« Le jazz tisse sa toile... »
Vous êtes ici : Accueil » Disques, livres & Co » Chroniques 2018 » Kip HANRAHAN sur un croissant de lune.

Kip HANRAHAN sur un croissant de lune.

Crescent Moon Waning, dans la continuité.

D 20 août 2018     H 13:16     A Thierry Giard    


Un nouveau disque de Kip Hanrahan, c’est toujours un événement pour qui suit la carrière de ce personnage atypique dans l’univers de la musique américaine. Né en 1954 dans le secteur portoricain du Bronx, attiré par les percussions, ce new-yorkais fut élevé par un grand-père originaire de Samarcande fidèle à un un idéal marxiste. Une enfance un peu chaotique qui a laissé des traces dans le positionnement critique de Kip Hanrahan vis à vis de la société nord-américaine [1] . Voilà plus de 35 ans qu’il chemine à sa façon dans une sphère musicale qu’il aborde avec un regard et une écoute de plasticien, d’architecte du sonore autant que de musicien à proprement parler. Un homme qui aime la pénombre, qu’on ne voit (ou entend) que rarement jouer et qui ne se manifeste pas plus en chef d’orchestre qu’en compositeur... Alors, que fait-il ?

Kip HANRAHAN : « Crescent Moon Waning » -  voir en grand cette image
Kip HANRAHAN : « Crescent Moon Waning »

De la musique... comme Jean-Luc Godard (la comparaison vient du journal Le Monde !) fait du cinéma, en endossant de manière déterminée le rôle de metteur en sons et en scène car le travail sur l’espace, les espaces, joue un rôle clé dans ses productions. Dans ses disques, et en particulier dans le dernier en date Crescent Moon Waning, les musiciens sont cités par ordre d’apparition à la manière de certains génériques de films. Beaucoup sont des fidèles comme chez les grands cinéastes, on va le voir plus loin. « Sur l’écran noir de ses nuits blanches » comme aurait pu le dire Claude Nougaro, il y a les images de la vie avec une colère toujours présente (le mot anger revient souvent) mais aussi l’humour et la joie, un sens de la fête jusqu’à la transe sur des musiques brûlantes. Les blessures d’un monde brutal et agressif ne doivent pas masquer ses beautés (l’amour, l’amitié, la solidarité) et c’est ainsi qu’on ne perçoit quasiment jamais de brutalité dans la musique de Kip Hanrahan. Il y a au contraire un profond attachement à l’humain et de l’humanité en général. Son énergie et son inspiration sonore, il les trouve dans le melting pot musical newyorkais avec une passion pour les musiques latines, de Porto-Rico à Cuba, du Brésil à l’Argentine (il a travaillé plusieurs années pour Astor Piazzola, ça laisse des traces), avec la marque indélébile du jazz enraciné et créatif (Duke Ellington, Steve Lacy, Carla Bley...). Tout au long de ses disques et de sa carrière musicale, la focale passe de plans larges avec des ensembles foisonnants, des travellings complexes avec des gros plans souvent intimistes (un solo, une voix, un dialogue instrumental). Chaque disque, chaque concert est un voyage qui enrichit encore la visite d’un univers qui finit par devenir familier car on y trouve ses repères à travers certaines constantes (le chant aussi naturel que possible, les arrières-plans des congas, les saxophones qui dessinent les riches trames de fond...).
Tout cela, est évidemment présent dans Crescent Moon Waning, un album qui se positionne dans la continuité d’un cheminement sans en bousculer les options esthétiques. On y retrouve des constantes et quelques nouveautés.
Parmi les constantes, nous remarquerons la fidélité à des musiciens complices depuis des lustres. C’est le cas de Steve Swallow qui collabore aux productions de Kip Hanrahan depuis les années 80, bassiste et co-compositeur selon la démarche abordée par le leader qui implique fortement ses complices dans la conception de la musique. On retrouvera même en conclusion du disque le bassiste et chanteur Jack Bruce (1943-2014), autre fidèle, dans un l’enregistrement en concert (aux Nancy Jazz Pulsations) en 1984, avec le saxophoniste Chico Freeman, entre autres. La fidélité, on la retrouve également du côté des percussionnistes et batteurs qui occupent une place essentielle dans cette musique (Robbie Ameen, Milton Cardona, Steve Berrios...). Fidèle aussi le guitariste Brandon Ross ou le saxophoniste Charles Neville et il y en a bien d’autres...
Parmi les constantes, il y a cette séparation voulue entre la conception et la réalisation (en studio ou sur scène) qui passe pas un processus de construction / déconstruction / reconstruction.
Dans le texte du livret, Kip Hanrahan écrit à peu près ceci : « Steve [Swallow] a apporté des partitions magnifiquement écrites sur lesquelles nous avions travaillé et, comme les musiciens sont parmi les meilleurs monde (sic) nous avons pu rapidement parcourir ce répertoire. Mais ce n’était que le début de la fabrication ! Pour rendre cette musique audible, comme il se doit, audible dans tous nos cœurs ténébreux et agités, nous avions besoin de continuer à jouer toute la musique en permettant aux bonnes erreurs de se manifester, pas des erreurs qui ne sont que des fissures dans la surface, mais les erreurs qui permettent aux flots de musique de circuler encore plus profondément. ». On est donc pas dans un processus d’interprétation visant la perfection mais à la recherche d’accidents, de pannes et de dérapages qui rendront cette musique vivante et humaine (parce que porteuse d’erreurs). « La musique ici n’est pas vraiment finie, et ne sera jamais.... » conclut-il. C’est aussi pour ces raisons de conception que la réalisation de ces disques s’étire dans le temps. Il aura fallu presque un an et demi pour que Crescent Moon Waning soit considéré comme achevé et puisse être publié car à la phase d’enregistrements s’ajoute celle du montage et, là encore, la comparaison avec le cinéma s’impose jusqu’au choix du titre qui passe de Half-Moon Waning à Gibbous Moon Waning pour finalement en rester au croissant de lune !
Pour pouvoir travailler dans de telles conditions en disposant de temps pour la réalisation et la maturation, il faut aussi trouver un mode de financement. Comme c’est souvent le cas de nos jours, Kip Hanrahan a eu recours à une démarche de financement participatif. Une nouveauté depuis la fondation de son label American Clavé au début des années 80. C’est aussi une garantie d’indépendance dans la création car cette démarche évite les contraintes liées à la collaboration avec un label co-éditeur comme ce fut le cas avec Pangea ou Enja par le passé.

JPEG - 4.3 ko

Voilà donc un disque qui méritera autant que les précédents que l’on consacre un peu de temps à son écoute. Je me garderai bien ici de passer en revue chaque plage d’un ensemble travaillé dans sa cohérence. Ça n’aurait pas plus de sens que de détailler chaque séquence d’un film pour le commun des cinéphiles. Il est juste essentiel de placer notre projecteur sur le processus de réalisation et sur la démarche du réalisateur/producteur/artiste qui en est le maître d’œuvre. De la bonne musique avec plein d’humanité dedans et la force des convictions inébranlables de Kip Hanrahan.


Référence :

  • Kip HANRAHAN ‎ : « Crescent Moon Waning » / American Clavé‎– AMCL 1062

Enregistré à Manhattan (New York) de juillet 2015 à décembre 2016. Publié en France en juin 2018.

Compléments d’informations sur ce disque ici (par exemple !) : www.discogs.com/Kip-Hanrahan-Crescent-Moon-Waning


Une petite sélection dans le parcours de Kip Hanrahan, sur le label American Clavé :

  • « Coup de tête » (1981) - America Clavé AMCL1007. Difficile d’imaginer que ce disque a 37 ans tant la musique reste très « actuelle ». Une perle fine : Carla Bley chantant India Song (de Marguerite Duras)...
  • « Desire develops an edge » (1986). Entre fiesta caraïbe et jazz velouté : un disque historique au casting impressionnant comme toujours ! Un coup de blues ? Écoutez « (Don’t compliquate) The Life (La Vie) » et c’est reparti ! Oui, les titres de Kip Hanrahan sont de vrais romans, parfois obscurs !
  • « Days and Nights of Blue Luck Inverted » (1988) - Un disque au contenu contrasté qui s’ouvre par un hommage à Duke Ellington dans une grande fidélité esthétique avec « Love is Like a Cigarette ». On notera la référence à un autre « maître » et ami de Kip Hanrahan, Astor Piazzola.
  • « Exotica » (1992) - Autour d’une formation de base plus resserrée autour de la voix et de la basse de Jack Bruce avec la présence irradiante de Don Pullen (piano et orgue Hammond). Peut-être paradoxalement le moins « exotique » des disques de K.H. !
  • « At Home in Anger, which could also be called Imperfect, Happily » (2011) - Voir la chronique ici (CultureJazz - Tourne-disques octobre 2011 - OUI !) - En miniature fine, une reprise du « No Baby ! » de Steve Lacy par Don Byron en solo de clarinette.
Kip HANRAHAN : « At Home In Anger » Kip HANRAHAN : « Coup De Tête » Kip HANRAHAN : « Desire Develops An Edge » Kip HANRAHAN : « Days and Nights of Blue Luck Inverted » Kip HANRAHAN : « Exotica »

On trouvera les autres disques et références sur le site d’American Clavé, ici...


Portfolio

  • Kip HANRAHAN : « At Home In Anger »
  • Kip HANRAHAN : « Coup De Tête »
  • Kip HANRAHAN : « Desire Develops An Edge »
  • Kip HANRAHAN : « Days and Nights of Blue Luck Inverted »
  • Kip HANRAHAN : « Exotica »

[1En témoigne dans ce disque la condamnation de l’emploi des drones « prédateurs » par l’armée américaine et en particulier le MQ9-Repair présenté en photo sur la pochette aux côtés de corps d’enfants ensanglantés. Une condamnation assortie de tous les détails techniques dans le livret ! « Tout cela est payé avec les impôts des américains » écrit K.H. qui estime qu’il a ainsi de droit de s’opposer !