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Labels de France : Émouvance

Plus qu’un label...

D 20 février 2013     H 19:12     A Armel Bloch    


La sortie coup sur coup des disques « Chansons d’amour » du duo Dehors/Bourne et du solo « From Scratch » de Guillaume Roy a suscité notre intérêt. Une belle opportunité pour parler du label Émouvance, actif depuis 1994.

Le label qui mêle intelligemment écriture et improvisation

Claude Tchamitchian -  voir en grand cette image
Claude Tchamitchian
Photo © Christian Ducasse

Après plus de quinze ans d’existence, le label Émouvance (créé par le contrebassiste Claude Tchamitchian) persiste dans sa démarche militante de production discographique d’une musique exigeante, issue des musiques actuelles, parfois délicate d’approche mais des plus originales. Ce label est allé là ou d’autres n’osent pas s’aventurer, à savoir dans le registre des musiques improvisées sans négliger l’importance que peut apporter l’écriture dans la dimension artistique d’un projet de création. Peu se sont effectivement aventurés dans ces chemins sinueux.

Né en 1994, Émouvance dispose maintenant d’un catalogue de trente quatre références à son actif.
Parmi ses récentes éditions, on distingue le disque « From Scratch » de Guillaume Roy (lire ici). Cet album trouve sa place dans le champ artistique de ce label qui a su donner à de grands improvisateurs l’opportunité d’enregistrer en solo, donc de prendre une certaine part de risque. Improviser seul sur disque n’est pas chose facile pour l’artiste livré à lui même. Le monologuei le force à creuser son discours, à se remettre en question pour diversifier ses propos. L’enjeu est tout aussi délicat pour l’auditeur. On citera Philippe Deschepper (guitare), Lionel Garcin (saxophones), Araïk Bartikian (doudouk), Claude Tchamitchian (contrebasse), Gaguik Mouradian (kamantcha), Daunik Lazro (saxophones), Barre Philipps (contrebasse) et plus récemment Raymond Boni (guitares) avec son disque Welcome (chronique d’avril 2012).

Raymond Boni : « Welcome » -  voir en grand cette image
Raymond Boni : « Welcome »
Émouvance / Absilone-Socadisc

En dehors des petites formations dont le label est friand (nous y reviendrons un peu plus loin), n’oublions les différentes versions de l’orchestre à géométrie variable Lousadzak, créé en 1994, devenu le pilier du label. Depuis, les évolutions du Lousadzak se sont toutes inscrites dans l’histoire d’Émouvance, avec une première création en septet (disque malheureusement épuisé), une deuxième en 1998 qui comptait 14 musiciens dont Stéphan Oliva, François Corneloup, Jean-Luc Cappozzo, Eric Echampard, Jean-François Canape, Philippe Deschepper... Le disque Bassma Suite témoigne d’une maturité musicale profonde. Son atmosphère musicale est unique dans le vaste paysage des grandes formations françaises qui ont existé sur disque. En 2001, la création de l’Acoustic Lousadzak voit le jour, formule orchestrale à ce jour la plus large avec 21 musiciens, qui ne produira pas de disque. L’aventure se poursuit en 2005 avec la création du New Lousadzak qui accueille dans ses pupitres Médéric Collignon, Daniel Malavergne, Rémi Charmasson... et la parution en 2006 de Human Songs.
Un nouveau répertoire est prévu en création pour début 2013 sous la forme d’un tentet avec une voix, deux clarinettes, un violon et un violon alto, une trompette, une guitare, un piano, une contrebasse et une batterie.

Claude Tchamitchian affirmait dans un entretien accordé à CultureJazz.fr : « J’ai créé Émouvance pour deux raisons : je voulais m’investir d’avantage dans la musique que j’aime, avec un côté militant et je cherchais des outils de production qui puissent permettre de diffuser et proposer des projets personnels originaux, notamment dans l’écriture. Je ne voulais pas faire un label que pour moi. Il est destiné à promouvoir des répertoires écrits par les musiciens dont l’univers correspond à l’idée personnelle que je me suis faite de la musique. Il ne s’agit pas uniquement de créations « disquables ». La plupart du temps, nous essayons de faire en sorte que les formations jouent le plus possible avant et après l’enregistrement. Les lignes directrices artistiques sont restées assez fidèles au fil des années. L’état d’esprit que nous cherchons à défendre avec Émouvance n’oppose pas l’écriture à l’improvisation. J’adore quand ces deux éléments sont réunis, ce qui n’empêche pas de trouver dans le catalogue des disques entièrement improvisés et d’autres presque totalement écrits. Plus le temps passe, plus j’ai du mal à dire que c’est un label de musiques improvisées. »

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Quelques trios figurent parmi les plus beaux disques du catalogue :

  • le Barre’s Trio épuisé à ce jour,
  • les trios Deschepper/Hoevenaers/Benoit,
  • Couturier/Larché/Matinier,
  • Fournier/Deschepper/Séguron,
  • Roy/Courtois/Tchamitchian,
  • le Trio Chemirani...

On y trouve quelques quartets intéressants :

  • Les temps changent d’Hélène Labarrière,
  • Next To You avec Mc Phee, Boni, Tchamitchian et Lazro,
  • le groupe Aanet,
  • Eric Watson.

Des duos sont aussi à découvrir si ce n’est pas encore fait :

  • Claude Tchamitchian avec Raymond Boni et Gaguik Mouradian qui maintiennent leur collaboration sur scène,
  • Daunik Lazro et Phil Minton,
  • Sophie Agnel et Christine Wodraska,
  • François Raulin et Stéphan Oliva,
  • Raymond Boni et Éric Échampard,
  • Joe Mc Phee et Raymond Boni
  • et plus récemment Matthew Bourne et Laurent Dehors pour leur sublime disque avec des dialogues intimes consacrés aux chansons d’amour (chronique en octobre 2012 - OUI !).

Retour sur le disque « Chansons d’amour » du duo Dehors/Bourne paru fin 2012.

Matthew Bourne - Laurent Dehors : « Chansons d'amour » -  voir en grand cette image
Matthew Bourne - Laurent Dehors : « Chansons d’amour »
Émouvance / Absilon-Socadisc

Dans « Chansons d’amour », les deux solistes discutent de l’amour sous toutes ses formes.
Un concert de ce programme, en trio avec l’excellent Franck Vaillant, au Triton fin 2011 m’a prouvé que Matthew Bourne dispose d’un touché et d’un sens musical extraordinaires. Les deux musiciens ont une position qui pourrait sembler en contradiction : l’un est excessivement bavard et son écriture ne fait habituellement pas dans l’économie et la simplicité (Laurent Dehors), l’autre est beaucoup plus dans la retenue, le respect du silence.
La réunion des deux démontre une synergie remarquable avec une forte complicité qui s’apprécie au fil des 17 courtes chansons sans paroles, une façon d’aller à l’essentiel. Le disque démontre une grande sensibilité musicale. Il est à la fois simple d’approche et très riche musicalement. On reste concentré tout au long de son écoute. C’est magique, surprenant. À la fois très touchant et émouvant. Moi qui n’avais pas été convaincu de certains projets de Laurent Dehors en grande formation, me voilà très agréablement surpris. Mais finalement, ce poly-instrumentiste (clarinettes, saxophones, cornemuse), réputé pour ses projets qui sortent de l’ordinaire, par ses improvisations délirantes, sa haute technicité, sa vitesse d’exécution impressionnante sait proposer une musique qui change selon la personne avec laquelle il joue, en défendant l’idée que tout est possible.
La musique de Tous Dehors n’a rien à voir. Elle est plus énergique, plus écrite...

Là il s’agit de ballades dans un environnement musical plus posé. Une seule reprise : celle de « La vie en rose » d’Édith Piaf. Le reste est de la plume des deux solistes. Une partie des thèmes sont des improvisations totales, qui dévoilent des mélodies très construites, comme si elles étaient écrites.
L’ensemble est très cohérent, réfléchi, conçu de façon minutieuse, cadré et organisé, sans négliger une grande part de liberté naturelle.

Terminons ce point de vue avec le propos suivant de Laurent Dehors, extrait de l’interview accordée à Jean-Paul Ricard qui figure sur le livret du disque : « Ce qui peut paraître paradoxal dans ce disque c’est qu’il n’y a pas une parole. On laisse un espace vide pour les gens qui l’écoutent. On a mis les notes, les gens mettront des couleurs, des mots, des sensations, et voilà ».

> Matthew BOURNE – Laurent DEHORS : « Chansons d’amour » - Émouvance Émv 1034 Absilone – Socadisc

Matthew Bourne : piano / Laurent Dehors : clarinettes, saxophone ténor, cornemuse, harmonica

01. 2666 (M. Bourne) / 02. Crumbs (Bourne / Dehors) / 03. Le Bossu de Rossignol (Bourne) / 04. BDK Theme (Bourne) / 05. One (Bourne / Dehors) / 06. Mist I (Bourne / Dehors) / 07. À propos (Bourne) / 08. La Vie en Rose (E. Piaf / Louiguy / Monnot) / 09. Triste (L. Dehors) / 10. Two (Bourne / Dehors) / 11. Last Take / 12. Scotch Missed (Bourne / Dehors) / 13. Les Petits Escaliers (Dehors) / 14. Three (Bourne / Dehors) / 15. Mist II (Bourne / Dehors) / 16. Thrown (Bourne / Dehors) / 17. Don’t Look at Me : I’m A Beautiful Girl (Bourne)

> Lien :


Émouvance : agence artistique + festival

La maison de disque est devenue très vite une structure de production qui s’attache à défendre, soutenir et promouvoir le travail de musiciens issus d’horizons très divers.

Depuis 2002, Émouvance a mis sur pied une agence artistique qui s’occupe de certaines formations conçues et portées par Claude Tchamitchian, Raymond Boni et Daunik Lazro. La réalisation de projets discographiques, limitée à deux ou trois parutions par an, n’est qu’une des facettes de l’activité d’Émouvance.
La démarche de production est plus large et englobe aussi très souvent la création et la diffusion, qu’il s’agisse de concerts ou bien, depuis 2006, de croisements de la musique avec d’autres disciplines artistiques telles que le théâtre et la danse.

Toutes ces activités sont complétées par un travail sur la pédagogie : résidences, ateliers, master-classes.

Émouvance est aussi à l’origine de la création du festival « Les émouvantes » qui s’est tenu à la salle Seita de Marseille du 17 au 20 octobre 2012.

Emouvance ne cesse de nous émouvoir au fil des années avec ses sorties de disques et ses actions culturelles, faisant les choses intelligemment, sans entrer dans les clichés commerciaux ni la surproduction à tout va, restant fidèle à ses musiciens (Jean-Pierre Jullian, Raymond Boni, Daunik Lazro...) et à ses exigences artistiques. Pourvu que ça dure...

Le festival « Les Émouvantes 2012 » en vidéo :


Les émouvantes 1ère édition par label_emouvance

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