« Le jazz tisse sa toile... »
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40 ans d’ECM : d’hier à aujourd’hui... et demain ?

Quatre nouveautés qui font le lien du passé au futur.

D 1er juillet 2009     H 18:19     A Thierry Giard    


L’année de son quarantième anniversaire, le label E.C.M. [1]. poursuit sur sa lancée en publiant à un rythme soutenu des disques qui ne peuvent pas passer inaperçus. Rien qu’en se limitant à la collection plus spécifiquement consacrée au jazz (en dehors des New series dédiées à la musique contemporaine et classique et tout aussi passionnantes), la diversité est de mise. En témoignent les quatre disques sur lesquels nous allons nous arrêter plus particulièrement ici.

Un anniversaire, c’est le moment de considérer positivement son passé, ce que fait Miroslav Vitous. C’est également l’occasion d’inviter les amis de toujours un peu perdus de vue, ainsi Egberto Gismonti. C’est, enfin, penser au présent et à l’avenir dans une dimension historique. En témoignent le pérégrinations de Louis Sclavis et les aventures électro-acoustiques d’un authentique maître de la musique actuelle : Evan Parker.

C’est au regard du temps qui passe que nous allons nous intéresser à ces quatre disques qu’on situera d’entrée de jeu à un très haut niveau artistique.

Miroslav Vitous Group w/ Michel Portal - « Remembering Weather Report » -  voir en grand cette image
Miroslav Vitous Group w/ Michel Portal - « Remembering Weather Report »
ECM / Universal

Miroslav Vitous

Le contrebassiste tchèque Miroslav Vitous fit partie de la première mouture du groupe Weather Report, l’autre européen de cette formation légendaire avec Joe Zawinul, de 1971 à 1974. Aujourd’hui, il se souvient de cette période à travers son nouvel album Remembering Weather Report qui ne manquera pas de surprendre ceux qui attendraient une musique aux couleurs électriques. C’est au Weather Report des origines que le contenu de ce disque se réfère. Le parti pris de Miroslav Vitous consiste essentiellement à se souvenir de la manière dont la musique était mise en jeu à l’intérieur du groupe : une thématique flottante, permettant une large composante improvisée d’où une esthétique du flou très aboutie. L’instrumentation choisie est assez éloignée de la référence évoquée : trompette (instrument absent de W.R. mais probable référence à Miles Davis, le mentor), sax, contrebasse, batterie et, en invité, Michel Portal à la clarinette basse sur 3 titres.

Il n’y a dans ce disque aucun thème provenant du répertoire de W.R.. L’introduction intitulée Variations on W. Shorter s’appuie sur la célèbre composition du saxophoniste, Neffertiti, enregistrée en 1967 par le quintet de Miles Davis ; c’est plutôt de ce côté qu’on cherchera la référence de Vitous. On constate rapidement que la contrebasse vagabonde entre sa fonction rythmique, plutôt marginale ici, et un rôle de soliste, essentiellement à l’archet. Cette souplesse est rendue possible par le jeu riche de Gerald Cleaver, très à l’aise dans ce contexte libre et ouvert sans être free. Le contenu de ce disque, très homogène ne permet pas de dégager une titre particulièrement significatif. Michel Portal se fond fort honorablement dans ce contexte en signant de belles phrases de clarinette basse, tendues, nerveuses, tout lui ! Franco Ambrosetti rappelle qu’il est aussi un brillant trompettiste prêt à bien des aventures. On notera que les variations sur Lonely Woman, en référence à Ornette Coleman permettent d’intégrer à cet hommage discographique un musicien pourtant fort éloigné de l’univers de Weather Report. Vitous souligne ainsi que le jazz est un univers où les portes s’ouvrent facilement d’une esthétique à une autre.

Egberto GISMONTI : « SAUDAÇÕES » -  voir en grand cette image
Egberto GISMONTI : « SAUDAÇÕES »
ECM / Universal

Egberto Gismonti

Egberto Gismonti fait partie de ces musiciens encensés hier et honteusement négligés aujourd’hui. Dans les années 80, il ne se passait pas une année sans une tournée européenne du guitariste-pianiste-compositeur brésilien, en duo, en trio, en quartet... Désormais plus rien si ce n’est quelques initiatives isolées et volontaristes comme celle d’Armand Meignan qui a invité Gismonti lors de l’Europa Jazz festival du Mans en 2008. Après 14 années d’absence sur le label ECM [2], ce disque est donc accueilli avec une attention toute particulière par ceux qui s’intéressent au parcours du musicien hors-normes qu’est Egberto Gismonti. Deux disques consacrés exclusivement aux cordes en deux volets : le compositeur avec une œuvre pour cordes (CD1) et le guitariste pour un duo avec son fils Alexandre.

Certains penseront à l’écoute de la première œuvre que cette musique est sans rapports avec le jazz. On peut l’admettre mais souhaiter également oublier les œillères et se rappeler qu’Egberto Gismonti a été l’élève de Nadia Boulanger lors de l’étape parisienne de sa vie de musicien. Fasciné par Schoenberg et Webern, il a étudié tout particulièrement les orchestrations de Maurice Ravel. Toutes ces influences fortes référées à la musique européenne du début du 20ème siècle transparaissent à travers cet « Hommage au métissage » (Sertões Veredas). Une musique où les rythmes du Brésil sont suggérés par les cordes, d’habile manière et avec finesse. On ne manquera pas de penser à Villa-Lobos en écoutant les couleurs d’une musique qui allie sens de la mélodie et richesse harmonique mais sans folie, on pourra le regretter.

Le second disque, en duo père-fils, a retenu plus particulièrement notre attention et justifie à lui seul l’achat de ce disque : un parcours musical scintillant à travers la carrière d’Egberto Gismonti. On retrouve par exemple Aguas & Dança, association de deux thèmes au répertoire du duo Gismonti / Nana vasconcelos à la fin des années 70. En dix plages dont 3 solos (deux du fils et un du père), c’est une musique dansante, lumineuse, fine et subtile qui nous est offerte, sans aucune nostalgie (saudade ?). Un superbe hymne au bonheur du temps qui passe et l’avènement d’un merveilleux guitariste : Alexandre Gismonti. L’avenir est assuré !

Louis SCLAVIS : « Lost on the way » -  voir en grand cette image
Louis SCLAVIS : « Lost on the way »
ECM / Universal

Louis Sclavis

Louis Sclavis a constitué un nouveau quintet ! Qui s’en étonnera quand on suit un peu la carrière de ce musicien avide de rencontres et de nouvelles couleurs pour habiller sa musique ? Après L’imparfait des langues, le disque précédent (remarquable) sur ce même label ECM, on retrouve la guitare de Maxime Delpierre et la batterie du fidèle François Merville complétées par la guitare basse d’Olivier Lété. Une formation somme toute assez sage, réhaussée pas la présence d’un saxophoniste qui associe sa voix au leader. Marc Baron (L’imparfait des langues) laisse ici sa place à Matthieu Metzger, musicien très investi dans des formes innovantes et créatives avec Marc Ducret, Paul Brousseau et actuellement intégré à l’Orchestre National de Jazz de Daniel Yvinec.

Lost on the Way, c’est une interprétation du mythe d’Ulysse : l’errance et le retour... D’une certaine manière, on retrouve là le chemin parcouru par le saxophoniste-clarinettiste. Depuis l’A.R.F.I. et son association avec Maurice Merle, dans le Workshop de Lyon en particulier. Les traces de cette période sont encore présentes à travers la construction et les couleurs de thèmes comme « De Charybde en Scylla », « Bain d’or » ou « L’absence » : folklores imaginaires et poétiques porteurs d’une grande force intérieure. Ce disque est une nouvelle pierre (précieuse parce que sauvage et fine) à placer sur le parcours de Louis Sclavis qui reste fidèle à lui même en s’entourant de musiciens brillants et stimulants pour donner vie à un projet contasté. Entre mélodies envoutantes qui s’étirent langoureusement (Bain d’Or) et quelques espaces plus « rockailleux » aux débordements électriques maîtrisés (Des bruits à tisser) ce répertoire tout neuf illustre pas sa diversité le voyage tourmenté d’Ulysse. Une épopée qui se termine bien... On attend la suite : Louis a encore de bien belles histoires à nous raconter.

Evan PARKER Electro-Acoustic Ensemble : « The Moment´s Energy »  -  voir en grand cette image
Evan PARKER Electro-Acoustic Ensemble : « The Moment´s Energy »
ECM / Universal

Evan Parker Electro-Acoustic Ensemble

L’Electro-Acoustic Ensemble d’Evan Parker existe depuis 1996. Avec cinq disques sur le label ECM, cette formation a pu baliser un parcours riche et original, assez atypique dans le monde du jazz et des musiques improvisées. Sextet à l’origine, l’ensemble compte aujourd’hui 14 membres : musiciens, acousticiens, informaticiens, chercheurs. Tous sont totalement investis dans le projet commun initié par le maître Evan Parker : créer une musique concertante, presque une musique de chambre qui associe intimement instruments acoustiques et électroniques sur une base spontanée relevant de l’improvisation, aussi proche que possible de la création « live ».

Il en résulte une œuvre totalement inclassable, originale et donc passionnante. La matière sonore reste vivante et mouvante. La musique ne se laisse jamais absorber par la technologie du son : l’équilibre est délicat mais reste constamment maîtrisé. L’humain garde la main ! On ne manquera pas de jeter un coup d’œil à la photo qui illustre l’intérieur du livret. Elle donne une idée de l’esprit de laboratoire de savants fous qui règne dans ce projet. Des hommes mûrs forgés par des expériences multiples qui savent avec sagesse dompter la technologie en gardant le sens du jeu. On est loin de la sophistication polissée des studios de l’IRCAM !

> Les disques ECM sont distribués par Universal Music France

> Miroslav VITOUS Group w/ Michel Portal : « Remembering Weather Report » - ECM 2073

Miroslav Vitous : contrebasse / Franco Ambrosetti : trompette / Gary Campbell : saxophone ténor / Gerald Cleaver : batterie // invité : Michel Portal : clarinette basse (sur 2, 4 & 6).

01. Variations On W. Shorter / 02. Variations On Lonely Woman / 03. Semina (in 3 parts) / 04. Surfing With Michel / 05. When Dvořák Meets Miles / 06. Blues Report

Compositions de Miroslav Vitous, sauf 2, composé par Ornette Coleman.

Enregistré à l’automne 2006 et au printemps 2007.


> Egberto GISMONTI : « SAUDAÇÕES » - ECM 2082 (2 CD)

CD1 : Camerata Romeu, orchestre à cordes sous la direction de Zenaida Romeu

CD2 : duo de guitares - Alexandre Gismonti et
Egberto Gismonti

Enregistré en août 2006 et avril-mai 2007

CD1 : SERTÕES VEREDAS I-VII – « Tributo à miscigenação »

CD2 : 01. Lundu / 02. Mestiço & Caboclo / 03. Dois Violões / 04. Palhaço (solo A. Gismonti) / 05. Dança dos Escravos / 06. Chora Antônio ( solo A. Gismonti) / 07. Zig Zag / 08. Carmen / 09. Aguas & Dança / 10. Saudaçoes (solo E. Gismonti)


> Louis SCLAVIS : « Lost on the way » - ECM 2098

Louis Sclavis : clarinettes, saxophone soprano / Matthias Metzger : saxophones soprano et alto / Maxime Delpierre : guitare / Olivier Lété : basse électrique / François Merville : batterie.

Enregistré en septembre 2008 au Théâtre de Saint Quentin-en-Yvelines.

Compositions de Louis Sclavis sanf 2 : Sclavis-Lété.

01. De Charybde en Scylla / 02. La première île / 03. Lost on the Way / 04. Bain d’or / 05. Le sommeil des sirènes / 06. L’Heure des songes / 07. Aboard Ulysses’s Boat / 08. Les Doutes du Cyclope / 09. Un vent noir / 10. The Last Island / 11. Des bruits à tisser / 12. L’Absence.


> Evan PARKER Electro-Acoustic Ensemble : « The Moment´s Energy » - ECM 2066

Evan Parker : saxophone soprano saxophone / Peter Evans : trompette, trompette piccolo / Ko Ishikawa : shō / Ned Rothenberg : clarinette, clarinette basse, shakuhachi / Philipp Wachsmann : violon, live electronics / Agustí Fernandez : piano, piano préparé / Barry Guy : contrebasse / Paul Lytton : percussion, live electronics / Lawrence Casserley : signal processing instrument / Joel Ryan : échantillonnage et signal processing / Walter Prati : ordinateur / Richard Barrett : live electronics / Paul Obermayer : live electronics / Marco Vecchi : projection du son.

a) Parties : I, II, III, IV, V, VI, VII / b) Incandescent Clouds

Enregistré en novembre 2007.


[1Edition of Contemporary Music

[2L’album Zig Zag en trio avec Nando Carneiro (guitare et synthétiseur) et Zeca Assumpção (contrebasse) avait été enregistré en 1995 - ECM 1582 -