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Chris McGREGOR et la Confrérie du Souffle à redécouvrir.

La genèse du Brotherhood of Breath enfin rééditée !

D 24 mai 2008     H 18:44     A Jean Buzelin    


Grâce notamment à son épouse Maxine, l’œuvre du pianiste, compositeur et chef d’orchestre sud-africain Chris McGregor (1936-1990) vient de bénéficier d’une mise à jour exceptionnelle, aussi inespérée qu’attendue, avec la réédition par
le label londonien Fledg’Ling Records de ses trois premiers albums européens réalisés en studio. Si le premier « Brotherhood of Breath » avait vu une première édition CD en Allemagne, en 1994, les deux autres demeuraient des pièces de collection avidement recherchées par les amateurs.

Au début des années 60, Chris McGregor, issu de la communauté blanche, dirigeait un groupe de musiciens noirs, ce qui causait en Afrique du Sud quantité de problèmes et de tracasseries pour arriver à se produire. En 1964, les Blue Notes, nom du sextette, quittent donc le pays de l’apartheid pour se rendre en Europe. Ils se produisent d’abord au festival d’Antibes-Juan-les-Pins, puis résident quelques temps à Zürich avant de gagner Londres et d’être engagés au fameux Ronnie Scott club. Entre temps, le saxo-ténor Nick Moyake a préféré rentrer au pays (il mourra un an plus tard).

The Chris McGregor Group - « Very Urgent » -  voir en grand cette image
The Chris McGregor Group - « Very Urgent »
Fledg’Ling records - dist. Orkhêstra

« Very Urgent », enregistré à Londres sous la responsabilité du producteur américain Joe Boyd, paraît en mai 1968 chez Polydor sous le nom du Chris McGregor Group, alors qu’il s’agit bien des Blue Notes originaux : Mongezi Feza (tp), Dudu Pukwana (as), Johnny Dyani (b) et Louis Moholo (dm), Moyake ayant été remplacé par le ténor sud-africain (blanc) Ronnie Beer. Ce qui frappe immédiatement à l’écoute de la musique du groupe, c’est l’incroyable liberté, l’audace, voire le culot de ces très jeunes gens, mais aussi leur maîtrise, tant dans le jeu collectif — une constante chez eux, on les sent toujours soudés comme toute communauté de déracinés —, y compris dans les débordements explosifs, que dans leurs improvisations, souvent sur la corde (Feza), expressives et arrachées (Pukwana), l’esquif voguant par grand vent à travers les flux grondants du piano du chef. À travers cette liberté transparaît une profonde connaissance du jazz, qui se traduit presque par une sorte d’oubli momentané de leurs propres racines, occupés qu’ils sont par leur besoin d’exorciser leur situation antérieure. Et déjà se manifeste cette dimension orchestrale qui va prendre toute son ampleur avec la création du Brotherhood of Breath en mars 1970.

Chris McGregor Brotherhood of Breath -  voir en grand cette image
Chris McGregor Brotherhood of Breath
Fledg’Ling - dist. Orkhestra

Autant le dire sans ambages, le premier album de la Confrérie du Souffle, publié en 1971 sous le label Neon/RCA, est l’un des grands disques de jazz du dernier tiers du XXe siècle, toutes origines et cultures confondues, et par delà un chef-d’œuvre absolu de l’Histoire de cette musique. À partir du noyau des Blue Notes, Chris McGregor avait réuni autour de lui la fine fleur des jeunes musiciens britanniques ou vivant à Londres (voir la liste ci-dessous, impressionnante), à une époque où l’Angleterre était encore dans sa période effervescente, tant dans le jazz que dans le blues ou le rock, tous ces genres s’interpénétrant d’ailleurs. Magistralement jouées et mises en place, les orchestrations des thèmes de McGregor (Andromeda, Union Special) ou de Pukwana (MRA, The Bride) résonnent comme un feu d’artifice musical joyeux et tragique dont l’esprit renvoie aux premières pièces jungle de Duke Ellington. Le parallèle est intéressant. Le Duke était également parti d’un petit noyau de musiciens amis pour agrandir ensuite son orchestre. Et les thèmes créés au tournant des années 20/30, Creole Love Call, Black And Tan Fantasy, Mood Indigo ou Rockin’ In Rhythm, allaient être, durant quarante ans, constamment rejoués, retravaillés, réarrangés, comme les thèmes de Chris durant l’existence des diverses moutures de sa Confrérie. Reconnaissables entre mille, ils portent sa signature ou celle de ses proches, mais ne sont jamais figés, toujours porteurs de vie, de puissance créative et de joie pour les musiciens comme pour les auditeurs. Cet album (ou cet orchestre) est le rocher sur lequel McGregor a bâti son grand œuvre.

Chris McGregor Brotherhood of Breath - « Brotherhood » -  voir en grand cette image
Chris McGregor Brotherhood of Breath - « Brotherhood »
Fledg’Ling records - dist. Orkhêstra

« Brotherhood » qui le suit, publié l’année suivante par RCA et toujours produit par Joe Boyd, ne lui cède que de très peu en émerveillement, et pas du tout en intensité. Nick Tete et Do It (de Dudu) rejoindront à leur tour le catalogue des morceaux fétiches et typiques de l’orchestre. Thèmes rythmés et répétitifs comme larges compositions plus “flottantes“ aux couleurs somptueuses montrent bien la filiation, dans la rigueur et la clarté comme dans la souplesse, que Chris entretient avec Ellington, en passant par le maillon Mingus, tant dans l’écriture des arrangements, qui font superbement ressortir les contrastes entre sections, que dans le sens du chant et le caractère des improvisations.

Chris McGregor's Brotherhood of Breath - « Eclipse at Dawn » -  voir en grand cette image
Chris McGregor’s Brotherhood of Breath - « Eclipse at Dawn »
Cuneiform Rune - dist. Orkhêstra

Après ce second volume, le Brotherhood allait malheureusement déserter les studios. Mais pas les scènes qu’il allait enflammer encore durant plusieurs années, et dont des enregistrements inédits, captés sur le vif, apparaissent petit à petit sur le marché, en particulier chez Cuneiform dont la dernière production reproduit un concert berlinois qui s’inscrit dans le temps exactement entre les deux albums RCA. Il offre un témoignage de premier ordre et un complément nécessaire pour entendre les compositions de l’orchestre lorsque Chris, toujours généreux, laisse la bride sur le cou à ses musiciens. L’image manque peut-être, mais les sons, parfois hallucinants de ce merveilleux orchestre, hantent pour longtemps les oreilles, les esprits et les cœurs.

Ces albums sont distribués par Orkhestra

> The Chris McGregor Group : « Very Urgent » - Fledg’Ling FLED 3059

Mongezi Feza (tp), Dudu Pukwana (as), Ronnie Beer (ts), Chris McGregor (p), Johnny Dyani (b), Louis Moholo (dm).

01. Marie My Dear/Travelling Somewhere / 02. Heart’s Vibrations / 03. The Sound’s Begin Again/White Lies / 04. Don’t Stir The Beehive.

Enregistré à Londres en 1968.


> Chris McGregor’s Botherhood of Breath - Fledg’Ling FLED 3062

Mongezi Feza, Mark Charig, Harry Beckett (tp), Malcolm Griffiths, Nick Evans (tb), Dudu Pukwana (as), Mike Osborne (as, cl), Ronnie Beer (ts, fl), Alan Skidmore (ts, ss), John Surman (bars, ss), Chris McGregor (p, xyl), Harry Miller (b), Louis Moholo (dm, perc).

01. MRA / 02. Davashe’s Dream / 03. The Bride / 04. Andromeda / 04. Night Poem / 06. Union Special.

Enregistré à Londres début 1971.


> Chris McGregor’s Brotherhood of Breath : « Brotherhood » - Fledg’Ling FLED 3063

Mongezi Feza, Mark Charig, Harry Beckett (tp), Malcolm Griffiths, Nick Evans (tb), Dudu
Pukwana, Mike Osborne (as), Gary Windo, Alan Skidmore (ts), Chris McGregor (p), Harry Miller (b), Louis Moholo (dm,).

01. Nick Tete / 02. Joyful Noises / 03. Think Of Something / 04. Do It / 05. Funky Boots March.

Enregistré à Londres en 1972.


> Chris McGregor’s Brotherhood of Breath : « Eclipse at Dawn » Cuneiform Rune 262

Mark Charig, Harry Beckett (tp), Malcolm Griffiths, Nick Evans (tb), Dudu Pukwana (as), Mike Osborne (as, cl), Gary Windo (ts), Alan Skidmore (ts, ss), Chris McGregor (p, xyl), Harry Miller (b), Louis Moholo (dm, perc).

01. Introduction / 02. Nick Tete / 03. Restless / 04. Do It / 05. Eclipse at Dawn / 06. The Bride / 07. Now / 08. Funky Boots March / 09. Sendoff & applause.

Enregistré à la Philharmonie de Berlin le 4 novembre 1971.


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