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Grandeur et présence de la musique afro-américaine

D 28 février 2009     H 06:33     A Jean Buzelin    


À l’heure où l’investiture de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis marque officiellement, sinon la fin de la ségrégation (sans doute pas complètement digérée dans certains États du Sud), mais celle d’un processus d’intégration entamé il y a une quarantaine d’années, on peut se poser la question de la place du jazz afro-américain dans cette société qui a vu leur musique, au cours de son histoire, copiée, récupérée, et enfin assimilée. Ce jazz qui, après avoir été le moteur de la plupart des musiques du XXe siècle, s’est tellement “mondialisé“ et dilué qu’il en a perdu sa signification et ses caractéristiques nègres originales. On ne peut qu’applaudir à tous ces évènements qui, enfin, clôturent une longue, tragique et douloureuse histoire commencée il y a bientôt quatre siècles avec l’arrivée des premiers esclaves africains sur le Nouveau Continent, mais on peut aussi regretter que les Noirs américains aient été, durant ce long processus d’intégration, complètement dépossédés de leur musique. Je parle du jazz proprement dit, car les jeunes afro-américains s’expriment à présent dans d’autres formes d’expression musicale qui, soit dit en passant, n’intéressent guère les amateurs européens que nous sommes. Et pourtant, s’ils n’apparaissent plus beaucoup sous les feux de la rampe, hormis quelques vieilles gloires qu’on entretient de façon un peu idolâtre tellement on a peur de les perdre, nombre de musiciens afro-américains défendent toujours leur héritage, sans nostalgie ni revivalisme, mais en continuant d’extraire de leurs racines ce qui peut leur permettre d’affirmer une voix toujours en prise avec les réalités contemporaines.

Cette sélection d’enregistrements récents offre un aperçu significatif de la pertinence des choix de ces artistes, apparus pour la plupart au tournant des années 60/70 — pour mieux les situer dans le mouvement de l’Histoire, leur date de naissance figure entre parenthèses — et de la façon dont ils ont su évoluer tout en maintenant vivante la flamme issue de leur grande tradition.
N.B. On trouvera par-ci par-là quelques musiciens blancs, ce qui n’a rien de surprenant, le monde musical a toujours été en avance sur le mouvement social au niveau de l’intégration. Chez nombre d’entre eux, dans un sens comme dans l’autre d’ailleurs, il y a longtemps que la notion de « couleur » ou de « race » est dépassée.

> Sont présentés ici, des disques récents de :

David S. Ware ; Odean Pope ; Trio 3 ; Fab Trio ; Henry Grimes/Rashied Ali ; Bennie Maupin.

David S. Ware : « Shakti »

David S. Ware : « Shakti » -  voir en grand cette image
David S. Ware : « Shakti »
Aum Fidelity / Orkhêstra

> Aum Fidelity AUM052

Après dix-neuf ans d’existence, une longévité rare pour un orchestre régulier, David S. Ware (1949) décidait de dissoudre son quartette ; le disque « Renunciation », enregistré en 2006, mettant un point final à cette magnifique aventure. Aurait-on craint que le saxophoniste range également son instrument ? Deux ans plus tard, il revient, pour notre plus grand bonheur, avec un nouveau quartette — peut-être de circonstance ? Si le fidèle William Parker demeure auprès de lui, l’excellent et chevronné batteur Warren Smith a pris place derrière les tambours sans aucune difficulté. La grande différence vient de la présence du guitariste Joe Morris qui ne remplace pas du tout Matthew Shipp, dont le jeu de piano envoûtant était un des éléments majeurs de la musique profonde et dense de David Ware. La qualité du musicien n’est pas en cause, mais il ne semble pas être entré dans l’univers spirituel du saxophoniste. Peut-être notre oreille, habituée au quartette historique, ne fait-elle pas l’effort nécessaire de s’en dégager pour apprécier les beautés évidentes d’une musique inlassablement tournée vers la mystique orientale tout en restant profondément enracinée dans la grande tradition noire. Tout près d’un trio Coltrane-Rollins-Shepp. À écouter bien évidemment.

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Odean Pope : « What Went Before Vol. 1 »

Odean Pope : « What Went Before Vol. 1 » -  voir en grand cette image
Odean Pope : « What Went Before Vol. 1 »
Porter Records / Orkhêstra

> Porter Records PRCD - 4003

Odean Pope : « Plant Life »

> Porter Records PRCD - 4017

Autre saxophoniste ténor, Odean Pope (1938) est beaucoup moins connu par ici, malgré sa participation aux quartettes de Max Roach à partir de 1979. C’est pourtant un musicien de premier plan, au son rond, large, ample et puissant, un « vrai » ténor qui sait faire chanter son instrument comme les plus grands spécialistes. Son phrasé, parfaitement articulé, est bien assis sur le temps — le tempo —, qu’il détache clairement chaque note ou qu’il adopte un discours plus souple grâce à la respiration circulaire. Le premier CD comprend deux séances déjà éditées, réalisées, l’une en 1995 avec le bien connu Mickey Roker à la batterie, l’autre en 2000, Tyrone Brown, compagnon de longue date du saxophoniste, restant à la contrebasse.

Odean Pope : « Plant Life » -  voir en grand cette image
Odean Pope : « Plant Life »
Porter Records / Orkhêstra

Odean Pope conserve le trio sans piano, dans la tradition élaborée par Sonny Rollins, pour un enregistrement récent, dans la même lignée mais peut-être plus éclaté, le drumming foisonnant, bien que très retenu de Sunny Murray, y étant pour quelque chose. Tempos médiums swinguant, ballades, thèmes churchy se succèdent et l’on ne se lasse pas de suivre le discours charpenté et parfaitement maîtrisé du saxophoniste, ainsi que son sens mélodique.

Ces deux disques, publiés par la jeune marque Porter, fondée en 2007 et basée en Floride, offrent une magnifique opportunité de (re)découvrir ce musicien attachant.

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Trio 3 : « Wha’s Nine »

Trio 3 : « Wha's Nine »  -  voir en grand cette image
Trio 3 : « Wha’s Nine »
Marge / Socadisc

> Marge 40

Les noms des membres du Trio 3 nous sont beaucoup plus familiers. L’immense contrebassiste Reggie Workman (1937) a accompagné — utilisons cette expression au sens propre — le who’s who du jazz depuis 50 ans, et Andrew Cyrille (1939) l’un des grands maîtres de la batterie, fut notamment le partenaire de Cecil Taylor durant la grande décennie 1965-74, mais il excelle également dans tous les styles. Un peu moins haut placé, si l’on veut, dans le panthéon du jazz, Oliver Lake (1942) s’est affirmé comme un saxophoniste quasi indispensable des meilleurs projets de la Great Black Music depuis trente-cinq ans ; citons simplement le World Saxophone Quartet dont il est l’un des membres fondateurs. Tous les trois se sont associés depuis une bonne douzaine d’années au sein de ce Trio 3, également sans piano. Le son de l’alto, souvent aigu et volontiers acide, et son jeu lyrique, acéré et tranchant, se détache beaucoup plus de la rythmique, elle-même très ouverte et rebondissante, qu’un ténor comme Odean Pope (ou Rollins) qui fait plus corps avec ses partenaires. Ce qui ne signifie pas une moindre cohérence. Simplement, sur une succession de thèmes variés qui débouchent vers des improvisations libres, chaque musicien avance, bride sur le coup, se provoque, s’observe, se retrouve avec une grande frénésie.

Ce concert parisien, qui constitue leur cinquième disque, a été enregistré par l’infatigable et avisé Gérard Terronès qui, depuis plus de 40 ans, soutient la musique afro-américaine dans ce qu’elle a de plus engagé, vivant et créatif. On sent le travail suivi, et de longue haleine, et les liens tissés depuis longtemps avec les musiciens.

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Fab Trio : « Live in Amsterdam »

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Fab Trio : « Live in Amsterdam »
Porter Records / Orkhêstra

> Porter Records PRCD - 4014

Fab Trio : « A Night in Paris »

> Marge 41

Trois jours séparent ces deux disques réalisés en club par un autre trio sans piano, mais cette fois-ci avec violon. Là encore, nous sommes confrontés à des musiques très ouvertes, les longues pièces, parfois enchaînées (lors du concert d’Amsterdam), permettent une très grande liberté dans les improvisations, solos, duos, trios. Le violon de Billy Bang (1947) volontiers accrocheur, jouant parfois de courtes phrases répétitives, en riffs, parfois s’aventurant dans un parcours sinueux, se situe, par son attaque franche et une certaine stridence, tout à fait dans la lignée d’un Stuff Smith ou d’un Ray Nance, voire d’un Gatemouth Brown dans son aspect « violoneux country ». Joe Fonda (1954) à la basse, souvent très virtuose mais sans sacrifier l’accompagnement, fournit une assise souple, chantante et grave ; son rôle de pivot bien enraciné pouvant s’apparenter justement à celui de William Parker. Barry Altschul (1943) fournit un jeu toujours stimulant et foisonnant, variant énormément les timbres avec ses cloches, woodblocks et autres percussions colorées.

Fab Trio : « A Night in Paris » -  voir en grand cette image
Fab Trio : « A Night in Paris »
Fab Trio : « A Night in Paris »

Le seul regret que nous puissions avoir, c’est celui de choisir entre deux disques enregistrés à quelques jours d’intervalle, alors que leurs deux premiers CD dataient de 2003 et 2004. Celui du Sunset, qui propose une série de morceaux plus courts et plus variés, permet peut-être d’entrer plus facilement dans leur musique, mais c’est une indication très subjective.




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Henry Grimes/Rashied Ali : « Going To The Ritual »

Henry Grimes/Rashied Ali : « Going To The Ritual » -  voir en grand cette image
Henry Grimes/Rashied Ali : « Going To The Ritual »
Porter Records / Orkhêstra

> Porter Records PRCD - 4005

Après cette série de trios, écartons les instruments dit “solistes“ pour demeurer en la seule compagnie de ceux dit « rythmiques », étant précisé que dans ces musiques très libres, le rôle de chacun est beaucoup moins défini que dans des contextes plus formels et organisés. On retrouve ici deux des grands vétérans du free jazz, et même d’avant, le grand Henry Grimes (1935), réapparu il y a quelques années à la surprise générale et pour le bonheur de tous, après trente ans de silence, et Rashied Ali (1935), qu’on a coutume de présenter comme « le dernier batteur de Coltrane », comme s’il n’avait rien fait d’autre depuis quarante ans ! Solos, duos, échanges, superpositions se succèdent dans l’improvisation la plus totale, Grimes jouant de toutes les tessitures de son instrument, tant pizzicato qu’à l’archet — il se met même brièvement au violon —, Ali choisissant au contraire l’économie des peaux en faisant, avec des phrases toujours construites et presque « mélodiques », crépiter sa caisse claire que complètent quelques bruissements de cymbales. Un disque sans doute plus austère ou « difficile » mais qui mérite une écoute attentive.

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Bennie Maupin :« Early Reflections »

Bennie Maupin : « Early Reflexions » -  voir en grand cette image
Bennie Maupin : « Early Reflexions »
Cryptogramophone / Orkhêstra

> Cryptogramophone CG1137

Retour au quartette pour terminer notre tour d’horizon de ces parutions récentes, avec un saxophoniste de grande réputation mais qui n’a que très rarement enregistré sous son nom. Il s’agit de Bennie Maupin (1946) qui joue alternativement, et superbement, du saxo ténor, du saxo soprano et de la flûte alto. Très différent d’approche et de conception des disques présentés ci-dessus, celui-ci ne s’inscrit pas du tout dans une ligne post free malgré le phrasé très inventif du leader dont le jeu fin et ciselé est un modèle de goût. Les compositions, très élaborées, chatouillent agréablement l’oreille, en proposant des atmosphères parfois douces, parfois réfléchies, souvent assez calmes mais au swing très présent. Deux pièces qui font entendre une chanteuse d’opéra et de folklore traditionnel, ne dénotent pas du tout avec l’ensemble de l’album. Maupin est accompagné par un jeune trio polonais avec qui il se produit régulièrement en Europe depuis deux ans, ce qui permet une parfaite interaction entre les différentes voix. Rien à voir avec le « soliste américain accompagné par une rythmique européenne ». En outre, la production, très soignée s’accompagne d’une excellente prise de son en studio.

Une très belle réalisation et une occasion rêvée d’entendre un musicien bien trop sous-estimé malgré ses nombreux titres de gloire auprès des plus grands.

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> David S. Ware : « Shakti » - Aum Fidelity AUM052 - distribution Orkhêstra

David S. Ware (ts, kalimba), Joe Morris (g, perc), William Parker (b), Warren Smith (dm).

1. Crossing Samsara / 2. Nataraj / 3. Reflection / 4. Namar / 5. Antidromic / 6. Shakti.

Compositions de David S. Ware.

Enregistré à Brooklyn, le 9 mai 2008.


> Odean Pope : « What Went Before Vol. 1 » - Porter Records PRCD - 4003 - distribution Orkhêstra

Odean Pope (ts), Tyrone Brown (b), Mickey Roker (dm in 1995), Craig McLyer (dm in 2000).

1. You Remind Me : 2. Knot It Off / 3. Cis / 4. WL / 5. Good Question / 6. For All We Know / 7. Terrestrial / 8. Convictions.

Compositions d’Odean Pope, sauf (6).

Enregistré à Philadelphie (2, 4, 6, 7, 8) les 2 & 3 octobre 1995, et à la Knitting Factory, NYC (1, 3, 5) en septembre 2000.


> Odean Pope : « Plant Life » - Porter Records PRCD - 4017 - distribution Orkhêstra

Odean Pope (ts), Lee Smith (b), Sunny Murray (dm).

1. Two Dreams Part 1 / 2. Happiness Tears / 3. Plant Life / 4. I Want To Talk About You / 5. Scorpio Twins / 6. Thoughts / 7. Multiphonic / 8. Two Dreams Part 2.

Compositions d’ Odean Pope et Sunny Murray (2, 4).

Enregistré à Philadelphie, le 18 mai 2008.


> Trio 3 : « Wha’s Nine » - Marge 40 - distribution Futura & Marge et Socadisc

Oliver Lake (as), Reggie Workman (b), Andrew Cyrille (dm).

1. Gazzelloini / 2. Amreen / 3. ZC : 4. Come on Home, Baby / 5. Willow Song / 6. Striation / 7. Wha’s Nine / 8. Hasan.

Compositions de Eric Dolphy (1), Curtis Clark (2), Andrew Cyrille (3, 6), Leroy Jenkins (4), Reggie Workman (5, 7), Oliver Lake (8).

Enregistré au Sunset à Paris, le 28 octobre 2007.


> Fab Trio : « Live in Amsterdam » - Porter Records PRCD - 4014 - distribution Orkhêstra (A)

> Fab Trio : « A Night in Paris » - Marge 41 - distribution Futura & Marge et Socadisc (B)

Billy Bang (vln), Joe Fonda (b), Barry Altschul (dm).

(A) 1. Fabmusic Opening / 2. Go East - Da Bang / 3. Fabmusic Continuation - Spirits Entering.

(B) 1.-2. A Night In Paris, part 1 & 2 / 3. Da Bang / 4. Just a Simple Song / 5. China / 6. Spirits Entering.

Compositions de Joe Fonda (A2, B5), Barry Altschul (A2, B3, 4), Billy Bang (A3, B6) et collectives.

Enregistré au Bimhuis à Amsterdam, le 16 avril 2008 (1), et au Sunset à Paris, le 19 avril 2008 (2).


> Henry Grimes/Rashied Ali : « Going To The Ritual » - Porter Records PRCD - 4005 - distribution Orkhêstra

Henry Grimes (b, vln, voc), Rashied Ali (trap dm).

1. Hidden Forces Aggregate / 2. Easternal Mysticism, Virtue and Calm / 3. Gone Beyond the Gate / 4. This Must Have Always Happened.

Compositions de Rashied Ali (1, 4), Henry Grimes (2, 3, 4).

Enregistré à la Columbia University, NYC, en 2007.


> Bennie Maupin : « Early Reflexions » - Cryptogramophone CG1137 - distribution Orkhêstra

Bennie Maupin (as, ts, bcl, fl), Michal Tokaj (p), Michal Baranski (b), Lukasz Zyta (dm), + Hania Chowaniec-Rybka (voc on 4, 13).

1. Within Reach / 2. Escondido / 3. Inside the Shadows / 4. ATMA / 5. Ours Again / 6. The Jewel in the Lotus / 7.Black Ice / 8. Tears / 9. Not Later Than Now / 10. Early Reflactions / 11. Inner Sky / 12. Prophet’s Motifs / Spirits of the Tatras.

Compositions de Maupin (2, 4, 5, 6, 8, 10, 11, 12, 13) et collectives.

Enregistré à Varsovie, les 20-22 septembre 2007.

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> Liens :

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