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LA PREUVE PAR NEUF, un livre d’Alain PAILLER

Trois trios : Teddy Wilson, Duke Ellington, Ahmad Jamal

D 15 mai 2007     H 15:51     A Jacques Chesnel    


…ou de la magie du tripartisme

Les livres précédents d’Alain Pailler (Plaisir d’Ellington. Le Duke et ses hommes, 1940 – 1942 et Duke’s Place. Ellington et ses imaginaires ; tous deux chez Acte Sud en 1998 et 2002) avaient retenu l’attention des amateurs de jazz pour au moins deux raisons : sa profonde perception/connaissance du génie du grand créateur de jazz que fut Edward Kennedy Ellington, la qualité d’argumentation et d’écriture de ses ouvrages.

Dans celui-ci, l’auteur d’une thèse de doctorat sur l’œuvre poétique de Jean Tortel et traducteur de poètes états-uniens du XXième siècle s’attache à trois trios emblématiques des mondes du jazz. On peut d’emblée se poser la question de son choix sur le premier trio, Teddy Wilson, pianiste brillant et de bonne culture musicale, étant d’abord connu et reconnu pour ses talents d’accompagnateur, de chanteuses célèbres (Mildred Bailey, Billie Holiday, Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan), de partenaire indispensable aux succès des petites formations de Benny Goodman et d’arrangeur de talent. On peut aussi se questionner quand on pense notamment aux trios de Nat King Cole, Art Tatum, Erroll Garner, Oscar Peterson qui, me semble-t-il, ont apporté plus d’originalité dans ce mode d’expression tripartite au cours des années 1940-50 que ce trio-là… autres histoires.

« La preuve par neuf » d'Alain Pailler -  voir en grand cette image
« La preuve par neuf » d’Alain Pailler
Ed. Rouge profond - dist. Harmonia Mundi

Un mot d’abord sur le premier chapitre, Liminaire qui nous révèle la façon dont le jazz est venu à Alain, jeune montpelliérain (né en 1955) : la seule gravure de jazz qu’il y eût à la maison, je l’ai conservée. Il s’agissait d’une anthologie intitulée « Horizons de Jazz », éditée par la Guilde du Jazz dans laquelle figurait Erroll Garner, le morceau interprété par le trio que dirigeait ce dernier était intitulé… TRIO, dont j’ai fini par connaître le moindre détail sans même savoir ce qu’étaient une note, un accord ou un rythme… plus loin : toujours est-il qu’à partir de ce moment- là, tout en continuant à cultiver d’autres jardins secrets, je n’ai cessé d’accorder une importance particulière aux trios de jazz.

Dans le second chapitre intitulé Hommage aux Dioscures, Alain Pailler consacre donc son étude au trio de Teddy Wilson (on y revient) surtout en compagnie du batteur Jo Jones dont il se demande page 56 (à la presque fin de l’exposé) s’il ne faudrait pas le considérer comme le plus grand batteur dans l’histoire de la musique afro-américaine ? (après avoir tout de même vanté les mérites d’autres confrères tout aussi importants comme Sid Catlett, Buddy Rich, Louis Bellson, Gene Krupa, Art Blakey, Sam Woodyard, Max Roach, Tony Williams, Daniel Humair, Kenny Clark, rien que du beau monde… avec en plus (c’est moi qui ajoute) les deux Sonny, Greer et Payne ainsi que Peter Erskine et notre Simon Goubert). Il souligne avec pertinence leur gémellité (Castor et Pollux, les Dioscures) autant morphologique (sans vouloir pousser trop loin une interprétation faisant la part belle aux correspondances morphologiques, il faut néanmoins rappeler que Jo Jones et Teddy Wilson étaient des hommes à l’allure souple et mince) que musicale (ainsi Teddy peut-il gambiller du bout de ses dix doigts agiles et ne voit-il aucun inconvénient à ce que Jo lui fournisse une réplique du même ordre). Fasciné, l’auteur s’attarde sur l’élégance de la gestuelle du batteur, sur son jeu éblouissant, sur ce trio au sommet de son art au beau milieu des années 50. De quoi donner envie (c’est le but) de l’écouter ou réécouter (enregistrements plutôt rares).

Quel beau titre pour le troisième chapitre : Le Duke et son pianorchestre, le plus long de ce livre dans lequel l’auteur reprend en partie les arguments/analyses exposé(e)s dans ses précédents livres sur ce grand créateur. Là, toutefois, il insiste plus particulièrement sur la part essentielle de l’art ellingtonien indissociable de cette obscure et très profonde fascination pour l’Afrique (Ko-Ko , LE chef-d’œuvre par excellence et les compositions référencées), sa relation très personnelle avec l’univers coloré de la Nouvelle-Orléans et cette culture de brassage…

The Duke plays Ellington -  voir en grand cette image
The Duke plays Ellington

Vient ensuite Ellington et le trio après les déclarations moult fois répétées que le Duke « jouait certes du piano mais que son véritable instrument était l’orchestre », celle de Franck Ténot : la trame de son jeu pianistique contient dans son schéma l’univers qu’il développe somptueusement avec son grand orchestre. Du premier trio enregistré en 1953 avec pour titre The Duke plays Ellington, Alain Pailler nous dit que cet album est une sorte de portrait duel du grand chef, opposant un Ellington suave à un Duke plus swingant, jolie formule suivie par une fine analyse du disque. De même pour le second trio, Piano in the Foreground (1961) aux compositions orientées vers les racines africaines du jazz ou du moins vers une Afrique mythique. Avec le troisième disque (en compagnie de Charles Mingus et de Max Roach en 1962), Money Jungle fait un peu figure d’astéroïde tombé de nulle part dans l’univers des trios de jazz… par sa conception polémique… c’est à ce disque- ci que nous devons les pièces les plus sereines qui aient été confiées à la cire au cours des années 1960. Là aussi, justesse de l’analyse en parfait connaisseur du monde ellingtonien.

Sérénade à trois, autrement dit Ahmad Jamal (né Fritz Jones en 1930), Israel Crosby, Vernell Fournier ou le summum de la rêverie poétique, cette « musique du désir » ainsi nommée et étudiée par Laurent Goddet dans Jazz-Hot numéros 359/60 en 1979.
Plus que tout autre au cours de ces années 50, c’est bien le trio de Jamal qui a porté à son plus haut niveau l’expression collective dans l’art du trio. Comme plus tard Bill Evans, Ahmad Jamal se vit gratifié à ses débuts du qualificatif de « pianiste de cocktails » peut-être, ainsi que le souligne Alain Pailler, parce qu’il s’était placé d’emblée sous le signe d’une certaine légèreté, que l’extrême raffinement de son discours pouvait donner libre cours aux éblouissants jeux musicaux de l’amour et du hasard dont la mélodie – ses ressources et accidents indivis – demeurera toujours l’enjeu central. Et de souligner sa propension à l’économie – qui n’est jamais que l’envers de l’éloquence la plus haute, la combinaison très subtile et cohérente des timbres, le rôle des silences, syncopes et soupirs… bref tout ce qu’on retrouve dans les disques indispensables que sont At the Pershing Loundge, Chicago (janvier 1958), At the Spotlite club de Washington (septembre de la même année), Live at the Alhambra (Chicago, 1961). L’auteur rappelle que Miles Davis désigna à maintes reprises le pianiste comme sa principale influence au cours des années 1950, au point de demander à Red Garland de s’exprimer dans l’esprit de Jamal. Au final : plus de quarante ans après sa disparition de la scène américaine, certains amateurs, qui s’en laissent pourtant difficilement compter, n’en sont toujours pas revenus.

Après la dissolution de ce trio unique, Ahmad Jamal ne retrouvera plus jamais un tel niveau d’excellence.

Puis dans sa courte Coda, la preuve par 9 se prolonge en preuve par 12 avec les trios de Bill Evans en une lumineuse évocation, A.P. insistant sur les plus mythiques, le premier avec Scott LaFaro et Paul Motian, le second avec Eddie Gomez et Marty Morrell ou Eliott Zigmund (son étude de l’interprétation de You must believe in spring de Michel Legrand : jamais le lyrisme evansien n’a éclaté avec une telle impudeur), le dernier avec Marc Johnson et Joe LaBarbera… ce qui nous laisse espérer, pourquoi pas ?, une preuve par 15 avec Keith Jarrett et par 18 quand on pense aux six albums de l’Art du Trio de Brad Mehldau…et plus ?.

Par sa lucidité, la pertinence et la clarté de ses propos, ses qualités d’écriture, Alain Pailler apporte un éclairage nouveau sur tous ces sujets ; un beau regard, neuf ; il nous présente ainsi à la perfection : la magie du tripartisme avec la preuve par le neuf.


> LA PREUVE PAR NEUF. Trois trios : Teddy Wilson, Duke Ellington, Ahmad Jamal. ALAIN PAILLER - Editions Rouge Profond, collection Birdland (distr. Harmonia Mundi)


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