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Sous les pommiers : baguettes et balais en fête !

Festival « Jazz sous les pommiers » 2007 à Coutances (Manche)

D 25 mai 2007     H 10:21     A Thierry Giard    


> Une sélection de concerts du 15 au 19 mai dans un programme pantagruélique...

Il ne semble pas que les organisateurs aient eu l’intension première de mettre la batterie en avant dans cette vingt-sixième édition du festival Jazz sous les Pommiers mais au hasard des formations, il savère que ce festival a été marqué par la présence de quelques unes des grandes « pointures » actuelles, célèbres ou en devenir, des balais et baguettes.

Jazz sous les Pommiers 2007 -  voir en grand cette image
Jazz sous les Pommiers 2007
Coutances, du 12 au 19 mai

Parmi les batteurs-leaders, les noms de Daniel Humair et Manu Katché se remarquent d’emblée à la lecture du programme. Stéphane Huchard, qui possède lui aussi une solide technique et une carte de visite bien remplie (on se souviendra de lui, pilier du big band Lumière de Laurent Cugny ; il collabore aussi au Paris Jazz Big Band...) est venu présenter sur scène la musique de son disque « Bouchabouches » sans vraiment parvenir à sortir des rails d’une linéarité assez formelle. Un hommage au métro parisien un peu « métronomique » et sans surprises. Humair et Katché ont choisi la formule du quintet, mais leurs conceptions sont très différentes très attachées à l’esprit du jazz. Daniel Humair est un batteur « de proximité » qui aime être physiquement dans le vif du sujet, bien entouré de sa (relativement) jeune troupe de brillants et (souvent) turbulents élèves du CNSM [1]. Le calme introverti de Manu Codjia (quel guitariste !) contraste avec les pitreries de Christophe Monniot mais la musique est toujours en zone rouge, vibrante, vivante, ludique. Avec son Baby Boom, Daniel Humair, ravi, souriant a donné un des meilleurs concerts de ce festival.

Manu Katché, lui, a plusieurs casquettes (ce soir-là, la visière à l’arrière, pour mieux foncer dans la musique). Le juge de la Nouvelle Star (beaucoup de teenagers dans la salle !) qui maîtrise sa batterie rock-style comme un pilote de ligne dans son cockpit est aussi un musicien curieux bien plus qu’un « requin » de studio. Ce quintet a été assemblé avec la complicité attentive de Manfred Eicher, le fondateur-directeur du label ECM (fêté cette année sous les pommiers). Ce concert donna l’occasion de savourer une musique simple et charnue, pensée par et pour le rythme (délicatement funky) mais aussi ouverte pour laisser libre cours à la créativité des solistes : le pianiste polonais Marcin Wasilewski, très volubile, le trop rare Tomasz Stanko (trompette) plus tranquille et posé ou le saxophoniste norvégien Trygve Seim au style fluide, basé sur les micro-intervalles (ce dernier était leader le lendemain d’un large ensemble au service d’une musique d’une extrème rigueur entre influences de Stravinsky, Ives et Sibelius).

Même si on ne dirige pas explicitement une formation, on peut y jouer un rôle essentiel. Ainsi, Bernard Struber se passe difficilement de la formidable énergie et de la finesse d’Eric Echampard, un batteur qui ne déçoit jamais (la preuve : il est tellement demandé !). Le mardi 15 mai (quelle soirée !), le Z’tett de Bernard Struber donna une magistrale leçon d’intelligence orchestrale en alternant ses propres compositions (apothéose avec Entre les parenthèses du silence et le solo de clarinette de l’excellent Jean-Marc Foltz) et les compositions de Franck Zappa qu’il interprète en ayant pris toute la mesure du sens profond (subliminal ?) de ces compositions.

Jean-Michel Pilc Trio -  voir en grand cette image
Jean-Michel Pilc Trio
Coutances - 16 mai 2007 - Photo © Culturejazz

Tout aussi indispensable, Ari Hoenig, batteur originaire de Philadelphie, est le compagnon idéal du pianiste Jean-Michel Pilc (le16 mai), boulimique dévoreur de touches, croqueur de mélodies (Jackie Ing de Monk comme leitmotiv)... Pas facile de suivre les passes d’armes entre le piano et la batterie, rythmes esquissés, gommés, relancés, stoppés net... Thomas Bramerie, contrebassiste de grand talent semblait bien à la peine. Impressionnant si l’on ne perd pas le fil de ce discours ! La tâche fut plus aisée pour Karl Jannuska, un batteur au potentiel exceptionnel que l’on rapprochera d’Ari Hoenig dans la capacité d’écoute et l’approche mélodique de la batterie (Hoenig est intouchable à ce jeu !). Aux côtés de Sophie Alour, K. Jannuska a parfaitement assuré une rythmique souvent binaire qui caractérise le nouveau répertoire d’une saxophoniste qui se libère peu à peu du carcan trop étroit des standards tant joués dans les clubs pour prendre son envol vers des territoires plus actuels (le piano fender saturé de Laurent Coq a fait débat !). Une voie qui convient bien à la discrète saxophoniste qui semble gagner en audace et en assurance.Tant mieux !

Pierrick Pédron Quartet -  voir en grand cette image
Pierrick Pédron Quartet
Coutances - 18 mai 2007 - Photo © Culturejazz

Avec Laurent Coq également, mais au piano acoustique cette fois et Vincent Artaud, contrebassiste en finesse, le batteur Franck Agulhon a beaucoup apporté à la musique du saxophoniste Pierrick Pédron qui a enthousiasmé un théâtre comble le 17 mai en fin d’après-midi. Encore largement enraciné dans une esthétique issue du be-bop, Pierrick Pédron distille des phrases d’une grande fluidité très construites sur le plan rythmique. Dans un tel contexte, Franck Agulhon est très à l’aise (comme il l’était dans la formation Enrico Rava, lors du festival 2006). Un concert magnifique, certes pas totalement novateur, mais une musique très efficace.

Nguyen Lê et Franck Tortiller (ONJ) -  voir en grand cette image
Nguyen Lê et Franck Tortiller (ONJ)
Coutances - 16 mai 2007 - Photo © Culturejazz

Bien entendu, la plupart des batteurs présents sur le festival mériteraient d’être cités pour une raison ou une autre. Si François Merville sert à merveille l’écriture élégante de Louis Sclavis sur le film de Charles Vanel Dans la nuit, on regrettera que Billy Drummond n’ait pas la possibilité d’insuffler plus de vie à la musique désormais ronronnante de Carla Bley et que le percussionniste Fulvio Maras passe beaucoup de temps devant son ordinateur pour servir la musique raffinée de Gianluigi Trovesi à laquelle il manque aussi une chaleureuse énergie rythmique. On se réjouira enfin de constater que certains « hurluberlus » de génie des peaux et des métaux parviennent à se passer d’instrument conventionnel pour impulser un swing irrésistible. Ainsi Patrice Héral, avec l’ONJ de Franck Tortiller pour le projet Electrique, troque facilement ses outils de batteur pour utiliser sa voix qui, assortie de quelques effets électroniques, devient une phénoménale boîte à rythme humaine (donc avec un/du cœur !). Avec l’ONJ dernière formule, la musique des origines du jazz rock est cuisinée, assemblée avec soin (un peu trop d’ingrédients parfois pour profiter des saveurs). Après quelques morceaux, l’orchestre est à température et distille une musique corsée. A la guitare, Nguyen Lê fusionne totalement avec l’orchestre en livrant toutes les qualités de son jeu incisif et élégant.

Benjamin Herman Quartet -  voir en grand cette image
Benjamin Herman Quartet
Jazz sous les Pommiers - 17 mai 2007 - Photo © Culturejazz

Du côté des doux dingues, nous n’oublierons pas de saluer comme il se doit un des plus grands, des plus indispensables spécialistes de la batterie « créative » européenne en la personne de Monsieur Han Bennink, clown et acrobate du swing, maître incontestable de la caisse claire, dans la formation du saxophoniste hollandais Benjamin Herman. Ce quartet est sans aucun doute la belle découverte de ce festival 2007 mais cela n’est pas surprenant quand on mesure la valeur des protagonistes : Ernst Glerum à la contrebasse, complément indispensable de Bennink et Anton Goudsmit, guitariste très imaginatif (découvert aux côtés d’Eric Vloeimans au Mans en 2006) qui a assimilé l’histoire de la guitare pour se forger une identité. Bien sûr, Bennink a « sorti le grand jeu » mais Benjamin Herman a su canaliser cette énergie explosive pour renforcer sa musique et mettre en valeur son exceptionnelle maîtrise du saxophone alto.

En somme, une vingt-sixième édition un peu fraîche et humide côté météo mais assez riche pour qui voulait se composer un menu à forte dominante « jazz » dans ce festival qui se consomme à la carte avec d’inévitables petites frustrations. Ainsi, retenus par l’excellente prestation de Daniel Yvinec pour sa création « Old wine, new bottle »,nous n’aurons pas pu écouter Alvin Queen aux côtés de Bennie Wallace pour un hommage à Coleman Hawkins.

Il est bien difficile d’être partout dans un festival qui se vit tambour battant !


Yvinek : « Old wine new bottle »

Haute-couture pour voix sans fards.

Daniel Yvinec (alias Yvinek) a entrepris de réhabiller ses standards favoris, succès de Broadway ou tubes du cinéma hollywoodien des années 30 à 50. Pour lui, ces mélodies peuvent rester très tendance, dès lors qu’on leur brode des textures adaptées. C’est là tout l’art de l’arrangeur, habile couturier des musiques écrites. Un travail d’équipe en l’occurence puisqu’Yvinec a concocté ce défilé de charmantes ritournelles avec la complicité de Michael Leonhart, le trompettiste américain, un orfèvre en la matière (un des piliers du groupe Steely Dan, entre autres...).

Yvinek - « Old wine new bottle » -  voir en grand cette image
Yvinek - « Old wine new bottle »
Coutances - 19 mai 2007 - Photo CultureJazz

Le 19 mai, en forme de conclusion pour le festival 2007, Yvinek présentait cette collection de trésors relookés sur la scène du théâtre. Ces mélodies sans âge, parées d’harmonies nouvelles entre timbres acoustiques et fantaisies électroniques, ont repris vie avec les voix spontanées de trois chanteurs vocalistes invités pour l’occasion. Si la base instrumentale avait été soigneusement tissée lors de la session préparatoire d’avril au théâtre de Coutances (lire l’article), les voix devaient rester naturelles sans préparation particulière, tout juste un petit « calage » le jour du concert.

Et ce sont Karen Lanaud, Dominique Dalcan et Magic Malik qui ont chanté ces standards ce soir-là, chacun avec sa personnalité en donnant à ce concert toute la fraîcheur et les couleurs escomptées. Karen Lanaud et Dominique Dalcan ont incarné une sensibilité plus « pop », misant sur la mise en forme des mélodies et des textes. Malik Mezzadri (alias Magic Malik, sans sa flûte ni son Orchestra pour l’occasion) est resté plus proche d’une interprétation aux couleurs du jazz et des aventures de la black music dans ses improvisations vocales. Un alliage vraiment convaincant, inclassable mais jamais hermétique, qui donne une nouvelle jeunesse à un répertoire mille fois entendu. On retiendra tout particulièrement une version hypnotique de Lazy Afternoon avec un Magic Malik très inspiré ou le final de fête réunissant les trois voix sur My heart belongs to daddy, entêtant comme une musique de manège.

Vraiment, une belle idée qui aboutit à une réussite à laquelle on souhaite des lendemains qui chantent.

> Seconde création (avec d’autres voix conformément au choix d’Yvinek) le 7 juillet 2007 à Rennes (Ille et Vilaine) dans le cadre des Tombées de la Nuit.


> Lien :


[1Conservatoire National supérieur de Musique de Paris