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François Pachet analyse le processus de création

avec Mark D’Inverno Quintet dans « Count On IT ».

D 5 mai 2015     H 06:30     A Pierre Gros    


Bercé par les années soixante, François Pachet chercheur-musicien est allé enregistrer un disque à Londres avec le groupe du pianiste Mark d’Inverno dans le but d’analyser le processus de création ou dit de façon plus simple : faire de la musique.

Primeure à la composition, au concept.

On reçoit un disque, un ami vous fait écouter ce qu’il fait. On écoute. Il faut alors prendre suffisamment de recul pour éviter la complaisance (mais aussi son contraire), on perçoit des éléments dont on aimerait parler qui vous interpellent. S’il s’agit bien ici d’un disque de jazz, l’inspiration mélodique est avant tout celle de la chanson pop dans la lignée des Beatles ou de la musique de variété au sein de laquelle se cachent, mine de rien, quelques perles. Croyez-vous que nous aurions alors retenu au delà des générations ce qui rendait fou les fans, les petites baby-dolls, des sixties, seventies et autres ’ties ? Ce qui semble simple est chose bien difficile quand on la fait de surcroit sortir des sentiers battus et rebattus. De grâce, évitons le pathos habituel, disons non aux autodafés musicaux.

Se posent alors des questions que l’on pose à l’ami en question...

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Pierre Gros : comment s’est faite ta rencontre avec ces musiciens et dans quel cadre ?

François Pachet  : La rencontre s’est faite grâce à Mark d’Inverno, qui est comme moi à la fois chercheur en informatique, vice-président du Goldsmiths College de l’université de Londres, un des meilleurs collèges d’Europe pour les arts, d’où sortent de nombreux artistes anglais, de Steve McQueen, Katy B, James Blake, Malcolm McLaren, etc., ET musicien (pianiste) et où règne une véritable culture de l’innovation tous azimuts, incomparable avec l’atmosphère désespérément morose de nos facs. Il avait déjà fait un disque avec son trio de très bons musiciens : Ed Jones, Larry Bartley et Winston Clifford. Pour moi ça a été une grande chance de les connaître et de pouvoir jouer avec eux.
J’ai aussi découvert à quel point le jazz français et le jazz anglais sont étanches : personne ne se connaît, outre-manche ! Pourtant il y aurait beaucoup de choses à échanger (et nous ne sommes pas loin) !

> Dans cet enregistrement l’accent a-t-il été mis volontairement sur les compositions ?

F.P : Oui. Les compositions ont été faites d’une manière particulière. Je voulais « documenter » le processus de composition, savoir comment ça se passe dans la tête d’un compositeur, comment il gère les difficultés, comment il trouve des idées, comment il essaie d’être original tout en restant dans le cadre du plaisant (si facile à décrier et si difficile à définir). Or tout ceci se passe dans la tête et c’est donc parfaitement invisible ! Un moyen d’observer ce processus a été justement de le faire à deux, ce qui oblige à communiquer, par la parole ou la musique, et donc à rendre visible ! Toutes les séances ont été filmées, depuis la genèse des idées jusqu’aux morceaux complets. C’est une base de données fascinante pour moi et nous ne faisons que commencer à l’analyser. Paradoxalement les meilleures compositions ne sont pas toujours celles qui ont demandé le plus de temps. En fait, on ne comprend toujours pas grand chose de la créativité musicale, c’est un sujet qui commence à peine à être étudié sérieusement, et il y a du boulot.

> Quelles sont tes sources d’inspirations et comment s’inscrivent-elles dans le jazz ?

F.P : Je suis un enfant des années soixante : la musique pop, les Beatles bien sûr, Bob Dylan. J’ai étudié la guitare classique à l’Ecole Normale avec Roland Dyens, puis je suis passé au jazz (je suis passé par Berklee quand j’avais 16 ans) et plus tard par le conservatoire du Xe pour l’écriture et la musique baroque. J’ai une fascination pour l’harmonie et l’invention mélodique, de McCartney à Bill Evans ou Take 6, mais je trouve des perles dans les chansons les plus simples et la variété (Bacharach ! Papadiamandis !). C’est pour cela que je conduis une série d’interviews de compositeurs que j’admire, dans le but de faire un livre sur « l’origine de ce qui nous plait » dans une chanson. J’ai rencontré et enregistré Morricone, Ivan Lins (grand compositeur au Brésil), Hubert Mounier (génie mélodique français), Benoit Carré (ex-Lilicub) qui un a talent incroyable, Michel Cywie (compositeur de magnifiques chansons pour Dave), etc. L’invention mélodico-harmonique n’a pas de frontière stylistique ! J’adore les compositeurs qui truffent des chansons très populaires de ces petites perles magiques. À chaque fois je leur pose les mêmes questions : comment inventez-vous un thème, quel est votre style, quelles sont vos chansons les plus réussies et les plus ratées selon vous.

> Il existe des vidéos de votre concert à Londres avec notamment Gilad Atzmon qui fait un peu exploser la musique par rapport au CD ajoutant la dimension brute de l’instant, comment c’est fait cette rencontre ?

F.P : J’ai rencontré Gilad Atzmon, qui a participé au lancement de notre disque à Londres au Pizza express Soho, un des meilleurs clubs de Londres) tout à fait par hasard lors d’une conférence de neuro-sciences à Londres. Je l’ai contacté ensuite, il m’a invité chez lui et je lui ai montré un des systèmes de génération d’improvisation qu’il a adoré. Le soir même il m’invitait à montrer tout ça aux membres des Blockheads (ex Ian Dury), un groupe mythique anglais composé d’excellents musiciens aux parcours incroyables. Je leur a fait une démo offstage, ils étaient emballés (le bassiste Norman Watt-Roy m’a même dit en rigolant « you are part of the band » !). Gilad est extrêmement doué, il est infatigable, connait Parker par cœur (ainsi que Coltrane, Brecker et tous les grands). C’est une sorte de bombe atomique permanente. Il est aussi très éclectique, il a joué avec McCartney, les Pink Floyd (leur dernier disque) mais aussi des groupes de musique arabo-andalouse, des orchestres à cordes, bref, tout. Les anglais ont beaucoup moins d’ornières que nous de ce point de vue là. Ils ne subissent pas cette distinction absurde entre musique savante et musique populaire, qui nous a été imposée en France par certains fonctionnaires de la musique en mal de reconnaissance. À nous de nous en débarrasser !


Mark D'Inverno Quintet : « Count on it » -  voir en grand cette image
Mark D’Inverno Quintet : « Count on it »

Pour conclure, revenons un bref instant au disque, reflet des pensées et recherches de Mark d’Inverno et François Pachet décrites ci-dessus. On l’a dit, la franchise doit être de mise. Le chant mélodique, les couleurs harmoniques captent l’oreille et l’attention. On retiendra So Sweet, Count On It aux accents Jazz Messangers, le « Bill evansien » Why not, la fausse nonchalance de Song Bouncy. Et si la forme des compositions est en soi plutôt de facture classique, les improvisations demandent alors d’être à la hauteur des sus dites mélodies pour boucler une sorte de boucle musicale. Les musiciens ici sont tous bons (soulignons en particuliers la souplesse du contrebassiste Larry Bartley) mais il nous manque cette indispensable théâtralité qui aurait fait aboutir pleinement ce projet. Entendons nous bien, cette musique est on ne peut plus agréable à l’écoute. Cependant l’apparition de Gilad Atzmon lors du concert au Pizza express Soho bouscule et nous laisse alors entrevoir la possibilité d’aller encore plus loin sans pour cela tomber dans l’emphase. On se dit alors que c’est bien dans le possible renouvellement sans fin de cet espoir, ici bien présent, que reste vivante toute mélodie.

C’est la raison pour laquelle, petite baby-doll ex-fan des sixties, nous serons toujours des fan des sixties, seventies et autres ’ties et ce au delà des générations.

> Mark d’Inverno Quintet : « Count On It »

Mark d’Inverno : piano, compositions / Larry Bartley : contrebasse / Winston Clifford : batterie / Ed Jones : saxophone ténor / François Pachet : guitare, compositions.

01. So Sweet of You / 02. Never So Easy / 03. Count On It / 04. Why Not / 05. Prosecco / 06. I Just Can’t Remember / 07. Around And Around / 08.May’s Dance / 09. Funny You Should Say That / 10. Couldn’t Be Better / 11. Wouldn’t You Love To Know // Enregistré au Dairy House Studio (Londres).
Compositions et production Mark d’Inverno et François Pachet

Le lien pour voir et entendre le concert au Pizza Express Soho :