« Le jazz tisse sa toile... »
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René Urtreger par (et avec) Agnès Desarthe.

« ... Vive le Roi »

D 15 juin 2016     H 10:42     A Jean-Louis Libois    


Rencontre au grand Auditorium de Caen, samedi 28 mai 2016, autour de l’ouvrage « Le Roi René », Odile Jacob, avril 2016

Attendue était la rencontre entre le musicien, René Urtreger, et sa biographe dans le cadre des débats et rendez-vous du Salon du livre de Caen. Plus surprenant était de les retrouver tous les deux sur la grande scène de l’Auditorium. pour un tour de chant ponctué d’extraits de romans d’Agnès Desarthe.
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La drogue est au musicien de jazz ce que le dopage est au coureur cycliste - serait-on tenté de penser - tant l’usage dans les deux cas tient lieu souvent de seconde nature. L’échec est plus sûrement au rendez-vous que le succès. Telle est l’une des leçons que tire le pianiste de sa contribution à l’enregistrement le plus célèbre dans le monde du jazz et de la musique du film, « Ascenseur pour l’échafaud » de Louis Malle. S‘il n’en garde guère un souvenir attendri, c’est certes à cause de cette technique de coitus interruptus qui suppose de jouer en direct séquence après séquence mais si le pianiste est si discret, ce n’est pas tant parce que le trompettiste lui vole la vedette, que parce qu’il quitte régulièrement le studio pour se ravitailler. Pas de quoi, en effet, en faire une séance culte à ses yeux ! D’autres « galères » suivront humaines et familiales bien sûr mais aussi musicales. Ainsi Sonny Rollins (qui connaît bien la chose, lui aussi) qui, au vu de son état, le paie pour ne pas jouer….
Pourtant le saxophoniste adulé du moment, Stan Getz, qui en connaît pourtant un rayon dans le domaine des stupéfiants, l’avait prévenu : « Quand tu es clean, tu es l’un des meilleurs pianistes que je connaisse, mais quand tu es stone, putain, on dirait un amateur ». 
Drogue et jazz on l’aura compris est aussi l’un des fils conducteur suivi avec patience par l’écrivain qui se heurte d’abord à une fin de non-recevoir du musicien lorsqu’elle évoque le problème avant qu’il n’y revienne lui-même et ne brode longuement autour de ce thème. Les deux vont de pair et c’est alors « la chute ascensionnelle » qui commence selon le joli titre donné à un chapitre de ce récit biographique. info document -  voir en grand cette image
Amorcé dès son véritable premier album René Urtreger joue Bud Powell (1955, puis ressorti en 2002) ce double mouvement se poursuit et s’accélère lors de ses rencontres avec Miles Davis mais aussi Lester Young et les tournées qui s’ensuivent. Naît cependant le célèbre trio avec Daniel Humair et Pierre Michelot qui reçoit le Django d’or pour son enregistrement H.U.M. en 1960. La drogue aux trousses et l’arrivée du free jazz qui suit lui laissent peu de chances. Même si avec Coltrane, il s’agit aussi d’autres rails ("Avec Coltrane, c’est comme si tu avais quatre rails parallèles) .
Il aurait pu selon sa formule devenir fonctionnaire du jazz en reprenant à l’infini les mêmes formules mais ni libertaire ni réactionnaire - mais néanmoins un peu suicidaire- il entre alors « Chez les yéyé » comme le chantera si bien Gainsbourg. C’est d’ailleurs avec sympathie qu’il évoque ses tournées avec un Claude François (qui , au passage, adorait Sinatra et Nat King Cole) débarqué un soir au Blue Note et qui l’embarque dans son sillage avec… François Jeanneau ! Mais « Du pain et du beurre », titre à la fois ironique pour le musicien et degré zéro de la musique, pour payer ses doses, cela devient pathétique. Pour certains cette musique évoque leur jeunesse, « Dans mon cas, elle a coïncidé avec une telle déchéance personnelle qu’il m’est difficile de faire le tri. »
La plume d’Agnès Desarthe sait être à l’écoute de ce qu’il y a à la fois de douloureux et de non complaisant dans les récits de René Urtreger. Combien de fois n’a-il pas entendu cette phrase assassine : « Moi, si j’avais joué avec Miles Davis et que je me retrouvais là, je me suiciderais. » confie-t-il quelque peu désolé.
Très récemment un célèbre producteur de jazz à la radio osait cette formule : Pour le Roi René, le maître mot est le plaisir Surprenante euphorie critique !

René Urtreger - Vannes, juillet 2014 -  voir en grand cette image
René Urtreger - Vannes, juillet 2014
© Martine Quénet

Néanmoins au terme de cette « chute ascensionnelle » de 2O ans succèdent jusqu’à aujourd’hui quarante années de retrouvailles apaisées avec la vie et avec le jazz. En effet, celui que le milieu a pris l’habitude d’appeler « le Roi René » a certes sauté des étapes mais se retrouve en compagnie de jeunes gens et de jeunes filles qui au fil des décennies ont pour nom, Marc Fosset, Aldo Romano, Jean-François Jenny-Clark, Eric Le Lann mais aussi Géraldine Laurent, Anne Ducros… Pour ce second souffle (mot peu adapté pour un pianiste) René Urtreger s’est installé avec Jacqueline, son épouse de ces quatre dernières décennies, à Mortagne-au-Perche d’où il effectue le récit de sa vie de musicien riche et chaotique retranscrit par la plume sensible et la voix de l’écrivain Agnès Desarthe.
Au terme du récit on comprend que ce mini tour de chant auquel il nous a été donné d’assister avait été déjà imposé à l’écrivain lors d’une soirée privée au Duc des Lombards en janvier dernier tandis qu’elle-même surprise et effrayée finissait par comprendre - livre-t-elle – en guise de conclusion : "Je lui ai offert les mots, il m’offre la musique. Je l’ai accueilli dans un livre, il m’accueille sur scène.