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CIRCUM GRAND ORCHESTRA sur ses terres.

Création 2013 confiée à Christophe Hache.

D 9 mai 2013     H 08:16     A Éric Dubois    


30 avril 2013.

Voilà deux années que le collectif « Muzzix » est en résidence à la « Rose des vents », scène nationale à Villeneuve d’Ascq, et on peut féliciter les pouvoirs publics qui en finançant à la fois le lieu et le collectif d’artistes fait preuve d’une belle cohérence.

Après le superbe « Feldspath » d’Olivier Benoit l’année dernière(1), c’est encore à un de ses membres ; Christophe Hache que le collectif a confié sa création.
Contrebassiste émérite et compositeur reconnu, , Ch. Hache nous présente donc sa composition avec beaucoup de simplicité et d’émotion, il remerciera d’ailleurs au passage ses collaborateurs pour leur confiance.

C’est du jazz contemporain, du rock progressif, et dès les premières notes, on devine que le mélodisme n’est pas une priorité, même si pour une pièce le bugle et la voix de Christophe Motury développent un brillant lyrisme. Cela tient de la musique contemporaine, évoque parfois Zappa ou encore John Cage, s’inspire de polyrythmies industrielles à la fois sauvages et implacables.

Stéphane Ollivier, de Jazz Magazine parle en 2010 d’un album de Muzzix ; il souligne «  déployant ses mélodies labyrinthiques et anguleuses sur des structures mouvantes aux pulsations implacables qui empruntent au rock ». Avec ce nouveau répertoire on peut ajouter la recherche contrapuntique et une certaine finesse harmonique. Car l’écriture révèle une maîtrise de la polyphonie et une belle imagination rythmique en lieu et place des développements thématiques auxquels nous a habitués la musique savante occidentale. La référence à la « grande musique » est d’ailleurs mentionnée par le compositeur lui même qui affirme avoir écrit pour ses compagnons. Les 12 musiciens vont tour à tour disposer de plages d’improvisation à leur mesure, seuls ou collectivement, savamment distillées qui participent à l’organisation interne des pièces. Ainsi, chaque soliste ou groupe de solistes développe son intervention en introduction ou en développement interne, collaborant à la structure générale. L’interaction est autant dans le jeu des musiciens (tous brillants) que dans l’écriture elle même (bien brillante, elle aussi !).

Les diverses pièces du répertoire évoluent souvent à partir d’un simple ostinato (plus proche de la passacaille que du riff rock) à la métrique improbable qui en appelle d’autres en superposition pour aboutir à des textures sonores d’une étonnante densité, toujours changeantes. Un motif mélodico-rythmique s’échappe alors, passe d’un instrument à l’autre, pour devenir à son tour la base d’un nouvel échafaudage polyphonique. Des associations de timbre riches et surprenantes viennent éclairer cette matière en mouvement, et on peut alors pour un moment en suivre les nouveaux éclairages, ou les mutations successives, à moins qu’on ne se laisse porter par le développement organique, et submerger par le magma sonore qui en découle parfois. En fait chaque élément est pièce d’un puzzle sonore étrange qui se construit en temps réel et ou chaque élément semble parfois contredire l’autre tout en lui répondant, s’installant avec force dans la construction globale.

On l’aura compris, c’est une musique virtuose et complexe qui outre le fait qu’elle exige une grande concentration de la part des musiciens (ils se sont tous avoués épuisés !) réclame aussi une sonorisation irréprochable, précise et très fouillée. Il doit aussi y avoir un choix de disposition scénique plus approprié à cette musique, et je ne doute pas que le professionnalisme de Muzzix fasse disparaître ces quelques réserves.

La fréquente saturation de l’espace sonore est-elle une volonté du compositeur ou le résultat aléatoire d’une improvisation des interventions, à la façon de certaines productions de Tim Berne ? Je n’ai pas de réponse précise, juste un pressentiment d’une certaine liberté d’intervention accordée aux musiciens malgré la rigueur (et la virtuosité) de l’écriture.

Certains dans le public ont du être quelque peu égarés : cette musique ne propose guère de repère clairement identifiables, elle invite à se laisser envahir mais ne se laisse pas cerner à la première écoute. La cohérence globale des pièces entre elles vient progressivement donner du sens à ce qui n’était au départ qu’interrogations, et les rares personnes qui ont quitté la salle dès le premier morceau ne sauront jamais ce qu’ils auraient entendu.

Certains de ces musiciens ont fait partie de mon Sextet dans les années 90, et avec la plupart des autres nous traînions sur les bancs du conservatoire. J’ai vu en une quinzaine d’année leur carrière se développer d’une surprenante manière dans cette région où les « régionaux » semblaient condamnés à l’animation de débit de boissons, dans une métropole où aucun club de jazz n’existe vraiment.
Ils ont été les premiers à réussir à fonder un collectif et à travers leur travail de diffuseur à la Malterie ou encore la Gare Saint Sauveur et leurs collaborations avec des artistes internationaux ils sont maintenant reconnus pour la qualité de leurs créations.

Cela méritait d’être signalé en ce sens qu’il s’agit là d’un tournant pour le jazz régional, une évolution notable, et l’apparition d’une musique nouvelle représentant ce jazz européen qui digère les fruits des free jazz(s), la culture classique, et l’influence du rock, en s’affranchissant des « vieux modèles américains ». Leur musique a parfois été taxée de radicalisme, mais comme le dit Sophie Chambon (Les dernières nouvelles du jazz) il faut « découvrir rapidement cette machine à swinguer troisième millénaire ».

> CIRCUM GRAND ORCHESTRA :
Christophe Hache (composition, basse), Olivier Benoit (guitare), Sébastien Beaumont (guitare), Julien Favreuille (sax ténor), Jean-Luc Landsweerdt (batterie), Nicolas Mahieux (contrebasse), Christophe Motury (trompette, bugle), Peter Orins (batterie), Stefan Orins (piano), Jean-Baptiste Perez (sax alto), Christian Pruvost (trompette), Christophe Rocher (clarinettes).
Concert de création (restitution de résidence à La Rose des Vents, Villeneuve d’Ascq) - le 30 avril 2013.


> Présentation du projet en vidéo :


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> Lien :


(1) Le disque de la création « Feldspath » réunissant les deux formations La Pieuvre et le Circum Grand Orchestra va paraître en juin 2013. À retrouver dans la Pile de Disques / juin 2013 de CultureJazz.fr (à paraître fin mai).

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