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De New York (1966) à New York (2011)

Petit voyage en huit disques.

D 17 octobre 2012     H 17:01     A Jean Buzelin    


Sommaire :

En ces temps de pertes de mémoire, il ne me paraît pas inutile d’effectuer quelques petits voyages dans un passé, certes déjà lointain, mais qu’il est possible de rattacher au présent car il n’est pas oublié par tout le monde, en particulier par nombre de musiciens américains — et afro-américains, si cette distinction a encore un sens. Or, le modeste chroniqueur que je suis tend à penser que, musicalement, cette couleur afro-américaine n’a pas complètement disparue. Plusieurs traces datant des années 70, confrontées à des productions récentes, nous permettent de suivre, et de comprendre une filiation qui ne s’est pas rompue, et à laquelle s’ancrent toujours nombre de musiciens américains, tant noirs que blancs.

Marzette Watts & Company

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Marzette Watts & Company
ESP / Orkhêstra

Le nom de Marzette Watts ne dira sans doute pas grand-chose à la plupart des amateurs de jazz, hormis ceux, et je n’en faisais pas partie, qui possédaient son unique disque publié par ESP en 1967. Comme d’autres albums mythiques ou légendaires, ESP le ressort aujourd’hui. Saxophoniste, flûtiste et clarinettiste natif de l’Alabama, étudiant engagé dans le mouvement pour les droits civiques, Marzette Watts (1938-1998) rejoint l’avant-garde new-yorkaise au début des années 60. En 1962, il étudie à la Sorbonne, à Paris, et joue de-ci delà pour se faire quelque argent de poche — qui en aurait le souvenir ? De retour à New York en 1963, il étudie avec Don Cherry et rencontre la plupart des jeunes musiciens de la new thing tout en pratiquant la peinture. Ironie de l’histoire, les musiciens qui l’entourent ici sont bien plus connus que le leader de la séance. Byard Lancaster (qui vient de nous quitter) et Clifford Thornton tenteront, quelques années plus tard, l’aventure parisienne ; Henry Grimes est alors l’un des contrebassistes que tout le monde s’arrache et Sonny Sharrock n’en est encore qu’à ses balbutiements ; quant à Karl Berger, il vient de quitter l’Allemagne pour s’installer définitivement aux Etats-Unis.
Trois pièces composent un disque où s’exprime avant tout le jeu collectif soutenu par les trois souffleurs. À travers la masse sonore, le vibraphone de Berger apporte liant et fluidité, tandis que Sharrock décoche quelques coups de canif électriques selon sa manière bien reconnaissable. Tout cela enregistré avec un son “d’époque“ qui en fait l’authenticité. Si cette trace sonore ne permet pas d’apprécier pleinement le jeu du saxophoniste, elle ne manque pas de force, de présence et de qualité. Les amateurs et les collectionneurs l’apprécieront et le rangeront soigneusement dans leur discothèque.
Après un ou deux disques pour Savoy à la fin des sixties, Marzette Watts passera de l’autre côté de la cabine et deviendra ingénieur du son.


Steve Lacy : « Estilhaços »

Steve Lacy : « Estilhaços » -  voir en grand cette image
Steve Lacy : « Estilhaços »
Clean Feed / Orkhêstra

Autre rareté à reparaître avec la reproduction de sa pochette d’origine — celle-ci, je l’avais en 33 tours ! —, un album d’un concert du quintette de Steve Lacy enregistré à Lisbonne en 1972. Si la notoriété de Steve Lacy n’a rien à voir avec la “non-carrière“ de Marzette Watts, ce disque est d’un grand intérêt malgré l’abondante production de son auteur. En effet, la musique de son quintette régulier n’était encore guère documentée à cette époque (Citons “Wordless“ - Futura GER 22, 1970, et “Laps“ - Saravah 10031, 1971).
Par contre, ses concerts étaient très prisés et cet enregistrement public constitue un excellent témoignage de son travail à l’époque, tant au niveau de ses compositions qu’il reprendra et retravaillera inlassablement, qu’à celui du groupe, toujours en perpétuelle évolution grâce à un personnel stable (seul Noel McGhie ne restera pas très longtemps). Si Steve Potts se montre toujours très tranchant à l’alto, c’est, là aussi, le collectif qui domine, avec au-dessus de la mêlée pourrait-on dire, le phrasé découpé et la sonorité pleine caractéristiques du jeu de ce musicien exceptionnel que fut Steve Lacy.


Frank Lowe : « The Loweski »

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Frank Lowe : « The Loweski »
ESP / Orkhêstra

Le saxophoniste Frank Lowe (né à Memphis en 1943) arriva à New York en 1969 et entra dans le groupe d’Alice Coltrane où il côtoya le batteur Rashied Ali avec qui il enregistre en duo en 1972. L’année suivante, il intègre le catalogue ESP, juste avant que la marque indépendante entre dans un long sommeil. Un disque fut publié : “Back Beings“ (ESP 3013). En voici un complément avec le même quintette.
Après une introduction en solo à la fois tremblée et cassée, Lowe se lance, aux côtés de Joseph Jarman (de l’Art Ensemble of Chicago), dans une longue suite très free, tendue et suraiguë, où le cri est souvent sollicité. Lowe possède une sonorité pleine et un phrasé assez élémentaire, charpenté, découpé et expressif, un peu comme les saxophonistes hurleurs du rhythm and blues. On remarquera dans le groupe la présence de William Parker dont c’est peut-être la première apparition sur un disque, et celle de l’étonnant violoniste Raymond Lee Cheng, dit The Wizard, qui joue parfois en pizzicato, et n’enregistrera plus jamais. Peu de plages “reposantes“ durant ces cinq mouvements qui s’enchaînent tambour battant dans une tension assez exacerbée typique de cette époque et toujours perceptible à la nôtre. Un peu plus qu’une curiosité.
Quelques années plus tard, Frank Lowe viendra en France et sera enregistré avec le cornettiste Butch Morris par Gérard Terronès (Marge 02). Il poursuivra ensuite une honnête carrière sur les deux continents, jusqu’à sa mort survenue en 2003.


Paul Giallorenzo’s GitGo : « Emergent »

Paul Giallorenzo's GitGo : « Emergent » -  voir en grand cette image
Paul Giallorenzo’s GitGo : « Emergent »
Leo Records / Orkhêstra

Un grand saut en avant pour découvrir un formidable quintette de jazz actuel mais qui n’a pas oublié d’où viennent les/ses sources. Ça démarre sur les chapeaux de roues, avec une générosité, une pulsion et un swing qui vont courir, s’affirmer et se renouveler durant toute la durée du disque. Ce groupe de Chicago que je découvre a du caractère et de la modestie. Cela peut paraître paradoxal, car s’il a tout assimilé, en particulier le jazz qui bascule entre un hard bop ouvert et un free bien ancré dans les racines, il ne le restitue pas avec application et détachement, sans trop y croire, comme une leçon bien apprise. On pourrait presque dire qu’il se contente de jouer, mais avec une grande intelligence. Le pianiste Paul Giallorenzo, auteur de tous les thèmes, dont un large et bel hommage au regretté saxophoniste Fred Anderson, a su s’entourer de compagnons ad hoc, en particulier un impressionnant Mars Williams, solide et puissant sur tous les saxophones, et Jeb Bishop, au trombone râpeux gorgé de growl mais qui n’exclut pas une tendresse bourrue. Et ce clin d’œil au “vieux style“ dans le bien nommé The Swinger ? en France, il n’y a que Raphaël Imbert qui sait faire ça.
Conclusion rapide : voilà une musique enlevée et profonde jouée par un groupe qui doit réjouir les cœurs quand il se produit en club ou en concert. Aurait-on la chance de l’entendre un jour en France ? On peut rêver… En attendant, il y a le disque, et comme dirait l’Évangile : que ceux qui ont des oreilles entendent ! (OUI)


Joe Morris / William Parker / Gerald Cleaver : « Altitude »

Joe Morris / William Parker / Gerald Cleaver : « Altitude »  -  voir en grand cette image
Joe Morris / William Parker / Gerald Cleaver : « Altitude »
AUM Fidelity / Orkhêstra

Nous retrouvons William Parker trente-huit ans plus tard avec des musiciens qui nous sont familiers et dont, pour ma part, je suis la carrière (autant que je puisse) avec grand intérêt et égal plaisir. Peut-être certains penseront que j’insiste trop et que j’en rajoute, mais comment comprendre qu’un guitariste, et musicien, aussi exceptionnel que Joe Morris soit aussi mal connu en France ? Et pourtant, l’écoute de ce nouveau disque devrait vaincre les réticences, hésitations ou soupçons : dès son premier solo, ses qualités d’instrumentiste et d’improvisateur clouent l’auditeur sur place ! Un discours tendu inouï, un renouvellement constant de l’inspiration — nul rabâchage ni répétition ni clichés —, une rigueur dans la construction musicale, et ce durant plus de vingt minutes, me laissent suspendu au dessus de mon clavier ! Et cela avec un jeu précis, un son mat, sans effets ni résonances ni facilités électriques qui témoignent d’une grande probité et honnêteté artistique. Et comment se perdre en route avec une telle assise, celle que fournit Parker dans les profondeurs — en exagérant un peu, on a l’impression qu’il ne joue pas, mais quelle présence ! — et le rebondissement rythmique continuel de Gerald Cleaver ? Voilà, pour moi, c’est qu’est le jazz d’aujourd’hui (et de toujours), le jazz à son niveau le plus haut. (OUI)


David S. Ware : « Live at Jazzfestival Saalfelden 2011 »

David S. Ware : « Live at Jazzfestival Saalfelden 2011 » -  voir en grand cette image
David S. Ware : « Live at Jazzfestival Saalfelden 2011 »
AUM Fidelity / Orkhêstra

Et William Parker est toujours là, présent avec son vieux partenaire David S. Ware au sein de ce quartette qui s’est formé en novembre 2010 pour un premier enregistrement (“Planetary Unknown“ - AUM068). Le saxophoniste retrouvait alors Cooper-Moore, pianiste versatile et touche-à-tout inclassable avec qui il avait déjà enregistré dès 1978, et dont le jeu foisonnant occupe l’espace. Mais c’est la réapparition de Muhammad Ali, frère de Rashied Ali, qui fit les belles soirées free parisiennes au sein du Frank Wright Quartet durant les années 70, qui constitue la surprise. Le puissant batteur, parfois cogneur, se montre ici très attentif au jeu du saxophoniste et souligne parfaitement ses improvisations. Appuyé par une rythmique Parker-Ali aussi dense, David Ware peut s’aventurer dans de longues, haletantes et torrides improvisations. Après une prestation au Vision Festival de New York, le quartette s’envolait pour une tournée d’été européenne, et c’est au festival de Saalfelden, en Autriche, que ce concert fut capté. Son écoute en disque ne laisse pas l’auditeur en repos !


Matthew Shipp Trio : « Elastic Aspects »

Matthew Shipp Trio : « Elastic Aspects » -  voir en grand cette image
Matthew Shipp Trio : « Elastic Aspects »
Thirsty Ear / Orkhêstra

Restons dans la même famille musicale avec Matthew Shipp dans la formule classique du trio piano-contrebasse-batterie, le même trio qui avait été enregistré un an avant pour le double CD “Art of The Improvisor“ (cf. CultureJazz.fr – Black is beautiful = Jazz is beautiful, 31/05/2011).
Toujours très introspective, la musique du pianiste-compositeur semble partir dans de multiples directions. Shipp mène ici ses recherches en divers terrains, tantôt aérés (ce qui ne signifie pas plats), tantôt plus bosselés, tantôt franchement accidentés avec des obstacles abrupts et des passages déchirés par l’archet de Michael Bisio. Un parcours musical, donc, fait de cassures, d’éclatements, mais aussi de respirations harmoniques et mélodiques qui rassemblent le trio. Notons que Whit Dickey est l’un des plus fidèles compagnons du pianiste depuis plus de vingt ans. Aussi, l’auditeur qui aurait du mal à comprendre, et à suivre, l’apparente dispersion que produit l’écoute de ce disque, doit entendre chaque pièce, l’une après l’autre, comme une œuvre à part entière. Comme au temps où l’on ne fabriquait pas des albums-concepts, comme au temps où l’on composait un disque simplement, en disposant l’une après l’autre des plages très différentes, un temps où l’on savait apprécier, et reconnaître, chaque thème pris individuellement.


Joe McPhee / Ingebrigt Håker Flaten : « Brooklyn DNA »

Joe McPhee / Ingebrigt Håker Flaten : « Brooklyn DNA » -  voir en grand cette image
Joe McPhee / Ingebrigt Håker Flaten : « Brooklyn DNA »
CleanFeed / Orkhêstra

Nous bouclons la boucle avec Joe McPhee qui cible précisément à l’année 1966 et le disque Blue Note de Don Cherry, “Where is Brooklyn ?“, auquel McPhee répond en 2011 par Here and Now ! On ne peut être plus clair. Les titres des morceaux renvoient explicitement aux clubs de ce célèbre quartier où jouaient Charlie Parker, Dizzy Gillespie, J.J. Johnson, Dewey Redman… sans oublier le fameux pont où s’installait Sonny Rollins. On appréciera, comme toujours, le jeu extrêmement sensible et prenant de McPhee, notamment au saxo-alto (il délaisse ici le ténor) et à la trompette de poche, son autre instrument de prédilection, et celui de Don Cherry. Il dialogue ici avec le contrebassiste norvégien Ingebrigt Håker Flaten, peu connu dans nos contrées mais parfaitement en osmose avec son partenaire. Une musique réfléchie qui ne manque ni de force ni de conviction, mais de la part d’un musicien aussi intègre, on ne pouvait en douter.


Les références :

> Marzette Watts & Company - ESP 1044 - distribution Orkhêstra

Clifford Thornton (tb, cnt), Marzette Watts (ts, ss, bcl), Byard Lancaster (as, fl, bcl), Karl Berger (vib), Sonny Sharrock (g), Henry Grimes, Juni Booth-3 (b), J.C. Moses (dm).

Trois compositions de Watts, enregistrées à New York le 8 décembre 1966.

> Steve Lacy : « Estilhaços » - Clean Feed CF247CD - distribution Orkhêstra

Steve Lacy (ss), Steve Potts (as), Irène Aebi (cello, hca, radio), Kent Carter (b), Noel McGhie (dm).

Six compositions de Lacy, enregistrées à Lisbonne le 29 février 1972.

> Frank Lowe : « The Loweski » - ESP 4066 -

Frank Lowe (ts), Joseph Jarman (ss, as), Raymond Lee Cheng (vln), William Parker (b), Rashid Sinan (dm).

Une composition en cinq parties de Lowe, enregistrées à New York en 1973.

> Paul Giallorenzo’s GitGo : « Emergent » - Leo Records LR 641 - distribution Orkhêstra

Jeb Bishop (tb), Mars Williams (sax), Paul Giallorenzo (p), Anton Hatwich (b), Marc Riordan (dm).

Huit compositions de Giallorenzo, enregistrées à Chicago le 3 septembre 2010.

> Joe Morris / William Parker / Gerald Cleaver : « Altitude » - AUM Fidelity AUM073 - distribution Orkhêstra

Joe Morris (g), William Parker (b, guimbri), Gerald Cleaver (dm).

Quatre compositions collectives, enregistrées à New York le 17 juin 2011.

> David S. Ware : « Live at Jazzfestival Saalfelden 2011 » – AUM Fidelity AUM074 - distribution Orkhêstra

David S. Ware (ts), Cooper-Moore (p), William Parker (b), Muhammad Ali (dm).

Une suite en trois parties de Ware, enregistrée à Saalfelden (Autiche), le 27 août 2011.

> Matthew Shipp Trio : « Elastic Aspects » - Thirsty Ear THI57202.2 - distribution Orkhêstra

Matthew Shipp (p), Michael Bisio (b), Whit Dickey (dm).

Treize compositions de Shipp, enregistrées à Brooklyn (NY) le 8 juillet 2011.

> Joe McPhee / Ingebrigt Håker Flaten : « Brooklyn DNA » – CleanFeed CF244CD - distribution Orkhêstra

Joe McPhee (tp de poche, ss, as), Ingebrgt Håker Flaten (b).

Huit compositions de McPhee et Håker Flaten, enregistrées à Brooklyn (NY) le 13 juillet 2011.


> Liens :

http://www.orkhestra.fr voir en grand cette image
Orkhêstra International distribution.

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