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Les Pérambulations Du Pérégrin - 55

D 17 février 2017     H 06:00     A Yves Dorison    


Quatre-vingt treizième étape

Eivind Aarset -  voir en grand cette image
Eivind Aarset

William Dwight Whitney n’imaginait pas qu’un jour, précisément cent quatre-vingt dix années après sa naissance, nous évoquerions sa mémoire suite à un concert d’Eivind Aarset au Périscope. Aussi surprenant que cela puisse apparaître, il pourrait bel et bien exister une forme d’analogie entre le guitariste norvégien et le philologue américain. Ils s’expriment dans l’entre-deux. Whitney entre deux époques de la connaissance lexicographique a donné les outils à Ferdinand de Saussure pour établir la linguistique moderne tandis qu’Aarset, lui, évolue entre deux entités musicales, l’une mélodique et l’autre technologique, cette dernière caractérisant son goût pour la recherche et son apport non négligeable dans l’expression artistique contemporaine. Les deux sont également liés par la méconnaissance globale de leurs travaux ; mais si les grands modestes sont légion dans l’histoire, ils n’en demeurent pas moins nécessaires et, pour Whitney, décisif.

Ce neuf février donc, Audun Erlien (basse), Wetle Holte (batterie, claviers) et Erland Dahlen (batterie, percussions) l’accompagnaient afin de promouvoir le disque « I.E » enregistré en 2015. Une somme impressionnante de matériel percussif et autant d’effets et autres bidules électroniques occupait tout l’espace scénique donnant au premier regard une impression de fouillis ésotérique (omelette norvégienne) propice aux embuscades improvisées comme nous les aimons. Cependant, dès l’entrée en matière du quartet, les lumières baissèrent plus qu’il n’aurait fallu. Peut-être était-ce pour accompagner l’introduction planante (fjord au crépuscule) d’Eivind Aarset. Dans le continuum qui suivit et devint, en un crescendo parfaitement maîtrisé, un point d’acmé aussi musical que puissant et saturé, les lumières ne changèrent pas. Bon, avec un bon vieux groupe électrogène, même dans une grotte scandinave une nuit hivernale et sans lune, l’on aurait plus de confort visuel. Les musiciens norvégiens durent croire qu’ils étaient tombés dans un temple de la décroissance (sors de ce corps Rabhi !). Cela ne les empêcha néanmoins pas de nous livrer un concert d’une excellente facture qui s’orchestra autour de nappes douces et languides rencontrant (toujours) à un moment ou à un autre une envolée furieuse à la granularité rock ’n’ roll, cette dernière s’achevant (le plus souvent) brutalement en laissant place à une sorte de hoquet rythmique passager qui s’effaçait (la plupart du temps) au profit de douces et languides et brumeuses nappes nordiques (fjord au petit matin) laissant présager d’autres ouvertures au tellurisme assumé et toujours dans un univers réverbéré sans lequel cette musique n’exhalerait que froideur monotone et plat ennui (fjord par temps gris et maussade à midi). Fort heureusement, on trouve souvent dans les fjords de petites maisonnettes colorées empruntes de joyeuseté. Eivind Aarset le sait et il mit ici et là dans sa musique de ces éclats subtils qui enrichissent la trame mélodiques et définissent en fait la qualité première de ses compositions boréales. Pour autant, malgré l’osmose régnant dans ce beau quartet aux rouages parfaitement huilés, il nous manqua d’être étonnés et ravis par l’intempestif dont nous avions espéré en arrivant, d’une fugace vision à l’espace scénique, qu’il marquerait notre soirée plus qu’il ne le fit vraiment. Nous aussi restâmes alors dans l’entre-deux, mais il n’y a pas de quoi assassiner un saumon ou un phoque. Jeu, Aarset et match.


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