« Le jazz tisse sa toile... »
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L’ART ENSEMBLE OF CHICAGO à Vitrolles

ou l’événement de l’été auquel vous avez échappé.

D 31 août 2007     H 17:44     A Jean Buzelin    


Ce fut l’un des grands événements de l’été, et pourtant vous n’en n’avez pas entendu parler. Nulle part hormis dans les journaux régionaux. Pour la bonne et simple raison que pas un journaliste de la presse nationale (quotidiens et news), pas un de la presse spécialisée, aucun photographe dont les images illustrent les pages musicales, n’a daigné se rendre à Vitrolles, là où ça s’est passé. Il est vrai que le Charlie Jazz Festival ne se trouve pas sur la route des festivals “mondains“, qu’il s’agisse des grands cirques, en arène ou sous chapiteau, ou des petits malins dits “innovants“ (ça ne mange pas de pain !).

Famoudou Don Moye & Roscoe Mitchell : l'AEC à Vitrolles -  voir en grand cette image
Famoudou Don Moye & Roscoe Mitchell : l’AEC à Vitrolles
Photo © Gérard Ponthieu / www.cinqsurcinq.net

L’événement en question était donc la venue à Vitrolles de l’Art Ensemble de Chicago pour un seul et unique concert européen ! Et, sauf inattention de ma part, cette formation plus que légendaire ne s’était pas produite en France lors d’un festival d’été depuis le siècle dernier… en 1999. Ça semblait suffisant pour que d’aucuns s’y précipitent, quelle erreur !.. Pourtant il y avait du monde sous les platanes : les vrais amateurs, oui, ont accouru de France, mais aussi de Suisse, d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne je crois. Ils ont fait le voyage à leurs frais, rien que pour ce concert. Les journalistes français ? Que nenni, personne n’a demandé la moindre accréditation. Et pourtant on est bien reçu à Vitrolles !

Bon, ceci étant, passons à la prestation si vous le voulez. Elle dépassa toutes les espérances. Le quartette a donné un concert de TRÈS GRANDE MUSIQUE — l’expression Great Black Music n’a-t-elle pas été inventée par eux il y a 35 ans ? —, exigeant, profond, swinguant, inventif, improvisé, sans complaisance, facilités ni ficelles que le groupe pourrait se permettre en jouant simplement sur son nom et son image. Rien de tout cela Ce n’était que concentration, tension, rigueur. Et la musique était à son plus haut niveau, donc aussi “actuelle“ qu’il y a 40 ans lorsque Roscoe Mitchell commença à rassembler quelques compagnons de l’AACM de Chicago. Le saxophoniste, et l’âme du groupe, joue toujours des phrases audacieuses, complexes, imprévues. Un musicien magistral. Famoudou Don Moye est l’attention même, subtil, ferme et léger, dispensant de multiples rythmes qui prennent leur envol à partir d’un enracinement bien ancré. Et les “petits nouveaux“ (Joseph Jarman, malade, ne voyage plus) ? Rasul Siddik le trompettiste tient parfaitement sa place lesterienne dans le large espace qu’occupent toujours les musiciens aux quatre coins de la scène, sans “génie“ peut-être, mais avec une grande implication. Enfin chacun aura été surpris, et comblé, par la forte présence (dans tous les sens du terme) du contrebassiste Harrison Bankhead dans un rôle, non point de pivot, il n’y en a pas dans la construction de l’Art Ensemble, mais de relais pour les échanges et les déplacements des éléments qui servent à bâtir l’édifice musical.

Même si je sors beaucoup moins qu’avant, même si, moi aussi, je loupe certainement nombre d’événements, je reste persuadé que c’était, cet été, le concert à ne pas rater. Je suis encore dans l’émerveillement de ce qui restera parmi les grands moments auxquels j’ai assisté ces dernières années. Encore une question à propos du désintérêt des “spécialistes“ (qui, unanimement, et avec raison, pleurent sur la disparition de Max Roach, l’un des “derniers“) : combien en reste-t-il de “derniers“, de grands musiciens qui peuvent encore transmettre leur héritage, leur culture faite de souffrances et de combats, et qui rappellent au monde que l’essence du jazz fut et reste afro-américaine ? Pour combien de temps ? Il sera beau de pleurer lorsque, le plus tard possible souhaitons-le, Roscoe Mitchell et Don Moye auront retrouvé Lester Bowie et Malachi Favors dans l’autre monde. Alors pourquoi ne pas aller à leur rencontre et les écouter tandis qu’ils sont encore, ô combien, vivants ?


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Remerciements à Gérard Ponthieu pour la photo !