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Mesdames et messieurs : ensemble(s) !

On est encore loin de la parité mais...

D 28 avril 2010     H 22:13     A Thierry Giard    


En 2007, la sociologue Marie Biascatto [1]. publiait les résultats d’une enquête ethnographique menée dans le cadre de recherches pour le CNRS. Son livre, Femmes du jazz, sous-titré « Musicalité, féminités, marginalisations » visait à démontrer, chiffres et témoignages à l’appui, que l’univers du jazz est encore largement masculin, ce n’est pas une grande découverte mais cela méritait d’être analysé. Selon cette étude, les chanteuses sont, certes, majoritaires (65% des chanteurs sont des femmes) mais, chez les instrumentistes, les femmes sont très largement minoritaires (4%). On est bien loin de la parité réclamée en politique !

Trois ans après la publication de ce livre, il n’y a pas eu de changement radical mais une évolution lente mais certaine est perceptible. Parmi les disques qui nous sont parvenus récemment, on trouve des productions émanant de formations mixtes (Synapse, Das Rote Gras), d’instrumentistes ou vocalistes leaders (Alexandra Grimal, Sophie Alour, Claudia Solal), de formations à parité « égale » (Shoot The Moon) et même d’une formation exclusivement féminine (X-elle).

Voici donc un petit panorama très partiel de quelques disques récents pour illustrer notre propos, en commençant par des saxophonistes qui sont loin de faire de la figuration et s’imposent comme des jazzwomen majeures.

Alexandra Grimal : « Seminare Vento » -  voir en grand cette image
Alexandra Grimal : « Seminare Vento »
Free Lance records / Sphinx
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On aime !

« Une découverte réjouissante ». C’est ainsi que Jean Buzelin intitulait, en septembre 2009, sa chronique du disque « Shape » d’Alexandra Grimal. Pour le label Marge, elle avait enregistré en trio. Cette fois, elle se présente à la tête d’un quartet dans un nouvel album : « Seminare Vento » publié chez Free Lance. Après la découverte, on est au stade de la confirmation et de l’enchantement. La saxophoniste est éblouissante d’imagination et de finesse et elle a trouvé un trio bruxellois (italo-portugais, en fait) avec lequel elle crée une musique vivante, vibrante, mouvante, d’une richesse rare. En évitant habilement de jouer la soliste accompagnée, elle impulse des idées qui, reprises par ses acolytes, dessinent des paysages dont les lignes s’enchevêtrent dans une esthétique remarquable. Les modes de jeu pourraient évoquer le quartet de Wayne Shorter (cette façon de désarticuler les conventions) mais l’inspiration est totalement originale bien que la musique chemine toujours avec une insouciante féconde dans les larges allées du jazz libre. Le tout a été brillamment capté par Gérard de Haro dans ses studios du Vaucluse, un ingénieur du son qui est aussi un génie du son. Au final, un disque magistral !

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On aime !
Gamlen-Perchaud-Jannuska : « Synapse » -  voir en grand cette image
Gamlen-Perchaud-Jannuska : « Synapse »
Paris Jazz Underground / CD Baby

Parmi les saxophonistes dont on parle aujourd’hui, l’anglaise Amy Gamlen a su imposer sa voix depuis qu’elle s’est installée à Paris en 2001. Il faut dire qu’elle possède une qualité de son exceptionnelle sur les différents saxophones. Synapse est un trio qui vise l’équilibre entre chacun de ses pôles. Chacun compose, aucun ne s’impose et, à trois, ils osent une musique aérienne qui se construit de façon communautaire et égalitaire. Dans leur version de Skylark, seul standard de ce disque, la mélodie s’enroule autour d’un leitmotiv envoûtant. Bien que l’enregistrement date de septembre 2007, ce disque n’est publié qu’aujourd’hui sur le nouveau label (leur label !) Paris Jazz Underground. En 2010, la réputation du batteur canadien, Karl Jannuska, du guitariste Pierre Perchaud et d’Amy Gamlen n’est plus à faire et ce disque en est une preuve évidente. Du jazz inventif et structuré, libre et mélodique, swinguant et tonique. Quelle classe !

Sophie Alour : « Opus 3 » -  voir en grand cette image
Sophie Alour : « Opus 3 »
Plus Loin Music / Harmonia Mundi

La troisième saxophoniste de cette sélection n’est autre que Mademoiselle Sophie Alour (comme on dit...). Pour son Opus 3, elle pose, en noir et blanc, avec l’assurance d’un top-model : belle pochette (une habitude pour le label Plus Loin Music) ! Au verso, on découvre la composition de sa formation : Yoni Zelnik (peut-on trouver beaucoup de contrebassistes aussi fiables sur bien des terrains ?), Karl Jannuska (décidément et justement incontournable à la batterie) et Éric Legnini. Ah ! Legnini, au piano ? Eh non, à la réalisation... A l’écoute des deux tiers de ce disque, on perçoit d’ailleurs une absence du piano, comme si l’instrument harmonique avait été gommé de l’espace sonore. Sophie Alour joue fort bien certes, mais son discours raffiné peine à séduire. Elle déroule de jolies phrases sur une base rythmique trop linéaire et on attend longtemps le point de rencontre, voire de collision où tout va se jouer. Il se produit tardivement avec Caprice : le trio se fait plus mordant et la musique gagne en profondeur. Cette impression se confirme avec Karlston, une composition de Karl Jannuska où la princesse Sophie Alour évoque le roi Rollins. Belle conclusion enfin avec « Petite anatomie du temps qui passe... ». Mais le disque s’achève. Dommage, on avait enfin l’impression que tout commençait.

Et si on faisait un petit tour du côté de l’Allemagne...

Das Rote Gras : « Zipotam » -  voir en grand cette image
Das Rote Gras : « Zipotam »
Meta records / Codaex

Le label Meta Records publie « Zipotam », second album de l’ensemble franco-allemand Das Rote Gras dirigé par le guitariste-polyinstrumentiste Karsten Hochapfel. Dans ce septet on a confié les flûtes aux filles, c’est assez classique en soi. Selon les titres, ce sont Adeline Salles ou Sylvaine Hélary qui se succèdent sur cet instrument. Sylvaine Hélary, par ailleurs sociétaire des Arpenteurs de Denis Colin [2], se livre aussi à quelques interventions vocales dans le cadre d’arrangements fort joliment ficelés.

Car cet orchestre a vraiment de l’allure et une impertinente élégance que n’aurait pas reniée Boris Vian, leur maître à penser en terme d’humour, de créativité joyeuse et de polyvalence. Avec une belle qualité d’écriture, même lorsqu’il s’agit d’emprunts à J-S Bach, une manière subtile d’allier les timbres et de varier les formes, Das Rote Gras supporte la référence du Vienna Art Orchestra en moins grand mais tout aussi stimulant et, pour tout dire, enthousiasmant. Un disque vers lequel on revient avec plaisir.

Shoot The Moon : « Glory & Decay » -  voir en grand cette image
Shoot The Moon : « Glory & Decay »
Jazzwerkstatt JW / records-cd.com

La parité femmes-hommes existe dans le jazz, le sextet berlinois Shoot The Moon en est l’illustration. Leur disque « Glory & decay » n’est certes pas une nouveauté (paru en 2008, il nous est parvenu en cours d’hiver) mais il permet de découvrir une formation qui ne manque ni d’air, pour proposer une musique pleine de fougue et de vitalité assez délirante, ni d’airs pour captiver l’oreille de l’auditeur. La thématique n’est pas sans évoquer Kurt Weill pour le côté cabaret décadant, la place des chansons et des rythmes tournoyants. On remarque la fougue des solistes au premier rang desquels la saxophoniste alto Almut Schlichting (« emperruquée » comme Marie-Antoinette, mais elle ne perd pas la tête !), la trompettiste à la sonorité « brass-band » Sabine Ercklentz et la vocaliste Winnie Brückner, entre pop-singer et diva déjantée. Les hommes de l’équipe assurent avec talent la rythmique et une partie très pertinente de clarinette basse. C’est bien fait sans viser une perfection, pas indispensable d’ailleurs, et cette musique ne manque ni d’âme ni de cœur. On imagine que leurs prestations scéniques ne doivent pas être tristes !

Au pays des fées...

Claudia Solal Spoonbox : « Room Service » -  voir en grand cette image
Claudia Solal Spoonbox : « Room Service »
Le Chant du Monde / Harmonia Mundi
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On aime !

Sensibilité sans doute très féminine, imagination fertile et débridée, maîtrise de la voix et du concept. Avec son groupe Spoonbox, Claudia Solal frappe un grand coup et nous touche au cœur. Claudia est une merveilleuse conteuse [3]. À travers ce disque, elle se transforme en Alice au Pays des Merveilles et nous guide dans son univers fantastique et onirique évoquant le rock progressif autant que Schönberg (Pierrot Lunaire ?). On perçoit une parfaite connivence avec des instrumentistes qui se glissent totalement dans cet espace narratif pour en dresser l’architecture. Sa complicité avec Benjamin Moussay, le magicien des claviers et des sons loufoques, remonte aux « Porridge days », leur précédent duo. Jean-Charles Richard est un saxophoniste capable de se glisser dans des climats très divers, tempérés ou totalement déréglés et Joe Quitzke joue à merveille le rôle de l’horloger fantaisiste par un habile agencement de rythmes et de couleurs. Paradoxalement, ce disque est une suite de chansons mais il va bien au delà : c’est un ensemble parfaitement homogène où la voix se mêle aux errances des instruments tout en fixant le cap. Du grand art. Un disque magique et, en cela, exemplaire et indispensable !

100% féminin...

X-elle : « You better get up » -  voir en grand cette image
X-elle : « You better get up »
Altrisuoni / Anticraft

Pour conclure ce panorama de quelques formations mixtes, une formation uniquement féminine intitulée X-elle pour un album plein de fougue et d’énergie soul-funk made in Switzerland (sur le label Altrisuoni). Les hommes sont confinés derrière la console de mixage pour enregistrer un octet qui interprète presque exclusivement les compositions de la saxophoniste baryton Corinne Windler (on remarquera l’Afro Blue de Mongo Santamaria pas mal ficelé !). Cette musique invite à la danse mais ne manque pas d’épaisseur et de corps en privilégiant largement les sonorités acoustiques sans recours aux effets électro-décoratifs qu’on rencontre habituellement dans le genre. X-elle est donc une formation qui joue, qui improvise autour de la voix de Nina Gutknecht (qui fait mieux que bien des vocalistes soul souvent formatées). Et, en plus, ces femmes ne manquent pas d’humour (suisse) et glissent ici ou là quelques petites phrases « couleur locale » pour le fun. Bien vu, bien fait !

Les références :

> Alexandra GRIMAL : « Seminare vento » - Free Lance FRL-NS-1001 - Sphinx distribution

Alexandra Grimal : saxophones ténor et soprano / Giovanni Di Domenico : piano / Manolo Cabras : contrebasse / Joao Lobo : batterie

01. Aranda (G di Domenico) / 02. Crista (J. Lobo) / 03. Mitote (G di Domenico) / 04. Sans Raison (A Grimal) / 05. Eh ! (G di Domenico) / 06. Saudades Correspondidas (A Grimal) / 07. Passage ( A Grimal) / 08. Elks Around (A Grimal) / 09. Marcher (A Grimal) / 10. Saudades Correspondidas / Ellipse (A Grimal)

Enregistré en août 2009 au Studio La Buissonne - Pernes les Fontaines - par Gérard de Haro

> SYNAPSE (Amy Gamlen - Pierre Perchaud - Karl JANNUSKA) : « Synapse » - Paris Jazz Underground PJU 004 - distribué par CD Baby

Amy Gamlen : saxophones / Pierre Perchaud : guitares / Karl Jannuska : batterie

10 compositions originales signées par les memebres du trio + Skylark de Carmichael/Mercer

Enregistré en septembre 2007.

> Sophie ALOUR : « Opus 3 » - Plus Loin Music PL 4524 - distribution Harmonia Mundi

Sophie Alour : saxophones ténor et soprano / Yoni Zelnik : contrebasse / Karl Jannuska : batterie / Éric Legnini : réalisation

01. Grekerna / 02. Mystère et boule de gomme ! / 03. Eloge du lointain / 04. Ode à Arthur Cravan / 05. Haunted / 06. En ton absence / 07. Why people always laugh about serious things ? / 08. Pensée vagabonde / 09. Caprice / 10. Karlston / 11. Petite anatomie du temps qui passe...

Compositions de Sophie Alour, sauf 1 et 10.

Enregistré à Paris en septembre 2009.

> DAS ROTE GRAS : « Zipotam » - Meta Records META 051 - distribution Codaex

Adeline Salles : flûte / Sylvaine Hélary : flûte, flûte alto, voix / Daniel Glatzel : sax ténor, clarinette, piano, son / Nicolas Cambon : trompette, pichotte / Mathias Götz : trombone / Karsten Hochapfel : guitare, violoncelle, banjo, piano / Benny Schaefer : contrebasse / Gabriel Hahn : batterie

Enregistré entre octobre 2008 et novembre 2009 à Berlin, Munich et Paris

8 compositions originales dont deux basées sur des œuvres de Jean-Sebastien Bach

> SHOOT THE MOON : « Glory & Decay » - Jazzwerkstatt JW 053 - disponible sur www.records-cd.com

Almut Schlichting : sax alto et compositions / Winnie Brückner : vocal / Sabine Ercklentz : trompette / Tobias Dettbarn : clarinette basse / Sven Hinse : contrebasse / Rudi Fischerlehner : batterie

12 compositions originales.

Enregistré à Berlin en mars 2008

> Claudia SOLAL SPOONBOX : « Room service » - Le Chant du Monde CDM160 - distribution Harmonia Mundi

Claudia Solal : voix / Benjamin Moussay : claviers / Jean-Charles Richard : saxophones / Joe Quitzke : batterie / invité, Régis Huby : violons

01. Salomé / 02. A Thought went up my Mind today / 03. Blocks / 04. Tara’s Room / 05. Double Rabbit / 06. Soundscape / 07. Room Service / 08. But the Birds above / 09. The Winter of our Discontent / 10. Jellybird Pie / 11. I shall keep singing - The Sky is low
/ 12. The Den

Enregistré en 2009.

> X-ELLE : « You better get up » - Altrisuoni LC 0504 - distribution Anticraft

Corinne Windler : sax baryton, compositions (sauf 4 et8) / Nina Gutknecht : vocal /
Céline Clénin : sax alto / Katrin Marti : saxophones ténor et soprano / Andrea Isenegger : guitares / Fabienne Ambühl : piano / Martina Berther : basse / Valeria Zangger : batterie

01. You Better Get Up / 02. This Lan / 03. Michigan Avenue / 04. Afro Blue (M. Santamaria) / 05. The Lucky Few / 06. Just Like Spring / 07. Making The Call / 08. Kebnekaise (B. Meyer)

Enregistré à Zürich en 2009

> Liens :

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[1Maître de conférences en sociologie à l’Université Paris 1 Panthéon Sorbonne, Marie Biascatto est membre du laboratoire Georges Friedmann (Paris 1-CNRS) et chercheuse associée au Centre Maurice Halbwachs (ENS-EHESS-CNRS)

[2La Société des Arpenteurs, formation à géométrie variable drivée par le clarinettiste basse et compositeur Denis Colin. Lire la chronique du disque Subject to Change...

[3Les non-anglophones regretteront sans doute que tous les textes soient en anglais !