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SISTERS of the SOUTH : femmes extraordinaires !

A Whole Life of Blues…

D 4 juillet 2008     H 08:15     A Jean Buzelin    


Magnifique !

Après « The Last & Lost Blues Survivors » et « Slavery, prison, women, God and… whiskey », la Fondation Music Maker poursuit son travail inestimable de collectage et propose, en deux CD, une nouvelle somme documentaire consacrée aux femmes qui, actuellement, chantent et jouent les “musiques de Dieu et celles du Diable“ dans le Sud rural et, pour nombre d’entre elles, à l’écart des circuits professionnels et commerciaux.

on aime !
on aime !

Autant l’énoncer d’entrée, cet album bilingue bien présenté et annoté par Sébastian Danchin, pèse entre nos mains un poids considérable, tellement il est chargé d’expériences, de labeurs, de conditions de vie difficiles, de drames, mais aussi de fierté, de courage et d’optimisme, et d’une foi inébranlable dans la vie. Et pourtant, celle-ci n’est pas rose, et ne l’a jamais été pour les femmes afro-américaines en général, et celles qui tentaient de s’émanciper, de se libérer, à travers le chant et la musique par exemple. Sans doute était-ce plus facile quand elles restaient dans le giron des Églises, mais si l’une ou l’autre tentait de s’émanciper quelque peu, que de tracas et de dangers en perspective ! L’Histoire regorge d’exemples.

Sisters of the South - Music Maker - « A whole life of blues » -  voir en grand cette image
Sisters of the South - Music Maker - « A whole life of blues »
Dixiefrog / Pinnacle Prod. - 2008 - dist. Harmonia Mundi

Tim Duffy, l’infatigable animateur de Music Maker, armé de son bâton de pèlerin et de son pied de micro, a donc sillonné les États du Sud-Est américain — il n’a pas dépassé, du moins pour cet album, l’Alabama — et a rencontré, essentiellement en Géorgie et dans les Carolines, quelques femmes extraordinaires, quatorze pour être précis, qui chantent et jouent le blues et les negro spirituals magnifiquement, exactement comme on le faisait il y a cinquante ou cent ans, mais avec une fraîcheur telle qu’on dirait chaque interprétation jaillie comme l’eau d’une source. Et ces dames, pour la plupart encore de ce monde, sont nées entre 1920 et 1959, à l’exception d’Etta Baker (1913-2006) qui enregistra quatre faces en 1956, et que l’on voit jouer, à 90 ans, dans les petits suppléments vidéos qui complètent les deux disques. Quelques-unes, chanteuses “amateurs“ dans le vrai sens du terme, ne sont représentées que par un extrait, souvent un negro spritual traditionnel ou recréé : Annie Griggs, Lucille Lindsay, Pauline Goins, Marie Manning, accompagnées par un guitariste, parfois leur mari, dans la grande tradition des duos. Certaines renvoient aux racines les plus “africaines“ de ces musiques, comme Cora Fluker, présente dans quatre pièces dont deux spirituals chantés a cappella, notamment l’extraordinaire Come On Jesus, sorte de holler qui ouvre le premier disque ; ou Sweet Betty, qui fait d’un célèbre thème de Sam Cooke un morceau de “soul primitif“ uniquement accompagné par un bongo. Ou encore Essie Mae Brooks et ses sermonettes, sortes de preachings, au départ parlés, et qui montent progressivement en intensité. Si la voix grave de Cora Mae Bryant traduit la fatigue et la maladie, ses interprétations touchantes et joliment accompagnées par le guitariste Joshua Jacobson, renvoient au style de blues de la Géorgie que pratiquait son père Curley Weaver avec Blind Willie McTell bien avant la guerre. Willa Mae Buckner, qui fit une petite carrière sur les scènes régionales de music-hall, s’exprime, elle, dans un genre plus urbanisé et volontiers paillard qui renvoie aux années 30. Etta Baker, la seule à ne pas chanter, joue merveilleusement de la guitare et du banjo dans le vieux style folk blues des Appalaches ; Taj Mahal, très impliqué dans la fondation, vient parfois lui prêter main-forte. Precious Bryant, déjà révélée par un beau CD personnel, conserve ce même jeu de guitare, fin et délié, dans un répertoire plus moderne. Particulièrement bien représentée, Algia Mae Hinton perpétue quant à elle, avec encore Taj Mahal, à la contrebasse, le style de blues des Carolines, souvent à 8 mesures, popularisé par Blind Boy Fuller et Brownie McGhee.

Grâce au travail de terrain de Tim Duffy, quelques-unes de ces chanteuses ont pu quitter leur fourneau et commencer, bien que tardivement, une petite carrière. La découverte la plus spectaculaire est peut-être celle de Beverly Guitar Watkins qui, à près de 70 ans, chante un gospel soul puissant en s’accompagnant à la guitare électrique (dans les années 50/60, elle jouait et enregistrait avec le chanteur-pianiste Pïano Red). Pura Fé, la plus jeune (près de 50 ans quand même !), n’est plus une inconnue ; elle effectue un véritable travail de recréation à partir de vieux blues et spirituals qu’elle interprète d’une manière tout à fait originale.

Un document d’une authenticité absolue, souvent poignant et bouleversant, vers lequel devraient se tourner tous les amateurs fatigués de ce blues standardisé et répétitif qui occupe à présent les scènes du monde entier. Ils retrouveront là l’essence même de cette musique.


> Music Maker : « Sisters of the South » - Dixiefrog DFGCD 8649 - distribution Harmonia Mundi

Cora Flucker (4 plages), Cora Mae Bryant (6), Algia Mae Hinton (8), Precious Bryant (3), Essie Mae Brooks (4), Beverly Guitar Watkins (2), Etta Baker (8), Willa Mae Buckner (3), Pura Fé (3), Annie Griggs, Lucille Lindsay, Sweet Betty, Mother Pauline Goins, Marie Manning (une plage chacune).

(pas de dates d’enregistrement).


> A écouter également :

  • Beverly Guitar Watkins - « Don’t mess with Miss Watkins » - Dixiefrog (2007) - distribution Harmonia Mundi

> Liens :

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