse cette histoire.

Louis Armstrong -  voir en grand cette image
Louis Armstrong
© Courtesy Frank Driggs Collection

Beaucoup de noms sont cités, sans que l’on n’entende leur musique, le réalisateur se concentrant sur les plus grands : Louis Armstrong, dont l’apport au-delà des Hot Five et Hot Seven est souligné par des exemples musicaux analysés par Matt Glaser ou joués par Wynton Marsalis. Certains sont étonnants, comme la démonstration du rythme dans le jeu du trompettiste : Marsalis semble jouer des notes sans rapport entre elles, mais ce sont bien les pêches du morceau analysé -Louis Armstrong a déclaré que le swing consistait à placer les notes au bon endroit. L’importance de Duke Ellington est fortement soulignée, c’est le plus grand compositeur américain. L’importance de Chick Webb est relevée, sans oublier King Oliver (son jeu de sourdine), Jimmy Lunceford, Fletcher Henderson, Jelly Roll Morton, Billie Holiday, Count Basie, Lester Young, Charlie Parker, Dizzy Gillespie, Django Rheinhardt -le seul européen-, Sarah Vaughan, Sonny Rollins, John Coltrane, Miles Davis et quelques autres.

Le propos du film insiste sur le fait que le jazz est une création des musiciens afro-américains, à laquelle ont participé des musiciens blancs, trop souvent louangés en excès, souvent à leur corps défendant, les rois du jazz ou du swing comme Paul Whiteman ou Benny Goodman étant conscients de leur dette. Mais l’Amérique du temps du jazz était ségrégationniste, il ne pouvait pas y avoir d’orchestres « intégrés » et le racisme est une partie intégrante de son histoire. Cela est montré et souligné de nombreuses fois. Ce qui est une évidence pour les historiens du jazz européens et donc pour leurs lecteurs, ne l’est pas aux USA. Le film rapporte aussi le propos de Nick La Rocca pour qui le jazz est une musique blanche où les noirs n’ont rien à y voir. Le jazz est le seul apport artistique original de l’Amérique au monde.

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Le film est construit sur les images de l’Amérique, des musiciens, inter-agissant avec un commentaire et de la musique, que l’on peut entendre et voir exécutée, elle est le sujet même, pas l’illustration d’un propos. De nombreux intervenants, comme Gary Giddins, Albert Murray, Stanley Crouch, Wynton Marsalis et sa trompette, par exemple, viennent apporter des précisions, faire des commentaires musicaux, analyser des disques.

Le jazz a été une musique populaire à sa naissance, une musique de danse -on peut y voir d’extraordinaires numéros de Lyndy Hop-, mais ce succès a été interrompu par la guerre, la grève des enregistrements et l’apparition de nouvelles musiques populaires fortement soutenus par l’industrie du disque -Abbey Lincoln semble y voir même un complot contre les musiciens de jazz. Le be-bop a cessé d’être une musique que l’on danse -cela était interdit dans les clubs trop petits- et il a été prétendu qu’il était impossible de danser sur les musiques qui l’ont suivi [Quand reverra-t-on les images du concert de Cecil Taylor à la Fondation Maeght de juillet 1969, où l’on voit tous ces danseurs ?].

Les images montrent une Amérique bien habillée, des danseurs sur leur 31, mais aussi les gens dans la rue toujours élégants. Cependant, il n’est pas fait impasse sur la crise de 1929 et la pauvreté qui a suivi et a eu une grande influence sur le mouvement général du jazz. Le rôle positif de la prohibition est souligné, chaque débit de boissons devait attirer le client avec un orchestre.

Duke Ellington -  voir en grand cette image
Duke Ellington
© Courtesy Frank Driggs collection ;

On voit beaucoup de musiciens. Notons l’extraordinaire numéro de l’orchestre de Jimmy Lunceford où chaque musicien joue la pantomime en plus de la musique. Dans le DVD de suppléments, il y a des films connus ou non, dont on ne se lasse pas : l’orchestre de Duke Ellington en 1930, jouant devant un public blanc en tenue de soirée, Arthur Whetsol, agité comme un cent de puces et jouant de la trompette de la main gauche, Johnny Hodges prenant et jouant du soprano, un long solo de Harry Carney ... ; Bessie Smith dans “Saint-Louis Blues” [Je me souviens de l’extraordinaire émotion qui a saisi la salle de l’Action-Christine en janvier 1977 quand cette chanteuse mythique est apparue en gros plan sur l’écran, c’était la première fois que nous la voyions] ; il y a un film montrant Paul Whiteman, des violons au premier plan, une musique pas très palpitante et, soudain, au fond à gauche, un petit bonhomme plutôt rondouillard que l’on ne voit pas bien et dont le pavillon de la trompette est caché... En fait c’est un cornet, sans doute le Bach n̊620 qui portait son nom inscrit sur le pavillon. Là encore, c’était pour moi l’émotion de la première fois, je n’en croyais pas mes yeux, ignorant même la possibilité de ces images.

Ce film montre comment le jazz était un mouvement collectif emmené par de grandes individualités, c’était son essence. Et cela s’est achevé avec le free-jazz. Depuis il n’y a que des musiciens. Pour les auteurs, le passage de Miles Davis à l’électronique a été l’abandon de ce qui faisait l’originalité du jazz. Pour Miles, le but avoué était de conquérir un nouveau et plus vaste public, ce qui, notons le, était aussi l’intention d’un Paul Whiteman -le contraire d’un choix artistique.

Chick Webb -  voir en grand cette image
Chick Webb
© Courtesy Frank Driggs collection

On peut regarder ce film en version française, en version originale sous-titrée et en simple version originale. Le version française, dont je n’ai regardé que le début, commence assez mal avec un commentateur qui parle de “Hal Blakey”. Passe encore sur le h aspiré, si commun aux français et à d’autres [Voir “My Fair Lady” de Cukor, 1964], mais qui serait cet “Al Blakey” ? Les sous-titres contiennent aussi de trop nombreuses fautes “ 6 o’clock” n’est pas 16 heures ; “every other jazz musician” ne signifie pas la moitié des musiciens de jazz, mais « tous » ; « handkerchief » n’est pas un foulard, mais un mouchoir. Alors « Enjoy your english » pour profiter des accents des divers intervenants.

Notons que quand on reste sur le menu, on peut entendre en entier et répété, à l’infini sans doute, quelques chefs d’œuvre. Sur le premier disque, Duke Ellington (“The Mooche”), sur le deuxième un quartet de Benny Goodman, sur le troisième Coleman Hawkins (“Body and Soul”), sur le quatrième Brubeck (“Take Five”) et, enfin, Charlie Parker sur le DVD de suppléments.

Ce long film instructif se regarde toujours avec plaisir et, souvent, émotion pour un jazzfan qui y voit apparaître ses héros, leurs malheurs et leurs triomphes , les histoires, légendaires ou vraies. C’est une véritable œuvre d’art sur une création artistique, ce qui en fait la qualité. Tout les musiciens n’y sont pas, mais ceux qui s’y trouvent sont tous de grands musiciens, il n’y a aucune complaisance commerciale. La voix du narrateur nous entraîne au pays des mythes et les images et la musique sont la preuve que ce pays a existé.

Nous sommes en décembre et, comme le rappelait François Villon (Paris, 1431- ?) dans la Ballade des Proverbes : « Tant crie l’on Noël qu’il vient ». Pensez y, vous ferez des heureux.


> « JAZZ, 100 ans de légende » - La série de Ken Burns - Coffret de 5 DVD - The Corporation Paris - décembre 2014.

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