« Le jazz tisse sa toile... »
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Gary PEACOCK Trio « Now This »

Bel Anniversaire !

D 27 juillet 2015     H 12:27     A Pierre Gros    


Gary PEACOCK Trio « Now This »

On a appris lors d’une interview publiée récemment dans un grand mensuel qui traite du jazz que le trio unissant Keith Jarrett au piano, Gary Peacock à la contrebasse et Jack DeJohnette à la batterie se conjugue à présent au passé. Soyons franc, nous avions plus qu’adoré les premiers enregistrements du trio, sa flamboyance, sa voracité, sa liberté et en particulier celle du contrebassiste qui est, quoiqu’on en dise, pour beaucoup dans cette réussite en en étant même l’instigateur avec le très original Tales of Another de 1977. Mais à lire l’interviewé du dit journal, il y a un coupable et l’affreux est montré du doigt dans un non-dit digne des plus grandes énigmes de la psychothérapie : cette fois ce n’est plus le méchant syndrome de fatigue chronique et surtout pas l’inavouable manque d’inspiration mais la faute à Gary qui aurait, si l’on en croit la traduction, un irrémédiable problème d’audition. Fichtre, voici une saillie digne des cours de récréation : c’est pas ma faute à moi c’est sa faute à lui. Peut être que le tort de Gary est d’avoir tout simplement voulu dire au revoir à une aventure collective de plus de 35 ans. Et disons le aussi tout net, ce trio était pour nous fini depuis longtemps, perdant petit à petit de son intérêt au fil d’introductions et de codas redondantes, d’un son tombant au bord du banal.
Peu importe nous ne connaitrons et ne chercherons pas le fin mot de cette l’histoire qui somme toute nous est indifférente. Ecoutons donc la musique…

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Gary PEACOCK Trio : « Now This »
ECM
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On aime !

N’ayons pas peur de la vérité, Gary Peacock n’a pas toujours été un monstre de précision sur la contrebasse préférant plutôt se laisser entrainer par la phrase. Mais n’existe-t-il pas des erreurs dont la beauté surpasse la platitude de clichés mille fois entendus ? Secrets poétiques de la musique (relisons Aragon et sa préface des Yeux D’Elsa pour avoir un aperçu de l’esprit dont je parle ici, assonances, consonances, rythmes, ou comment faire swinguer les mots).
Gary a toujours privilégié une approche détendue de l’instrument, tout en détachement. Quand d’autres grimacent pour briser l’inertie due aux fréquences graves, à la longueur et à l’épaisseur des cordes, lui reste presque impassible face au défi physique pourtant important (remarquons qu’il joue assis alors que la plupart de ses collègues jouent debout, un détail qui a son importance et qui scinde en deux parties la communauté des contrebassistes sans parler des pizzicati à un, deux voire trois doigts ou encore de la tenue de l’archet sur ou sous la baguette). Ayant étudié le Zen durant les années 70, chacun son truc, il en applique les principes comme l’art chevaleresque du tir à l’arc. Détachement ne veut surtout pas dire indolence, bien au contraire. Et si l’on examine la carrière du contrebassiste force est de constater qu’il ne s’est jamais laissé enfermer : de la West Coast à Bill Evans en passant par Albert Ayler et Miles Davis la liste est trop longue, des standards au free jusqu’aux nombreuses collaborations avec les pianistes Paul Bley, Marilyn Crispell ou encore Marc Copland que l’on retrouve ici dans Now This la dernière production discographique du contrebassiste.
Il faut dire aussi que Marc et le percussionniste Joey Baron s’y entendent à merveille pour créer des atmosphères à nulle autre pareil dont on sent ici toutes les influences et que l’on peut résumer en quelques mots : bebopismes, impressionnismes, expressionnismes, lyrismes. Ça respire, on en vient aux notes essentielles, on désemplit pour laisser place à un swing dans son plus simple appareil. On en profite alors pour revisiter d’anciennes compositions (Gaia, Vignette, Requiem), retourner vers les premiers amours avec le Gloria’s Step de Scott La Faro, mesurant ainsi l’impact qu’a pu avoir une carrière de quelques 60 ans sur sa musique. On se doute bien de ce que cela demande d’audace et de rigueur pour échapper à toute gratuité.
N’en déplaise aux pianistes grincheux, oserons nous dire jaloux, à maintenant 80 ans, Gary Peacock a toujours l’envie chevillée au corps.
Lisons encore un instant Aragon toujours dans les Yeux d’Elsa : « je n’écris jamais un poème qui ne tienne compte de tous les poèmes que j’ai précédemment écrit, ni de tous les poèmes que j’ai précédemment lus ».

Oui Gary, le poète a toujours raison !


Gary PEACOCK Trio « Now This »

> ECM 471 5388 / Universal

Gary Peacock : contrebasse, compositions sauf 5, 7, 10 / Marc Copland : piano / Joey Baron : batterie

01. Gaia / 02. Shadows / 03. This / 04. And Now / 05. Esprit de Muse (J. Baron) / 06. Moor / 07. Noh Blues (M. Copland) / 08. Christa / 09. Vignette / 10. Gloria’s Step (S. LaFaro) / 11. Requiem // Enregistré à Oslo du 12 au 14 juillet 2014.