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Les Pérambulations Du Pérégrin - 48

D 31 octobre 2016     H 09:32     A Yves Dorison    


Quatre-vingt quatrième étape

Samo Salamon -  voir en grand cette image
Samo Salamon

Les habitudes étant ce qu’elles sont, quoi de plus normal que de conserver les bonnes au détriment des autres ? Retour donc vers le Chorus lausannois en ce 21 octobre pour écouter avec un infini plaisir Paul McCandless (clarinette basse et saxophone soprano) accompagné de deux musiciens assez méconnus de nos oreilles, Samo Salamon à la guitare et Roberto Dani à la batterie. Le premier est un slovène, installé aux États-Unis, dont toute la presse vante le talent créatif et la prolixité. Le second, lui, est italien et son chemin croise celui de jazzmen européens aventureux autant qu’estimés. On ne vous impose pas la liste car, comme disent si bien les landais, c’est long comme un jour sans pin. Accessoirement, sachez que le 21 octobre a vu naître Dizzy en 1917 et mourir Kerouac en 1969. Ça pose le décor, non ?

À l’écoute, dans un club à l’audience réduite mais à l’évidence de bon goût, le discours du trio s’avéra spatial, mélodique et parcouru d’escapades décalées nous remémorant la langue d’Ornette, celle qui décrivait si bien l’intervalle entre l’anarchie et l’apaisement. L’alliage étonnant des textures, dénué de basse, s’imposa sans effort à nos pavillons car le placement de chaque musicien dans cet univers a priori abscons fut en tout point parfait. Le sens de l’espace de Roberti Dani, plus percussionniste que batteur, la haute tenue et l’originalité du propos de Samo Salamon, associés à l’aisance audacieuse et sensible de Paul McCandless firent, sur ces compositions voyageuses, merveille et le public ne s’y trompa pas, grattant au passage deux rappels aux sonorités méditatives, ce qui de nos jours relève presque de l’exploit ; mais cela prouve aussi qu’il existe encore des musiciens sensibles à l’accueil du public, à son écoute, quelle que soit la taille de la jauge. Et cela, c’est toujours un réconfort.


Quatre-vingt cinquième étape

Peter Brötzmann -  voir en grand cette image
Peter Brötzmann

Quelques jours plus tard, nous pratiquâmes notre première immersion saisonnière au Périscope. C’était le 26 octobre, jour de naissance de Mahalia Jackson (1911) et nous étions prêts à écouter Peter Brötzmann (saxophones), Paal Nilssen-Love (batterie) et Steve Swell (trombone). Si l’on ne présente plus le saxophoniste, allemand autant qu’aylerien, placé à l’avant-garde européenne du free jazz depuis plus de cinquante ans, nous fûmes heureux de faire plus ample connaissance avec ses comparses. Les trois réunis prirent d’ailleurs un malin plaisir à dynamiter nos ouïes consentantes. Car il faut le savoir, pour Peter Brötzmann, la musique est une urgence absolue et son expression, traductrice de doutes profonds et d’infinies colères, est une violence assénée aux vicissitudes et à l’imperfection de nos sociétés. Souffle rageur pour transe fulminante, stridences diluviennes et rythmes infernaux ne s’apaisèrent qu’en de rares et courts moments où apparurent les ombres de mélodies extirpées, et comme sauvées de l’incandescence, d’un trio installé au bord de la scène et qui semblait vouloir englober les spectateurs dans son cataclysme sonore ; un cataclysme, soi-dit en passant qui ferait passer un punk pour une première communiante. Pour l’auditoire du périscope, qu’il aima ce free ultime ou non demeure une question sans réponse. Il le prit dans la gueule.


Jos L. Knaepen par Eddy Westveer -  voir en grand cette image
Jos L. Knaepen par Eddy Westveer

Le 19 octobre dernier, jour qui vit disparaître Don Cherry en 1995, celui-là même qui avait donné à Peter Brötzmann son surnom de « Machine gun », notre ami photographe Jos L. Knaepen a définitivement déserté la fosse. Celui qu’on surnommait « The jazzman » avait dû économiser longtemps pour s’acheter son premier matériel photographique et de ces débuts difficiles, il avait conservé une modestie exemplaire. S’il était resté argentique dans l’âme, il utilisait également le numérique sans honte. Je me souviens de lui dans une discussion, avec un autre ancien de la photographie désespérément accroché à ses pellicules, disant qu’il avait fallu un siècle à l’argentique pour être à son meilleur niveau. Et d’asséner ensuite dans un sourire : « regarde où est arrivé le numérique en vingt ans… ». Nous gardons le souvenir d’un gars discret, jamais avare de conseils et toujours égal à lui-même, ce qui faisait beaucoup, croyez-nous.
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