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Une nouvelle : RUGBY, MY DEAR, par Jacques Chesnel

RUGBY, MY DEAR

D 4 juillet 2008     H 18:04     A Jacques Chesnel    


(à Michel Delorme)

Nous étions tous les trois venus de régions différentes, Alan breton bretonnant, Antoine albigeois de souche et moi Ahmed pur beur de Normandie, pour suivre nos études à l’école supérieure de journalisme à Lille ; après un round d’observation partagée nous étions devenus copains comme cochon suivant l’expression consacrée.

Chacun y allait de son pays critiquant ou glorifiant, le plus virulent étant le cathare qui ne chômait pas sur le sport régional, le rugby, un art de vivre se plaisait-il à dire citant Jean Giraudoux, Mac Orlan, Antoine Blondin, Samuel Beckett et évoquant sourire au coin des lèvres les valeurs de ce sport de voyous joué par des gentlemen comme on dit depuis toujours et non l’inverse hein… les hommes de l’ouest que nous sommes en apprirent tellement au cours de nos soirées que nous devînmes incollables sur les règles, les joueurs mythiques, les grandes équipes, le rugby britannique, les relations entre joueurs, les coaches et préparateurs, les troisièmes mi-temps, tout sur ce sport de combat que d’aucuns pratiquent comme une religion cong…

Jacques Chesnel - « Thelonious Monk Reflections » -  voir en grand cette image
Jacques Chesnel - « Thelonious Monk Reflections »
Une des toiles de la série...

Comme à Lille le rugby est une langue étrangère on se rabattait sur la télé on avait trouvé un bistro sympa avec le patron total fan et canal +, hors saison on passait des cassettes vidéo de matches enregistrés ; alors je peux vous dire qu’on en savait un maximum surtout sur les joueurs de ces cinquante dernières années : Serge Blanco, Jean-Pierre Rives dit Casque d’Or, Philippe Sella, Castaignède dit le petit Mozart de l’Ovalie, les Blacks avec Jonah Lomou et le fameux et terrifiant haka, les anglais nos meilleurs ennemis avec Jonny Wilkinson, les irlandais et leur fighting spirit et Ronan O’Gara, chez nous les gars de Toulouse et du Stade Français ou de Biarritz et Clermont, Vincent Clerc et sa pointe de vitesse, les virevoltes de Cédric Heymans, les percées de Poitrenaud l’arrière, les placages de Serge Betsen, les coups de pied à suivre et les drops de Juan Martin Hernandez et d’Elissalde, Jauzion, Skrela, Damien Traille, Emanol Harinordoqui, Yachvili, les courses folles de Rougerie, celles de Dominici, la furia de Vermeulen l’Elvis du ballon ovale, on pourrait vous citer des pages et des pages, vous raconter les vestiaires et les après matches mais bon… on avait acheté en commun le Dictionnaire amoureux du rugby de Daniel Herrero le poète au bandeau rouge, lu Lacouture et Tillinac, je crois bien qu’on était devenu un peu fou à tel point que nous avions complètement changé les suites à donner après la fin des études, Alan ne voulait plus essayer d’entrer à Libération, ni moi au Monde diplomatique, Antoine voulait plus que jamais écrire pour Midi Olympique, bref nous voulions tous les trois devenir chroniqueurs sportifs spécialisés, c’était bien parti… De mon côté, je les avais initiés au jazz, les grands musiciens, mes favoris et deux fois par semaine, je leur faisais écouter mes CD favoris et je les avais convaincus sur Coltrane, Miles Davis, Mingus et Monk que nous vénérions tous les trois.

Alan nous présenta un soir une créature de rêve rencontrée à Carhaix bénévole au festival des Vieilles Charrues et qui travaillait à Lille dans une boutique de mode ; elle s’intégra rapidement au trio ; nous étions naturellement admiratifs et jaloux du succès de notre copain ; Manon, ah ! son prénom, s’était découvert une passion pour le chant et suivait des cours du soir au conservatoire, elle commença à nous parler des chanteuses qu’elle aimait, des musiciens qu’elle admirait et pendant ce temps on oubliait le rugby oh pour un temps parce que… Alan nous invita un soir dans une petite boîte de nuit où des amateurs se produisaient et nous vîmes avec stupéfaction notre Manon monter sur scène s’emparer du micro, se tourner vers le pianiste et annoncer sa chanson : du grand compositeur et pianiste Thelonious Monk je vais vous chanter RUGBY, MY DEAR … elle avait adapté de nouvelles paroles sur la géniale mélodie ; on en resta pétrifié, bien sûr, on applaudit à tout rompre avant et surtout après sa prestation plus qu’honorable et lorsqu’elle revînt elle nous confia : depuis le temps que je vous entends parler de rugby, il fallait bien que je vous fasse un petit signe à ma façon…

Jacques Chesnel - « Thelonious Monk » (portrait) -  voir en grand cette image
Jacques Chesnel - « Thelonious Monk » (portrait)
Série de 14 toiles consacrées à Monk.

Bien entendu, cette fameuse composition de Monk était devenue notre hymne, il ne nous a jamais quitté et quand on y repense maintenant tous les trois dans nos métiers respectifs, Antoine au Midi Olympique, Alan éleveur de porcs dans sa Bretagne et moi cadre dans une entreprise de travaux publics (le pont de Normandie, autrement dit le viaduc de Millet, c’est moi !) cela nous émeut toujours, je le sais, ils me l’ont dit ; surtout moi et quand je réécoute Ruby, My Dear pour la millième fois, je n’oublie jamais d’embrasser très fort Manon, devenue mon épouse… pour son si beau cadeau… avec ce G, en trop.

© Jacques Chesnel (à propos de jazz) - juin 2008


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