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Constellation : chut ! on enregistre...

Le sextet de Christophe Marguet en studio en septembre 2012.

D 27 septembre 2012     H 17:04     A Thierry Giard    


Le batteur-compositeur Christophe Marguet a pu mener à bien son projet franco-américain : concerts, enregistrement en espérant d’autres scènes...
Nous étions de passage à Pernes-Les-Fontaines pour l’enregistrement du disque du sextet « Constellation » le 5 septembre.

Christophe Marguet - sextet Constellation - mai 2012

Coutances, festival Jazz sous les Pommiers. Le 17 mai 2012.

Vers 22h30, débute le vol inaugural d’une formation transatlantique paritaire (3+3) pilotée par Christophe Marguet ordonnançant derrière ses toms et cymbales une musique de sa plume, pensée comme un voyage au-dessus des terres du jazz. Il a réuni un sextet au nom céleste qui évoque aussi le premier avion à avoir assuré une liaison régulière entre Paris et New-York (le Lockeed Constellation) : une symbolique forte.
Des racines américaines, il a gardé la subtilité des rythmes, un certain swing élastique, la puissance d’arrangements qui pulsent.
De la culture européenne, il tire un sens des mélodies qui restent dans l’oreille, la richesse harmonique des musiques savantes qui touchent la sensibilité de l’auditeur.
La concrétisation de ce projet, c’est aussi la réalisation d’un rêve. Sans la confiance accordée par deux festivals de renom (Jazz sous les Pommiers et Jazz à la Villette), Christophe Marguet n’aurait sans doute jamais réuni un trio américain de cette trempe : Steve Swallow à la basse (qui fut le conseiller artistique de ses deux premiers disques), Cuong Vu à la trompette (entendu chez Pat Metheny) et Chris Cheek au saxophone ténor (talent révélé par le batteur Paul Motian).
Pour que le projet prenne tout son sens, il fallait la complicité forte du pianiste Benjamin Moussay (expert des alliages acoustique/électrique) et aussi de Régis Huby, copain de longue date, violoniste fondateur du label Abalone et, à ce titre, producteur du disque qui vient finaliser cette création 2012.

À Coutances, il fallait qu’en trois jours de répétitions intensives le courant passe et qu’une complicité s’installe pour que l’équipe se soude autour du projet. De bonnes conditions de travail, la disponibilité des membres de l’équipe d’organisation et un accueil très chaleureux du public ont contribué à cette réussite... Derrière ce coup d’essai, il fallait assurer dans la foulée un concert en Autriche puis un autre en Allemagne. L’expérience de Steve Swallow a aidé chacun à rester impliqué et concentré au cours de cette brève tournée.

Septembre 2012 : Constellation, épisode 2

Ce n’est qu’en septembre que le septet se reformait pour le concert de Jazz à La Villette.
Le concert a eu lieu le dimanche 2 septembre. Nous n’y assistions pas mais de l’avis de Christophe Marguet, tout s’est bien passé. Enfin, presque ! Avant le concert, Cuong Vu a laissé tomber et endommagé sa trompette. À coups de téléphone mobile et en faisant jouer les relations des uns et des autres, il fut possible de récupérer à temps un instrument équivalent. Ouf !

Seulement, il fallait, dès le lendemain, se rendre dans le Vaucluse, à Pernes-Les-Fontaines, là où Gérard de Haro (ingénieur du son à la grande renommée) a établi les Studios La Buissonne. Comment faire pour trouver une trompette ?
Là encore, le réseau de relations dans le jazz est impressionnant de réactivité. Cuong Vu a pu disposer sans attendre d’une trompette identique à la sienne et la séance a pu ainsi débuter sans attente et sans stress dès le 3 septembre au soleil de la Provence.

Nicolas Baillard, Steve Swallow et Christophe Marguet en studio -  voir en grand cette image
Nicolas Baillard, Steve Swallow et Christophe Marguet en studio
5 septembre 2012 / Studios La Buissonne.
Régis Huby, Christophe Marguet et Nicolas Baillard, le 5 septembre 2012. -  voir en grand cette image
Régis Huby, Christophe Marguet et Nicolas Baillard, le 5 septembre 2012.
Studios La Buissonne

Comme chez soi...

C’est maintenant bien connu à travers le Monde : dans les Studios La Buissonne, les musiciens se sentent bien. Pour Steve Swallow, c’est presque une seconde maison (« Home ! » dit-il en arrivant !). Seul Cuong Vu n’avait jamais enregistré à Pernes... Visiblement, il s’y trouvait bien, lui aussi.

Nous leur avons rendu visite en studio le mercredi 5 septembre, au troisième jour d’enregistement.
Gérard de Haro se montrait satisfait malgré la fatigue accumulée au fil de séances qui se succèdent sans répit : « Nous sommes loin d’être en retard. Il reste quelques prises complémentaires à effectuer mais nous avons pu enregisrer la quasi-totalité des titres, souvent en plusieurs prises. »
Avec le fidèle Nicolas Baillard, ils remplaçaient au pied levé Sylvain Thévenard, initialement prévu aux manettes pour enregistrer ce disque mais empêché au dernier moment. Un contretemps qui a quelque peu compliqué le planning extrèmement chargé du studio mais qui n’entame en rien la gentillesse et la disponibilité des responsables du lieu.

Benjamin Moussay, le 5 septembre 2012. -  voir en grand cette image
Benjamin Moussay, le 5 septembre 2012.
Studios La Buissonne

Quand on entre dans la pénombre de ce lieu mythique, on trouve Nicolas Baillard aux manettes sur la grande console analogique qui a mixé tant de merveilles musicales.
De l’autre côté de la vitre, dans l’atmosphère cosy du studio, lumières diffuses et chaleur du bois naturel, le sextet enregistre une seconde prise de Remember. Christophe Marguet est concentré, confiné dans une cabine mais se régale à jouer sur la vieille batterie Ludwig de la Buissonne, un instrument qu’il aime particulièrement.

La journée s’écoule doucement, sans presssion, sans tensions, avec souvent des sourires qui n’empêchent pas un grande concentration dès lors qu’il s’agit d’écouter, de choisir, de retoucher les différentes prises. Tout le monde se retrouve alors du côté de la console sur les fauteuils ou les canapés pour laisser s’expimer librement sa sensibilité dans des discussions très ouvertes où le leader (et le producteur) n’imposent jamais leur point de vue mais analysent et synthétisent les propositions des uns et des autres.

On choisira finalement la seconde prise de Remember qui semble la plus aboutie pour chacune des voix avant de retrouver les instrument pour trois prises successives de Satiric Dancer, alliage complexe de sonorités acoustiques et électriques.

Steve Swallow, plus que jamais connecté ! -  voir en grand cette image
Steve Swallow, plus que jamais connecté !
La Buissonne, le 5 septembre 2012.

Le choix s’avère difficile là encore. Il faudra des écoutes répétées, des échanges de points de vue contrastés pour arriver à un consensus : Christophe Marguet prend des notes, relance la discussion, pousse chacun à développer ses arguments. Un vrai travail d’équipe pour que le choix soit arrêté avant une pause déjeuner joyeuse et conviviale dans la cour ombragée d’un petit restaurant du village.

À l’heure de la sieste, pas question de s’endormir. Il faut réécouter et choisir la bonne prise de Only For Medical Reasons parmi les trois enregistrées la veille. Dans cette belle pièce dédiée à Carla Bley, la basse de Steve Swallow est particulièrement mise en valeur, entrecroisant ses lignes mélodiques avec le Fender Rhodes de Benjamin Moussay.
Steve écoute dans le canapé, détendu, les yeux fermés. Benjamin Moussay adopte, lui aussi, une position semi-allongée alors que les deux autres américains préfèrent une position assise moins relax, très concentrés pour détecter faiblesses et points forts des différentes versions. Christophe Marguet et Régis Huby préfèrent les fauteuils mobiles pour pivoter plus facilement de la console vers le reste de l’équipe.

On écoute la dernière prise puis la seconde avant de rejeter définitivement la première d’un commun accord. Les écoutes se renouvellent et on envisage même un retour aux instruments pour une autre prise. Chacun cherche les détails qui font la différence et soudain le visage de Christophe Marget s’illumine d’un large sourire : Chris Cheek a particulièrement réussi son solo de sax ténor dans la seconde. C’est donc cette prise qui sera retenue, sans aucun doute et avec l’assentiment général.

L’après-midi passe vite et les écoutes s’enchaînent. À ce stade, il est possible que le disque qui sortira au début de l’année 2013 soit un double album. Avec quatre jours de studio, sans pression, dans la bonne humeur, le sextet a enregistré de la très bonne et belle musique et la sélection va s’avérer difficile. Tout se décidera lors des phases suivantes, un peu plus tard, lors du mixage avant la masterisation et le pressage.

Nous quittons le studio sur la pointe des pieds mais non sans regret, laissant les six musiciens et leurs complices techniciens poursuivre leur travail formidable.
Sur la route, à travers la Provence éclairée par un beau soleil de fin d’été qui chauffe ça et là des ondées orageuses, nous avons le sentiment d’avoir vécu un moment d’exception, une belle histoire de musique et de relations humaines chaleureuses et harmonieuses.

Il faut être fou et passionné pour produire des disques aujourd’hui reconnaît Régis Huby qui donne tout pour faire vivre la musique à travers son label Abalone. La situation économique est difficile, on le sait et il le constate au quotidien mais il veut y croire encore car il est follement passionné.
C’est à des gens comme ça que le jazz doit sa force et sa vitalité. Qu’ils en soient remerciés et encouragés.

Steve Swallow, Christophe Marguet, Benjamin Moussay, Régis Huby, Cuong Vu et Chris Cheek, le 5 septembre 2012.

Et maintenant ?

Le lendemain de notre passage, Chris Cheek, Cuong Vu et Steve Swallow repartaient vers Paris pour regagner l’Amérique par la voie des airs sur une ligne jadis empruntée par le long-courrier baptisé « Constellation ».
Christophe Marguet prenait, lui, quelques jours de vacances pour retrouver, au milieu de la Méditerranée, l’énergie nécessaire pour poursuivre ses nombreux projets en sideman et leader très recherché.
Benjamin Moussay travaille lui aussi avec de nombreuses formations et prépare un disque en piano solo...
Régis Huby se partage plus que jamais entre son rôle d’instrumentiste ouvert à bien des opportunités musicales et son travail de responsable de label : de nouvelles parutions sont imminentes sur le label Abalone (Denis Badault, Claude Tchamitchian...). Elles vont demander encore beaucoup d’énergie et de détermination pour que les musiques auxquelles il croit puissent continuer d’exister ...

Le disque paraîtra au début de l’année 2013. Bien sûr, nous l’attendons avec impatience et nous en parlerons ici.
On ne peut qu’espérer que cette formation trouve alors des scènes pour l’accueillir, en France, en Europe et, pourquoi pas, de l’autre côté de l’Atlantique...


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