« Le jazz tisse sa toile... »
Vous êtes ici : Accueil » Disques, livres & Co » Chroniques 2010 » Petit tour d’Europe...

Petit tour d’Europe...

...en huit albums.

D 10 septembre 2010     H 15:15     A Jean Buzelin    


Non, ce petit tour d’Europe n’est pas une promenade à travers quelques festivals, mais plus simplement un petit voyage sédentaire au son de quelques disques qui ont attiré mon attention ces derniers mois. Il se trouve aussi que, cet été, l’Europe du jazz a vu disparaître l’une de ses plus grandes figures, l’un de ses éléments moteurs qui, depuis quarante-cinq ans, ont permis au Vieux Continent de s’affirmer dans la création et le développement de “nouvelles musiques improvisées“ (et écrites, ne l’oublions pas), et de les faire rayonner tout autour du globe. Au niveau mondial, des Etats-Unis à la Chine en passant par dans tous les pays d’Europe, le saxophoniste-clarinettiste, compositeur et chef d’orchestre néerlandais Willem Breuker était, de loin, le plus connu. Avec son Willem Breuker Kollektief, il a parcouru la planète en long et en large. Si son nom reste associé, notamment en France, à ce formidable orchestre, il convient de rappeler qu’il laisse une œuvre considérable : des centaines de compositions pour toutes les formations possibles et imaginables, des trios d’orgues de Barbarie aux orchestres symphoniques, des quatuors à cordes jusqu’aux trompes marines, des pièces de théâtre musical aux musiques de films, etc., etc., etc. En pesant ses mots et sans chercher les rapprochements à deux sous, on peut se risquer de dire que Willem Breuker était, pour les musiques nouvelles européennes, le jazz au sens le plus large du terme, et le monde musical en général, un peu l’équivalent de Duke Ellington pour la musique afro-américaine. Sa mort, le 23 juillet dernier, a été diversement annoncée en France par divers médias, et évidemment ignorée par le culturellement correct Télérama et son pendant radiophonique France Culture (à ma connaissance, car je n’ai pas l’oreille vissée sur le poste 24 heures sur 24).

Han Bennink

Han Bennink Trio : « Parken »  -  voir en grand cette image
Han Bennink Trio : « Parken »
ILK / Orkhêstra
on aime !
on aime !

La tristesse de la disparition de Willem Breuker ne doit pas masquer le bonheur que nous avons de retrouver une nouvelle fois son plus ancien compagnon, le percussionniste Han Bennink — ils avaient enregistré ensemble New Swing Acoustic Duo, le premier disque indépendant européen en 1967 (ICP) — ici à la tête d’un trio que complètent deux excellents musiciens danois. Une occasion rare car cet éternel trublion a plutôt l’habitude de “semer la pagaille“ (un immense bonheur) sur toutes les scènes où il installe ses tambours et ses cymbales. Et voilà que démarrent grondements, roulements, bombardements et autres déferlements à travers lesquels le pianiste cherche des trous pour se glisser et le clarinettiste arrive à trouver son chemin. Énergie folle mais maîtrisée, éclatements collectifs mais respirations, impros free mais thèmes mélodiques, perturbations du batteur mais swing intense, etc. Et, parfaitement intégrées dans ce disque au bout du compte parfaitement construit, trois pièces d’Ellington, justement, et pas les plus connues. Le plaisir de l’écoute est total.

Carolyn Hume & Paul May

Carolyn Hume / Paul May : « Come to Nothing » -  voir en grand cette image
Carolyn Hume / Paul May : « Come to Nothing »
Leo Records / Orkhêstra

Traversons la Manche pour aborder les brumes musicales de la troublante et fascinante pianiste Carolyn Hume (lire la chronique d’octobre 2008) qui retrouve ici le percussionniste Paul May avec qui elle avait enregistré ses trois premiers disques (celui-ci est le septième chez Leo Records). Dès l’entrée, nous sommes plongés dans cette atmosphère crépusculaire qu’elle installe lentement avec un minimum de notes (un peu à la manière de Satie, mais la comparaison s’arrête là, quoique…). Aux touches aiguës tombant comme des gouttes de pluie, répondent les graves, sombres, profondes et résonnantes, tandis que le batteur, tout aussi parcimonieux et pictural, froisse, gratte, frotte, frôle, fait grincer quelques cymbales, et parfois prend le développement en mains. Dans l’attente d’une résolution, d’un dénouement qui n’arrive jamais, l’auditeur guette le moment où la musique va finir par se désintégrer d’elle-même. Et puis non, l’attente demeure, jusqu’à la fin du disque, lorsque le piano se retrouve seul, caressé avec la plus grande délicatesse possible. On posait déjà la question après son premier disque : mais que va pouvoir encore jouer Carolyn Hume ?

Evan Parker-Barry Guy-Paul Lytton

Evan Parker / Barry Guy / Paul Lytton : « Nightwork » -  voir en grand cette image
Evan Parker / Barry Guy / Paul Lytton : « Nightwork »
Marge / Futura et Marge
on aime !
on aime !

C’est en club, à Paris, et non en quelque “espace culturel“ où l’on a trop tendance à enfermer ces musiques, que Gérard Terronès a eu la bonne idée d’enregistrer le fameux trio Evan Parker-Barry Guy-Paul Lytton, vieux partenaires de la free music britannique et musiciens qu’on ne présente plus. Et en particulier le saxophoniste qui semblait s’être largement consacré à ses recherches sur le saxophone soprano, et qu’on retrouve dorénavant de plus en plus au ténor, instrument sur lequel il a atteint une plénitude phénoménale. Deux longues suites, qui clôturaient deux soirées qui enchantèrent le public — comme quoi — composent ce disque splendide et indescriptible, tant le niveau musical et l’interaction entre ces trois grands artistes vont au-delà de tout commentaire. En tout cas du mien qui me borne à constater l’extraordinaire jeunesse et fraîcheur de cette musique, n’en déplaise à certains. Aussi je préfère renvoyer l’amateur curieux à l’excellent et détaillé texte de Philippe Renaud qui figure dans le livret qui accompagne cette belle réalisation.

Alexey Kruglov

Alexey Kruglov : « Seal of Mine » -  voir en grand cette image
Alexey Kruglov : « Seal of Mine »
Leo Records / Orkhêstra

La force, la puissance et l’originalité du jazz russe ne sont plus à démontrer, en particulier depuis que l’extraordinaire et légendaire Trio Ganelin a percé des frontières qui, il y a quelques décennies, étaient encore difficilement franchissables. Le jeune saxophoniste Alexey Kruglov que nous découvrons ici a d’ailleurs côtoyé les membres du fameux trio avant d’aller étudier et jouer aux Etats-Unis. Compositeur, poète, membre d’orchestres de chambre et symphoniques, Kruglov est considéré comme l’une des valeurs montantes de la jeune génération de l’avant-garde russe. Il se présente ici avec deux trios différents et produit une musique forte, dense, profonde et recueillie, qui sait s’appuyer sur de très beaux thèmes. À découvrir sans le moindre risque de déception.

Fiorenzo Bodrato

Fiorenzo Bodrato : « Futile Muziek »  -  voir en grand cette image
Fiorenzo Bodrato : « Futile Muziek »
CMC / www.fiorenzobodrato.it

Nous avons déjà parlé du contrebassiste italien Fiorenzo Bodrato (voir la chronique de septembre 2008 et d’octobre 2008) musicien attachant et généreux, qui excelle à driver des quintettes différents (un peu comme Mingus) et les entraîner dans des espaces ouverts sur des modes dynamiques, chaleureux et souvent dansants. Il se place ici entre deux percussionniste et deux souffleurs, et non des moindres : le trompettiste Luca Calabrese et le puissant saxophoniste Carlo Actis Dato qu’on ne présente plus, et qui en connaît un rayon pour ce qui est de la générosité. Une musique vigoureuse et rigoureuse, et, malgré son titre, pas si “futile“ que ça.

Mike Nord & Georg Hoffman

Mike Nord / Georg Hofmann : « The Flow » -  voir en grand cette image
Mike Nord / Georg Hofmann : « The Flow »
Leo Records / Orkhêstra

Notre petite randonnée se poursuit, toujours sur le mode du coq-à-l’âne, avec un duo américano-suisse : le guitariste Mike Nord, originaire de l’Oregon, et le batteur Georg Hoffman qui travaillent ensemble depuis vingt-cinq ans. Ce disque est le résultat sonore d’une double improvisation : celle des deux instrumentistes et celle de deux danseurs qui évoluaient sur la musique. Avec une totale maîtrise sonore et des effets (distorsions, pédales, sons d’orgue, bruitages divers…) très mesurés, le guitariste installe des climats sur lesquels le percussionniste — qui s’inscrit tout à fait dans “l’école suisse“ — bâtit des rythmes fragiles et subtils. On imagine sans peine, malgré l’absence visuelle, l’interaction que pouvait régner entre ces deux expressions contemporaines : danse et musique improvisée.

Rivière Composers’ Pool : Kent Carter / Theo Jörgensmann / Albrecht Maurer / Étienne Rolin

Rivière Composers' Pool : « Summer works 2009 » -  voir en grand cette image
Rivière Composers’ Pool : « Summer works 2009 »
Emanem / Orkhêstra
on aime !
on aime !

Les champs de la création contemporaine, qu’elle soit plastique ou musicale, se déploient désormais volontiers sur de grands formats, et réclament du public une autre vision, une autre lecture. Et en l’occurrence une écoute différente en ce qui concerne ce bel album de trois CD amoureusement réalisé par le contrebassiste Kent Carter, si présent en France dans les années 70, notamment avec Steve Lacy, et beaucoup plus discret depuis, le très grand clarinettiste allemand Theo Jörgensmann, bien trop méconnu par chez nous car, contrairement à ses concitoyens Albert Mangelsdorff, Peter Brötzmann, etc., il ne fut pas invité, à l’époque “héroïque“, dans les festivals français, le violoniste et altiste allemand Albrecht Maurer, qui travaille régulièrement avec Carter, et le clarinettiste et flûtiste français Étienne Rolin, enseignant notamment au Conservatoire d’Angoulême, et donc voisin de Carter qui a organisé cette rencontre et produit ces trois Summer works (en fait quatre puisque le second disque comporte deux séances différentes). Il convient donc d’écouter ces disques dans l’ordre de leur présentation (et pas d’une traite). Le premier fait entendre un trio, le second un duo puis le quatuor au complet enregistré avant le concert du soir, lequel fait l’objet du troisième volet du triptyque. Ce qui frappe immédiatement à l’écoute, c’est la qualité exceptionnelle de cette “musique de chambre improvisée“ de haut vol, où tout semble aller de soi (ou couler de source) tant le niveau musical est élevé. Virtuosité, aisance, répondant, écoute mutuelle, échanges, continuité et superposition des discours sans aucune hésitation ni aucun heurt, sens du chant, du rythme de chacun, conduisent à une finesse de jeu qui n’exclue pas la force ni la solidité. Ni mièvrerie ni préciosité, bien au contraire, mais grâce et justesse. On atteint parfois de tels sommets que les notions d’improvisation libre, sans parler de free music, qui pourraient se poser, sont dépassés par la beauté intrinsèque de cette musique. Que de rencontres fortuites paraissent forcées, hésitantes et dénuées de sens, face à une œuvre d’une telle ampleur, car c’est bien de cela qu’il s’agit. Une réalisation exceptionnelle.

Irène Schweizer / Dewan Mothar / Barney Wilen / Manfred Schoof

Irène Schweizer / Dewan Mothar / Barney Wilen / Manfred Schoof : « Jazz meets India » -  voir en grand cette image
Irène Schweizer / Dewan Mothar / Barney Wilen / Manfred Schoof : « Jazz meets India »
MPS / Orkhêstra

Terminons par un voyage dans le temps qui nous mène de l’Allemagne (+ Suisse et France) à la rencontre de l’Inde, ou plutôt qui amena, il y a 43 ans, trois musiciens indiens à Donaueschingen et à Berlin bien avant que les festivals, dits de jazz, s’ouvrent sur ce qu’on n’appelait pas encore la world music. Rencontre témoin d’une époque où quelques musiciens de jazz (Tony Scott, John Coltrane, Yusef Lateef…) ou de rock commençaient à s’intéresser aux musiques orientales. Et surtout rencontre musicale totalement réussie qui “sonne“ avec une fraîcheur qu’on ne retrouve pas toujours dans les productions mondialisées, et souvent fabriquées, actuelles. Le trio indien mené par le maître Dewan Motihar, grand sitariste, installe le tempo, les couleurs et la tonalité musicale dans lesquels s’imbrique parfaitement le trio d’Irène Schweizer, elle-même très pertinente dans son jeu et ses improvisations, tandis que le batteur Mani Neumeier joue parfaitement juste rythmiquement. Sur cette riche et mouvante texture, les deux solistes, Manfred Schoof surtout, plus à l’aise, et Barney Wilen improvisent dans un langage jazz (voire free jazz) plus affirmé mais jamais en porte-à-faux avec l’esprit d’ensemble. Rafraîchissant pour la mémoire et captivant à l’écoute.

> Les références :

> Han Bennink Trio : « Parken » - ILK 156CD - distribution Orkhêstra

Han Bennink (dm), Simon Toldam (p), Joachim Badenhorst (cl, bcl) + Qarin Wikström (voc sur Parken).

Neuf compositions, dont trois collectives et trois d’Ellington/Strayhorn, enregistrées à Göteborg (DK), en 2009 (?).

> Carolyn Hume / Paul May : « Come to Nothing » - Leo Records LR 568 - distribution Orkhêstra

Carolyn Hume (p, kb), Paul May (dm, perc).

Suite en 9 parties du duo, enregistrée à la St. James’ Church Weybridge (GB), au printemps 2009.

> Evan Parker / Barry Guy / Paul Lytton : « Nightwork » - Marge 46 - distribution Disques Futura et Marge

Evan Parker (ss, ts), Barry Guy (b), Paul Lytton (dm, perc).

Deux compositions/improvisations collectives, enregistrées live au Sunset, Paris, le 30 janvier 2010.

> Alexey Kruglov : « Seal of Mine » - Leo Records LR 566 - distribution Orkhêstra

Alexey Kruglov (as, ss, bs, fl, cor de basset), Oleg Yudanov (dm, perc) + Dmitry Bratukhin (p en live), Igor Ivanushkin (b en studio), Erzhena Hide (voc sur Seal of Mine).

Trois compositions de Kruglov, enregistrées live à Saint-Pétersbourg le 4 septembre 2009, et deux en studio à Moscou en novembre 2007.

> Fiorenzo Bodrato : « Futile Muziek » - CMC 2014-2 - disponible sur www.fiorenzobodrato.it

Luca Calabrese (tp), Carlo Actis Dato (ts, bs, bcl), Fiorenzo Bodrato (b), Dario Mazzucco (dm), Chiquitico (perc).

Dix compositions de Bodrato, enregistrées à Vercelli (I), le 12 janvier 2010.

> Mike Nord / Georg Hofmann : « The Flow » - Leo Records LR 561 - distribution Orkhêstra

Mike Nord (g), Georg Hofmann (dm).

Suite de huit improvisations collectives, enregistrées live à Winterthur (CH), le 29 novembre 2009.

> Rivière Composers’ Pool : Kent Carter / Theo Jörgensmann / Albrecht Maurer / Étienne Rolin : « Summer works 2009 » - Emanem 5301 - distribution Orkhêstra

Theo Jörgensmann (cl - CD 1, 2/2, 3), Étienne Rolin (cl, flûte alto, cor de basset - CD 2, 3), Albrecht Maurer (vln, alto vln - CD 1, 2/2, 3), Kent Carter (b - CD 1, 2, 3).

CD 1 : Summer works 2009 A : dix improvisations en trio, enregistrées à Juillaguet (16) le 27 août 2009.
CD 2 : Summer works 2009 B : 1) sept improvisations en duo, enregistrées à Juillaguet le 14 septembre 2009 ; 2) The Summer works suite, en sept parties en quartette, enregistrée à Sers (16) le 28 août 2009.
CD 3 : Summer works 2009 C : The Summer works concert, en quatre mouvements en quartette, enregistré à Sers le 28 août 2009.

> Irène Schweizer / Dewan Mothar / Barney Wilen / Manfred Schoof : « Jazz meets India » - MPS 441142 CD - distribution Orkhêstra

Indian Trio : Dewan Motihar (sitar, voc), Keshav Sathe (tabla), Kusum Thakur (tambura) ; Irène Schweizer Trio : Irène Schweizer (p), Uli Trepte (b), Mani Neumeier (dm) ; Jazz Horns : Manfred Schoof (tp, cnt), Barney Wilen (ss, ts).

Trois compositions de Motihar (1, 2), Neumeier (1), Schoof (3), enregistrées à Villingen (D) le 23 octobre 1967.

> Liens :