« Le jazz tisse sa toile... »
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Entretien avec Léo Tardin : Grand Pianoramax ?

Un français à New-York, entre jazz et musiques actuelles

D 5 août 2008     H 06:53     A Nicole & Bernard Videmann    


Vivant à New-York depuis de nombreuses années Léo Tardin est devenu depuis 2006 le Grand Pianoramax, véritable héros musical du XXIème siècle.

Sur la couverture de son second album « The Biggest Piano In Town » (sorti sous le label new Yorkais ObliQ Sound en 2008), il se présente dénudé au sens propre mais n’oublie pas par contre d’habiller sa musique avec le plus grand soin.

Lui-même s’exprime sur différents claviers (mini Moog, piano syncopé, Fender Rhodes) et travaille en duo avec les batteries de Deantoni Parks et Adam Deitch. Le tout est complété par les interventions poétiques et conquérantes de Mike Ladd, Celena Glenn, Amiri Baraka ou le Français Spleen qui posent alternativement leurs voix sur les différents tempi.

Grand Pianoramax - « The Biggest Piano in Town » -  voir en grand cette image
Grand Pianoramax - « The Biggest Piano in Town »
Label ObliqSound -

Il s’agit en un sens d’une musique urbaine pulsatile où le chant du verbe répond aux flux et variations des claviers.

Ce nouveau jazz explore des territoires ouverts où l’expression n’est jamais figée ; il y a certes beaucoup d’effets mais tout est conçu, construit, remanié avec précision et inspiration. L’auditeur n’a pas seulement à faire à une musique de laboratoire mais aussi à une ambiance énergique et fraîche qui nous ballade entre jubilation et sensibilité, entre dérision et poésie, entre réalisme et rêve en faisant alterner des arrangements raffinés et des improvisations débridées. C’est cette musique que Léo Tardin aime à partager « live » sur les scènes avec le public et ses compères.

Le mercredi 9 juillet ce fut sur la scène du Jazz Mix, une des scènes off du festival Jazz à Vienne 2008 que s’est produit le Grand Pianoramax. A cette occasion Leo Tardin (Minimoog, Fender Rhodes, p) et Dominik Burkhalter (dms) recevaient deux invités de marque : Mike Ladd (spoken word, rap) et Ambrose Akinmusire (trompette).

La pulsation très futuriste de leur musique et la sensibilité inventive des musiciens ont fait mouche et rallié les plus hermétiques à la cause de ce jazz d’un nouveau genre.
Cette musique doit beaucoup à la personnalité de Léo Tardin que nous avons pu rencontrer avant son concert et qui a accepté de nous parler de son dernier opus et de sa conception musicale.

 :: :: N&B Videmann :: :: / RCT / Lyon

N&B Videmann : Léo Tardin, après nous avoir caché l’essentiel sur la couverture de votre dernier album du Grand Pianoramax « The Biggest Piano In Town », acceptez vous de nous dévoiler qui vous êtes ?

Léo Tardin > Je suis un musicien d’origine suisse basé à NY depuis maintenant douze ans.

Léo Tardin à Vienne -  voir en grand cette image
Léo Tardin à Vienne
Photo © Nicole Videmann

Je suis parti à 20 ans aux Etats-Unis pour étudier à la New School University avec des musiciens réputés tels que Reggie Workman (bassiste de John Coltrane), Richie Beirach (pianiste qui a eu une grande influence) & Charles Tolliver. A 23 ans, en 1999, j’ai remporté le 1er prix au Concours International de Piano Solo du Montreux Jazz Festival. Cela a eu un véritable impact sur ma vie de musicien : cette récompense m’a permis de me produire l’année suivante en solo à la Nouvelle Orléans et c’est là que j’ai rencontré les producteurs de ObliqSound, le label avec qui me produis aujourd’hui. Suite à cette signature j’ai enregistré 2 disques en leader et … j’en ai d’autres à venir.

Cette trajectoire met en évidence un écart entre votre point de départ musical et la musique que vous produisez aujourd’hui avec le « Grand Pianoramax ». Pourquoi cette évolution dans votre parcours musical ?

> À l’origine, j’ai déménagé à New-York pour être vraiment à la source d’une musique plutôt jazz ancrée dans la tradition afro américaine. Le fait de jouer en piano solo convenait à personnalité assez introspective et m’a permis de développer un répertoire personnel. La réussite au concours de Piano Solo à Montreux m’a ensuite logiquement poussé à questionner mes racines et à essayer de développer les différentes influences que j’avais intégrées : l’héritage classique européen que j’avais écouté en grandissant, le jazz évidemment, et aussi des musiques plus minimalistes. J’ai mélangé toutes ces influences pour en arriver à ce projet du Grand Pianoramax qui a d’abord été un piano solo.

J’ai, plus tard, conçu d’intégrer un batteur ; je voulais dialoguer avec un autre musicien tout en gardant la liberté liée au contexte du solo. En fait, quand on joue en piano solo on peut prendre des décisions instantanées pour changer les formes musicales, c’est-à-dire intervenir rapidement au niveau de la structure du morceau, sans avoir besoin d’informer un bassiste ou un souffleur. Avec un batteur c’est un peu la même chose, car il ne développe pas la fonction harmonique. Cela reste souple, la liberté perdure. De plus avec un batteur, je peux stylistiquement toujours basculer dans une esthétique contemporaine, jazz, groove, hip-hop, classique. Ce n’est pas connoté.

J’ai ensuite encore voulu ajouter un 3ème partenaire, tout en gardant la liberté caractéristique du solo. Je me suis dit que travailler avec quelqu’un qui rajoute des mots pouvait me permettrait d’explorer des territoires que je ne pouvais pas aborder en tant qu’instrumentiste, tout en me laissant la même liberté esthétique.

C’est ce qui figure sur « The Biggest Piano In Town » mon troisième disque avec les invités vocaux.

Sur ce disque votre expression s’apparente à celle d’un « homme en colère ».
Est-ce une réalité, un sentiment que vous éprouvez aujourd’hui ? Etes vous vraiment un homme en colère ?

> Je n’ai pas réussi jusqu’à aujourd’hui à faire un projet cohérent qui regroupe tout ce qui me touche et ce que j’ai envie de faire. Cela serait monstrueux, polymorphe, ce qui serait finalement aberrant. Ce que vous entendez sur le disque reflète une partie de ma personnalité et de la musique que j’aime développer en « live » où l’on a un grand retour de l’énergie du public. Maintenant, j’ai aussi un aspect beaucoup plus mélodique, beaucoup plus introspectif dans ma personnalité. Cela est indéniable et il reste difficile de le marier avec l’autre versant de ma personnalité précédemment évoqué.
Je suis donc obligé de partager mes activités et mes projets ; je joue aussi encore du piano acoustique comme invité dans différents groupes et je produis alors parfois une musique moins violente, moins coléreuse.

Sur votre disque alternent des morceaux où interviennent les voix et d’autres où vous vous exprimez en duo, clavier – batterie, comme si vous nous offriez des moments de repli au sein de votre intériorité et des moments où vous vous extériorisez….

> Une des raisons pour laquelle j’ai des invités vocaux, c’est pour avoir quelqu’un sur scène qui parle au public, qui le regarde et qui aide ceux qui ne sont pas habitués à une musique aussi abstraite, à rentrer dans ce que je raconte aux claviers. Moi qui ai grandi avec le piano je suis complètement immergé dans cet univers et dans cette musique. Mais quand ma musique devient trop hermétique l’alternance avec une voix me permet d’intégrer le public à mon expérience. J’ai aussi voulu cela sur le disque.

Deux mots sur la pochette du disque où vous cachez votre visage mais où vous tenez pudiquement un piano pour ne donner à voir que vos mains ?

> Cette couverture a été un bras de fer avec la maison de disque. C’est moi qui ai poussé pour celle-là. Ça a représenté un mois de négociation et d’allers-retours entre le graphiste, le producteur et moi-même. Je trouvais que c’était la couverture qui correspondait le mieux à ma musique. Effectivement, il y a une façade pour cacher un de mes défauts, une des tendances de ma personnalité plutôt un peu trop intense et trop sérieuse … mais c’est aussi pour garder le caractère léger de l’album pour faire un peu sourire les gens. ….

Pourquoi le mini moog ?

> Celui qui est sur la couverture du disque est ici à Vienne ; je le promène toujours avec moi. C’est le premier synthétiseur analogique : il a été commercialisé à la fin des années 60, (tout début des années 70). A la base il n’y avait même pas de clavier : c’était comme un tableau de téléphoniste dans lequel étaient insérés des câbles. Ce qui me séduit avec cet instrument c’est qu’il a gardé une chaleur que les synthétiseurs digitaux d’aujourd’hui n’ont pas. On peut manipuler les sons d’une manière organique, directement ; même s’il se désaccorde, même s’il est lourd, s’il a plein d’inconvénients, s’il tombe souvent en panne, il a une chaleur qui me fait passer outre tous ces problèmes et à laquelle je tiens.

Léo Tardin à Vienne -  voir en grand cette image
Léo Tardin à Vienne
Photo © Nicole Videmann

Comment vous vous réinscrivez-vous dans le monde du jazz, comment situez-vous par rapport à lui ?

> Cela n’est pas facile parce que assez souvent c’est un monde très authentique et cela me touche, mais c’est un monde qui est saturé. Dans toutes les écoles de jazz, dans toutes le villes du monde, il y a des gens qui peuvent donner des concerts de trio piano, contrebasse, batterie, et je questionne beaucoup le sens de cela : car il n’y a pas de travail pour tout le monde. Cette musique a perdu son caractère social, elle est devenue trop élitiste à mon goût.

C’est aussi la raison pour laquelle je me suis porté sur ce projet du Grand Pianoramax. Parce qu’ainsi j’arrive à avoir une connexion plus facilement avec le public, tout en faisant quelque chose qui me touche tout autant. Par contre en tant qu’invité, comme sideman dans un autre groupe, je le fais avec beaucoup de plaisir : c’est par exemple une grande joie pour moi de jouer avec Charles Tolliver. Mais je ne peux pratiquer ce jazz en tant que leader : j’aurais de la peine à y voir le sens. Je croix pouvoir faire différentes musiques, épouser différents styles ; j’ai développé le savoir qui me le permet mais j’ai vraiment envie de pratiquer une musique qui ait du sens pour moi.

Pensez-vous que votre musique soit réaliste ?

> … Difficile à dire, en tout cas elle est pragmatique.
J’aime le côté organique : maintenant on voit beaucoup d’artistes qui ne sont que des producteurs ou qui amènent des ordinateurs portables sur scène. Cela m’ennuie. J’aime voir les musiciens qui transpirent, j’aime sentir cette énergie ; cela me manquerait de le perdre. C’est pour cela que je joue toujours en « live » même si ce n’est pas facile. Cela reste un exercice de style complexe mais ce qui m’intéresse c’est le fait de pouvoir inviter des poètes sur scènes. Ce qui me touche c’est leurs mots, l’univers qu’ils amènent, le fait qu’ils puissent parler avec le public, le faire rentrer dans mon monde.

La générosité est une des qualités de votre musique ?

>Je dirais que la communication est importante
Si on joue seulement pour soi, est-ce que cela vaut la peine de voyager dans le monde entier pour donner des concerts ?

Pour terminer, trois mots pour qualifier votre musique ?

> Grand, Piano, Ramax…… (Éclats de rires).

Interview recueillie mercredi 9 juillet 2008 par N&B Videmann au Festival Jazz à Vienne 2008