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Entretien : Didier LEVALLET entame une nouvelle aventure...

JAZZ CAMPUS EN CLUNISOIS, première édition.

D 30 juin 2008     H 06:55     A Yves Dorison    


Pourquoi avez-vous arrêté Jazz à Cluny ?

J’ai arrêté Jazz à Cluny parce qu’il se passait dans l’association para-municipale “Cluny Culture” , qui l’hébergeait, des choses que nous ne pouvions pas accepter. Le festival n’a jamais eu de statut propre : il était donc abrité par cette association qui a été, en 2007, le théâtre de manœuvres dont nous avons très bien perçu qu’elles visaient à nous retirer notre autonomie de fonctionnement, non pas du point de vue artistique, mais administratif. Je précise que, pour ma part, j’ai toujours été programmateur et directeur pédagogique bénévole de cette manifestation que j’ai créée de toutes pièces et à mains nues en 1977. Par contre, il y avait un emploi administratif à temps partiel qui couvrait toutes les fonctions nécessaires à la bonne marche de notre activité. Et c’est cet emploi, qui fonctionnait depuis quinze ans à la satisfaction de tous, qui a été menacé pour de sordides raisons d’ambitions personnelles. Donc, on est partis. Des changements étant intervenus à la suite des élections municipales récentes, il n’est pas exclu que la donne change. Mais ce n’est pas acquis non plus.

Didier Levallet, 2006 -  voir en grand cette image
Didier Levallet, 2006

Vous créez un nouveau Festival Jazz Campus en Clunisois, dans quel esprit ?

A vrai dire, je ne me ressentais pas de remonter tout seul un festival qui soit à la hauteur de ce que Jazz à Cluny était devenu. Mais j’ai été littéralement poussé par de très nombreux musiciens et les stagiaires qui fréquentent nos ateliers. Tous ces gens ne pouvaient pas admettre que le jazz à Cluny disparaisse. Ils m’ont mis devant un fait accompli : le festival leur appartenait à eux plus qu’à moi, je ne pouvais pas rester sans donner de réponse à leur attente. Il y a eu un grand mouvement de solidarité : Jazz Campus en Clunisois est maintenant une association qui compte plus de 150 adhérents et donateurs (et ce n’est pas fini) et des militants qui agissent, s’organisent. D’autre part de très nombreux musiciens se sont spontanément proposés pour nous donner un coup de main. L’édition 2008 est donc totalement militante (attention : ça ne veut pas dire que les choses ne sont pas faites dans les règles), ce qui est à ma connaissance absolument sans précédent. Il faut insister là-dessus : ce n’est pas rien. C’est un très lourd travail de tout réorganiser mais, en même temps, j’ai trouvé vraiment excitant de repenser la manifestation, plus de trente ans après ses débuts.

Il y a donc une extension du territoire à l’ensemble du pays clunisois (d’où le nouveau nom), ce qui devrait nous permettre d’aller à la rencontre de nouveaux publics. Par ailleurs, dans la programmation, j’ai pris soin de jeter des ponts entre les musiciens et d’autres artistes de la scène. C’est quelque chose à quoi je tiens beaucoup, notamment parce que le décloisonnement est une vraie tendance dans le spectacle vivant d’aujourd’hui, et aussi parce que je pense que c’est une façon très efficace de faire entendre certaines musiques autrement. Les artistes concernés sont de grosses pointures dans leurs domaines (le jongleur Jérôme Thomas, Michel Laubu pour le “Turak théâtre”, le slameur Fred Nechehirlian), et leur générosité est égale à celle des musiciens, qu’ils en soient remerciés.

Les festivals de jazz en France sont nombreux et variés, est-ce un handicap ou un avantage ?

C’est très paradoxal. D’un côté on ne peut pas nier que, de ce simple fait, plus de gens sont en rapport avec cette musique et l’écoutent, car les festivals ont du succès. Mais de l’autre je ne crois pas que cette pratique festivalière génère un rapport profond et durable de ce public avec le jazz. N’oublions pas que dans “festival”, il y a “estival” : même si un nombre certain a lieu à d’autres saisons, nous avons affaire à une pratique de consommation culturelle rituelle qui profite de la disponibilité d’un public mais ne garantit pas sa fidélisation le restant de l’année. A Cluny même, nous avons programmé des concerts isolés en saison qui n’ont pas du tout rencontré une fréquentation comparable à celle de l’été. D’autre part, tous ces festivals recouvrent des moyens, des formes, des intentions et des contenus très différents, voire contradictoires. Certains ont une histoire, une vraie identité généralement portées par leurs initiateurs – et encore peuvent-ils être tout aussi dissemblables (et c’est bien ainsi) : quoi de commun entre Mulhouse et Marciac, entre Luz et Beaune ? D’autres, assez nombreux, relèvent plus de l’animation musicale et touristique que d’un projet artistique assumé. D’où l’inflation que l’on constate. Je n’y vois pas vraiment de handicap : ceux qui ont une politique clairement assumée se distinguent . Mais c’est vrai qu’il y a un effet à double tranchant : à la fois une focalisation médiatique sur “les festival de jazz de l’été’ et une dilution de chacun dans le grand tout indifférencié. Je n’y vois pas beaucoup d’avantage non plus : l’évènementiel a ses règles propres et, par exemple, je ne sache pas que les festivals sauvent le vrai–faux statut d’intermittent des musiciens.

Votre programmation est délibérement hors norme, est-ce le reflet d’un engagement, lequel ?

Toute programmation digne de ce nom (et même peut-être celles qui ne le sont pas) est le résultat d’un compromis entre des choix et des contraintes. Parfois même, et ça pourrait être la clef de mon affaire clunisoise, les unes fécondent les autres et tout s’enchaîne avec une certaine cohérence. L’important est de ne pas mettre dés le début ses objectifs en contradiction avec ses moyens. Au début à Cluny, c’était tout simple : moyens = zéro, donc j’ai fait un stage gratuit avec pas d’argent (et pas encore de concerts). La chose prenant petit à petit de l’ampleur, j’ai fait appel à un premier cercle qui s’est progressivement élargi, au fur et à mesure des rencontres de ma vie de musicien. Mais j’ai veillé à ce que ce ne soit jamais le pré carré d’un cercle - voire d’une secte – alors que nous savons que le jazz a longtemps été (s’il ne l’est plus) le ring où s’affrontent des intégristes de tous bords. Ainsi, dès la première année des concerts professionnels (1979), j’invite des figures tutélaires du jazz en France : Martial Solal et Michel Portal, avec lesquels je n’ai aucun lien particulier. Par contre je programme aussi le Workshop de Lyon, dont je me sens proche historiquement et, en partie, musicalement.

Voici un exemple du couple contrainte/choix. J’ai choisi d’installer ce festival la dernière semaine complète du mois d’août. Ceci pour deux raisons : d’une part pour que des clunisois soient de retour de vacances, de l’autre pour que les gens qui suivent notre session de stage (fondatrice de la manifestation) ne voient pas les leurs coupées en deux. Ces dates nous éloignent évidemment des grandes tournées internationales qui se construisent autour de festivals se déroulant généralement au mois de juillet. Donc, pas de groupe américain en tournée d’été européenne. Ce qui me convient tout à fait : pourquoi reproduire le même programme que partout ailleurs ? La couleur du jazz à Cluny aura été centrée sur le jazz contemporain français, européen, sans exclusive : nous avons accueilli Archie Shepp, le groupe Quest de Liebmann/Beirach, Mingus Dynasty, John Tchicaï, le trio Marilyn Crispell/Gary Peacock/Paul Motian ...Comme nous avons aussi présenté des artistes populaires : Tania Maria, Richard Galliano...des musiciens aux audiences élargies : Julien Loureau, Magic Malik, Eric Truffaz etc... Mais en effet le cœur de la programmation est bien le jazz d’ici et maintenant, ce que le public a bien compris.

Le générique de 2008, fondé, je le rappelle, sur le volontariat, est tout simplement un précipité de cette orientation. Ce qui est remarquable, c’est qu’il rassemble à la fois des musiciens qui ont eu un lien régulier avec Jazz à Cluny, voire qui y sont presque nés comme Dominique Pifarély ou Jacques Veillé, mais aussi d’autres qui ne s’y sont jamais produits mais ont une idée suffisamment forte de ce qu’il représente pour se porter volontaires pour sa reconstruction. Ma programmation serait-elle hors norme ? Non : elle raconte cette histoire-là.

Quels sont vos projets musicaux personnels ?

Pour ceux qui ne le sauraient pas, je précise que, depuis janvier 2001, je suis directeur de l’Allan, scène nationale de Montbéliard. C’est donc une structure culturelle pluridisciplinaire dans laquelle, entre autres mille tâches, je dois m’intéresser et programmer du cirque, du théâtre, de la danse etc...(et de la musique, quand même et surtout !). C’est un travail aussi dévorant que passionnant. Par conséquent, mes activités de musicien se sont réduites. Mais je parviens à jouer plus ou moins régulièrement. Je participe à un spectacle “Musique et bande dessinée” sur l’œuvre de Pierre Christin et André JulliardLe long voyage de Lena”, avec Alain Rellay, Jean-Charles Richard et Jean-François Baez. J’ai monté un quintette qui a enregistré un disque (à paraître, si j’arrive à trouver le temps de m’en occuper) avec Airelle Besson (trompette), Sylvain Rifflet (clarinette, saxophones), Jan-Vaklav Vanek (guitare) et François Laizeau (batterie). Il y a des opportunités avec de vieilles fidélités comme le trio avec Günter Sommer et Sylvain Kassap (concerts en Allemagne la saison prochaine) et, parfois, une réunion improvisée avec Dominique Pifarély et Gérard Marais. Ma situation actuelle de “cadre culturel” prendra contractuellement fin au 31 décembre 2010. Je n’exclus bien évidemment pas de revenir sévir sur le devant de la scène après.


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