« Le jazz tisse sa toile... »
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Daniel Humair dépeint « Pas de Dense ».

Nouveau disque en trio avec Bruno Chevillon et Tony Malaby.

D 20 mai 2010     H 17:59     A Thierry Giard    


Le hasard du calendrier a fait que nous avons pu rencontrer Daniel Humair le 1er mai, quelques jours après que nous ayons reçu et écouté « Pas de dense », le nouvel album qu’il a enregistré pour le label Zig-Zag Territoires en compagnie de deux de ses complices assez habituels : le contrebassiste Bruno Chevillon et le saxophoniste Tony Malaby.

Daniel Humair - Tony Malaby - Bruno Chevillon : « Pas de dense » -  voir en grand cette image
Daniel Humair - Tony Malaby - Bruno Chevillon : « Pas de dense »
Zig-zag Territoires / Harmonia Mundi

L’entretien s’est déroulé à Granville où Daniel Humair, le peintre, exposait une sélection de ses œuvres récentes (Granville-Gallery). Pendant quelques minutes, il a accepté, bien volontiers, de redevenir le musicien ouvert que l’on connaît pour parler du making-of de ce superbe album qui donne à entendre une conception superlative de l’improvisation libre. On le lira plus loin, l’agencement de ces compositions instantanées, comme il aime à les qualifier, n’est pas sans lien avec le travail du plasticien et son fin palais de gastronome !

« Pas de dense » est un disque majeur construit avec rigueur et méthode en douze séquences sans titre. Il met en valeur des paysages sonores changeants et contrastés qui révèlent un niveau exceptionnel d’écoute mutuelle et de complicité musicale. Et, en parcourant attentivement ce disque, on ne peut que s’associer au point de vue de Michel Portal, auteur du texte de pochette : « En nous menant de l’incantation, ou de l’imploration à la transe obsessionnelle et sauvage, Humair lance et provoque des formes inouïes, Chevillon s’engage en funambule vers des ailleurs jusqu’au paroxysme, Malaby en explorateur audacieux parcourt, de la contemplation au lyrisme ces espaces ouverts, sans limite ».

Un disque exemplaire, dense et essentiel, au sens littéral du mot.

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Entretien avec Daniel Humair

à Granville (Manche), le 1er mai 2010.

> Thierry Giard / CultureJazz : Parlez-nous de la genèse de ce trio :

> Daniel Humair : J’avais organisé un concert dans le sud. Tony (Malaby, NDLR) est arrivé un peu à la dernière minute... Il pleuvait, les conditions n’étaient pas très faciles, il faisait froid et on s’est dit : « On n’aura pas le temps de répéter : on joue ! ». On a fait un set d’une heure et quart avec un morceau, un parcours en une pièce et on a eu une grosse réaction, nous. Et les gens ont réagi d’une manière fantastique. On s’est dit : « on va enregistrer ça ! ».

Quand nous sommes arrivés au studio, nous avions préparé deux ou trois trucs et nous avons commencé à jouer sans jamais les regarder !

On a joué et on s’est dit : « On en refait une seconde dans ce genre-là... ». On doublait, on repartait et c’est devenu de la musique. Ce que j’appelle de la composition instantanée sans tomber dans les écueils du free, c’est à dire du remplissage, bourré d’énergie.

Cette musique est énergique quand il le faut mais elle est aussi très lyrique et très réservée à d’autres moments. Je pense qu’on a tous les trois « nettoyé le terrain » sur notre boulot : je n’ai pas joué comme d’habitude, je n’ai pas utilisé ce que je savais, je suis arrivé assez vierge. Bruno Chevillon aussi et Tony Malaby, devant, a vraiment pu jouer comme il pensait sans avoir à assurer des trucs particuliers...

Finalement, c’est une musique assez nouvelle, une nouvelle façon de jouer free. C’est la liberté, je ne dirais pas surveillée (je l’ai déjà placé !) : c’est une liberté d’écoute. C’est l’extrême attention à ce que fait l’autre. C’est la vraie conversation ; quand vous écoutez ce que l’autre vous dit. Et de ce point de vue, je pense qu’on a vraiment fait du bon boulot. Énormément aidés par la prise de son qui est vraiment formidable...

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Daniel Humair, peintre et musicien, à Granville.
Le 1er mai 2010 - Photo © CultureJazz

> On a l’impression qu’il y a vraiment une grande concentration. Chacun réagit au quart de seconde aux idées des autres...

> C’est ça l’écoute ! Si vous pensez à briller et à faire un truc (tiens je vais faire ça, ça va être super !), vous n’écoutez plus. Ici, on est complètement nu au service de sa réaction immédiate. Je pense que c’est assez honnête d’aller dans cette direction là... Nous, nous pouvons nous le permettre parce que nous n’avons rien à vendre, en fait. Le principe de départ, c’est que, avec ce jazz-là, nous ne sommes pas là pour placer des tubes, pour faire de l’exhibition. C’est vraiment de la musique de conversation et ça a fonctionné d’une manière assez étonnante, à mon avis ! J’en suis vraiment satisfait.

J’en ai fait des disques mais j’ai rarement été aussi excité qu’à l’idée de sortir celui-ci.

> Tout à l’heure, vous avez parlé de Tony Malaby « devant »... Est-ce une conception du soliste accompagné qui subsiste malgré tout ?

> Non ! Il était devant moi et Bruno était en cabine. Il était devant, dans l’espace du studio... mais en fait, il est même « derrière » parfois ! Chacun est, à son tour, « devant » : c’est vraiment le collectif sans ego, sans magouilles, voilà...

> Le texte de pochette est signé Michel Portal...

> Je lui ai dit : « Tu ne veux pas me faire un texte ? ». Il m’a répondu qu’il n’avait jamais fait ça et je lui ai dit : « Essaie ! ». Il m’a demandé de ne pas l’utiliser s’il ne me plaisait pas... Il l’a fait et, moi, je trouve ça super ! C’est un texte qui ressemble à ce qu’on a joué. Il a écouté, il a dit ce qu’il pensait.

> Vous avez enregistré au Studio La Buissonne de Gérard de Haro à Pernes les Fontaines (Vaucluse, NDLR)...

> On a enregistré 2 heures 30 de musique à la Buissonne sur deux jours. Nous n’avions que des premières prises parce qu’il n’y avait pas de thèmes. Dans cette masse, nous avons chacun sélectionné ce que nous pensions garder et, à la fin, nous sommes quasiment tombés d’accord sur les mêmes choses pour que ce soit cohérent.

L’organisation des morceaux dans le disque, c’est finalement ce qui a été le plus difficile pour qu’il y ait un espèce de passage de témoin, que ça fasse une vraie pièce...

> On y découvre des atmosphères différentes d’une plage à l’autre... Ce n’est donc pas la continuité chronologique de votre improvisation ?

> On a fait quelques coupes... Une fois, par exemple, nous avions une fin qui ne nous plaisait pas. Nous refaisions un morceau un peu dans le même esprit, parfois la fin était meilleure. Nous n’avons pas fait beaucoup de collages mais nous avons fait en sorte que ce soit cohérent...

Sylvain, trompettiste-pêcheur joue pour Daniel Humair, à Granville. -  voir en grand cette image
Sylvain, trompettiste-pêcheur joue pour Daniel Humair, à Granville.
1er mai 2010 - Photo © CultureJazz

> Peut-on dire alors qu’on est encore dans l’improvisation et l’instantané ?

> Oui, bien sûr, c’est une histoire de mise en place : faire coller deux improvisations ensemble... Il n’est pas dit qu’on doit tout jouer d’un premier jet !

Nous avons même joué des pièces extrêmement courtes, de l’ordre de 30 secondes. On n’a pas vraiment tout utilisé mais on en a placé en intro. On aurait très bien pu les juxtaposer et faire un morceau avec, comme quatre dessins... Le principe du tryptique. Qu’est-ce que c’est un tryptique ?... C’est trois toiles qu’on assemble pour qu’elles fonctionnent avec une certaine cohérence. Ça ne veut pas dire qu’on a réalisé la seconde en rapport avec la première.

> Ce travail d’agencement entre les morceaux, c’est pratiquement un travail de plasticien, donc ?

> Bien sûr, c’est un travail de plasticien. C’est le même fonctionnement. Quand vous accrochez des tableaux, vous recherchez une certaine unité pour permettre une lecture qui soit cohérente. Quand j’accroche mes tableaux, je fais en sorte que le parcours n’ait pas de trous ou qu’il n’y ait pas des choses qui tout d’un coup prennent le pouvoir et effacent les autres.

C’est comme une sauce : on met les ingrédients pour que la sauce ait une certaine unité. Si vous sentez trop un arôme dans une sauce, ça tue les autres. Ce qu’on essaie de faire, c’est un peu cela : avoir une unité sonore comme on a une unité visuelle dans un accrochage. Ce n’est pas du tout de la magouille au montage !

> Compte tenu de tout cette mise en forme, le disque est donc très différent du concert...

> C’est de toute façon toujours différent parce qu’il n’y a pas de répertoire. Ça dépend du son, ça dépend de l’humeur... Le jazz, c’est ça ! C’est une musique qui est dépendante de tout le contexte : de l’humeur, du caractère des musiciens, du son des instruments. À Chaque fois, il faut être free dans la tête. Vous arrivez dans une expérience où vous ne pouvez pas préparer vos coups. Certains groupes préparent un peu plus mais même des gens qui jouent des arrangements tous les soirs, s’ils changent un peu le tempo, ce n’est plus la même chose. Nous, on veut carrément sortir de tout ce qui fait qu’on peut placer un boulot. On ne vient pas, chaque soir, montrer le résultat d’un travail qui a été répété. Nous, on arrive, on joue ce qu’on ressent « on the spot » !

> De votre point de vue, qu’est-ce qui différencie Tony Malaby des autres saxophonistes avec lesquels vous avez joué ?

> Il a, en tout cas une chose, c’est qu’il est prêt à jouer complètement ouvert. La plupart du temps, même les très bons veulent amener des morceaux. Ils veulent être dans un terrain sûr. Lui, il s’en fiche. C’est l’instinct. Que ce soit de la forêt ou bien du sable, c’est la même chose. Il s’accommode de ce qu’il trouve. C’est déjà le premier truc !

Deuxièmement, il a des moyens techniques hallucinants qui lui permettent d’être complètement libre et complètement instantané et réceptif. Il ne va pas chercher comment il va se débrouiller, il y va et ça sort ! Ça c’est très important.

Rythmiquement, il est fantastique. Il y en a d’autres qui sont formidables mais lui, il a vraiment un concept de jeu d’instrument qui fait que c’est à la fois complètement créatif et complètement juste.

> À la manière de Dave Liebman, c’est un musicien très ouvert aux expériences multiples. Il se mêle à de nombreux musiciens pour vivre des expériences nouvelles...

> J’adore Liebman, il y en a plein que j’aime ! Il se trouve qu’on a voulu faire ça comme ça parce qu’on avait des atomes crochus et qu’on a travaillé dans une direction qu’on avait envie de mettre sur disque.

> Daniel Humair - Tony Malaby - Bruno Chevillon : « Pas de dense » - Zig-zag Territoires ZZT 100404 - distribution Harmonia Mundi

Daniel Humair : percussion / Tony Malaby : saxophones / Bruno Chevillon : contrebasse

12 séquences sans titres.

Enregistré les 8 et 9 décembre 2009 au Studio La Buissonne (Pernes les Fontaines - F -84) par Gérard de Haro.


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