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Sergey KURYOKHIN : monumental et magnifique !

D 14 septembre 2016     H 11:46     A Jean Buzelin    


J’ai connu les premiers disques (clandestins !) de Sergey Kuryokhin durant la première moitié des années 80. Il s’agissait des premiers 33 tours Leo Records, que Leo Feigin, émigré russe en Angleterre, consacrait alors à la scène russe underground en se procurant des bandes sous le manteau ! Nous étions encore aux « beaux jours » de l’Union Soviétique, bien loin de penser que, quelques années plus tard, l’empire allait s’effondrer. Et, parmi ces découvertes ahurissantes, dont l’extraordinaire Ganelin Trio, l’un des plus grands groupes de jazz des trente dernières années du siècle au monde – je persiste et signe –, apparaissait un musicien totalement déroutant et fascinant : Sergey Kuryokhin.

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Sergey Kuryokhin

Pianiste virtuose, improvisateur, compositeur, chef d’orchestre, organiste, acteur, metteur en scène, performer né en 1954, Sergey Kuryokhin a quitté prématurément ce bas-monde en 1996, des suites d’un sarcome du cœur, après une carrière météorique époustouflante. Leo Feigin a copieusement documenté son œuvre à partir de 1980 : huit LP 33 tours, et des CD contenant des rééditions et nombre d’inédits. Le pianiste est particulièrement bien représenté dans le coffret Document, New Music from Russia, the 80’s (8 CD box – LR 801/808, épuisé), et dans la série Golden Years of the Soviet New Jazz (Vol. 1, 4 CD – GY 401-404). Et surtout, Leo lui avait confectionné, juste après sa mort, une superbe boîte grand format de 4 CD Divine Madness (LR 813-816) dont j’avais naguère rendu compte dans Jazzman n° 28, sept. 1997.
Leo Feigin avait fait venir Kuryokhin en Angleterre en janvier 1995 pour son “15th Anniversary Festival” et la BBC et Channel 4 en avaient profité pour réaliser deux films avec lui (ce n’est pas en France qu’on verrait ça). Il avait déjà tourné à deux reprises au Royaume-Uni en 1989 et 1991. Avant cela, une première tournée aux Etats-Unis en 1988 lui avait permis de rencontrer John Cage, John Zorn, Frank Zappa… et de jouer avec David Moss, Henry Kaiser, etc. Trois concerts californiens, solos et rencontres ont été enregistrés et réunis dans Absolutly Great (7 CD) paru en 2008. Durant ces années post-soviétiques, Kuryokhin avait présenté ses Popular-Mechanics dans plusieurs pays européens, y compris en France.

Sergey KURYOKHIN : “The Spirit Lives“ / Alexei Aigui & Ensemble 4'33” -  voir en grand cette image
Sergey KURYOKHIN : “The Spirit Lives“ / Alexei Aigui & Ensemble 4’33”
Leo Records

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Touche-à-tout de génie, artiste visionnaire, auteur d’un œuvre protéiforme qui trouve sa substance aussi bien dans le rock que dans le jazz (Monk, McCoy Tyner, Cecil Taylor… Scott Joplin et Willie “The Lion” Smith) ou la musique contemporaine (Scriabine, Chostakovitch, Bartok, Kagel, Xenakis, Cage…), « l’enfant terrible de Leningrad » mélangeait tout dans de vastes happenings appelés, donc, Popular-Mechanics où l’incongru rejoignait le baroque et le délire la puissance de jeu, tout cela sous la surveillance des agents du KGB. Musicien exceptionnel, ce pianiste virtuose donnait également de nombreux concerts, heureusement souvent enregistrés, en piano solo, où toute son histoire musicale se recomposait en de vastes fresques ébouriffantes, un peu à la manière d’un Jaki Byard, s’il faut tenter une comparaison jazzistique.
À côté de la « folie » de ses performances et de l’improvisation débridée, Sergey Kuryokhin composait des musiques de films et des œuvres plus ambitieuses de grande dimension. C’est essentiellement dans ce répertoire que son compatriote Alexei Aigui a pioché pour en offrir une relecture très arrangée. Or, ce travail qui aurait pu conduire à une exécution académique, sage et pesante est au contraire parfaitement réussi, finement réalisé, magistralement interprété. Bref, le résultat est somptueux.

Alexei Aigui -  voir en grand cette image
Alexei Aigui

Alexei Aigui, compositeur et violoniste moscovite né en 1971, a fait parler de lui en France, en particulier par ses musiques de films (pour Pascal Bonitzer, Raoul Peck, etc.) et ses prestations avec son Ensemble 4’33’’ (nom de la pièce silencieuse de John Cage). Créé en 1994, ce groupe joue Cage, Riley ou Reich, mais s’est également produit dans des clubs de jazz parisiens et des festivals comme La Villette. Se partageant entre Lyon et Moscou, Alexei Aigui dépose ses compositions à la SACEM. Il en présente une huitaine en première partie du concert (visible sur le DVD) « The Spirit Lives » capté au Conservatoire de Moscou le 9 juillet 2015. Son ensemble, augmenté d’une large formation de chambre, nous donne donc un bel échantillonnage de sa musique et de ses talents de violoniste.
Les mêmes musiciens, augmentés de plusieurs solistes russes de renom dont trois furent autrefois des compagnons de Kuryokhin (Guyvoronsky, Letov et Volkov), interprètent ensuite, de manière très vivante et passionnée et avec feeling, les arrangements et orchestrations superbes de seize compositions très variées de ce prodigieux musicien que fut Sergei Kuryokhin : contrastes, superpositions, richesse des timbres et de la palette sonore, humour et sérieux, aucune surcharge harmonique, et parfaite lisibilité de la mélodie et du rythme. Si l’écoute du disque est réjouissante et passionnante – il y a longtemps que je n’avais pris un tel plaisir à la découverte d’une nouveauté – la vision du concert apporte beaucoup.
Inoubliable mais méconnu pour la majorité des amateurs français – il brille par son absence dans le Dictionnaire du Jazz – Sergey Kutyokhin, qui fut l’un des phares à une époque où le jazz s’enlisait ou se répétait, mérite une bien plus large reconnaissance. Grâce à l’excellent travail d’Alexei Aigui, ce coffret en offre une magnifique approche. Ensuite, il vous restera à écouter ses propres enregistrements – c’est indispensable, en particulier les solos de piano – dont plusieurs sont disponibles chez Orkhêstra [1]

Je remercie tout particulièrement Marc Sarrazy, pianiste et auteur de plusieurs ouvrages dont un livre passionnant, un « Panorama du nouveau jazz russe », énorme travail de longue haleine à paraître, qui m’a communiqué ses chapitres sur Sergey Kuryokhin et les Pop-Mechanics dans lesquels j’ai trouvé une mine d’informations. Sarrazy a joué avec l’Ensemble 4’33’’ d’Alexei Aigui dès 2004, et a été invité au Sergey Kuryokhin International Festival à Saint-Pétersbourg en 2006, prolongé par une tournée en Russie. Collaborateur à la revue Improjazz, il a notamment écrit un excellent livre sur le grand pianiste allemand Joachim Kühn (Ed. Syllepse, 2003).

SERGEY KURYOKHIN : “The Spirit Lives“
Alexei Aigui & Ensemble 4’33”

Leo Records LR 767 (CD) / 768 (DVD) - Distribution Orkhestrâ

Ensemble 4’33’ : Alexei Aigui (dir, vln), Andrey Goncharov, tp, bugle), Erkin Yusupov (tb), Arkady Marto (kb), Denis Kalinsky (cello), Konstantin Kremnyov (elg), Serguey Nikolsky (bg), Vladimer Zharko (dm) + guest solists : Vyacheslav Guyvoronsky (tp), Alexei Kruglov (as), Sergey Letov (ts), Vladimir Volkov (cb), Ekaterina Kichigina (sop vo) ; Ad Libitum Orchestra, Ensemble N’Caged.

01 /The Roof / 02. Tragedy, Rock Style / 03. The Game 2 / 04. The Scientific Section / 05. The Effect of Macro Aphasia / 06. Mystic / 07. Tibetan Tango / 08. Last Waltz / 09. Requiem / 10. The Last Play / 11. Sparrow Fields Forever / 12. Dart Off / 13. Castle / 14. Tragedy in the Style of Minimalism / 15. Donna Anna / 16. Pop-Mechanics (musique Sergey Kuryokhin arrangée et orchestrée par Alexei Aigui).
+ sur DVD : 01. Broken Branches / 02. Zakat / 03. 2015 / 04. Just Dreams and Conversations / 05. Equus II / 06. Zimobor / 07. Land of the Deaf / 08. Octo (musique Alexei Aigui).

Enregistré au Conservatoire d’État de Moscou, le 9 juillet 2015.



[1À écouter :
“The Ways of Freedom”, piano solo, 1981 – Golden Years GY 14
“Some Combination of Fingers and Passion”, piano solo, 1991 – Leo Records LR 179
“Absolutely Great”, solos, duos, etc., 1988 – Leo Records LR 910-916 (7 CD).

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