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Entretien avec Thibault RENOU

« Bibendum, j’aime bien cette notion de démesure »

D 29 mai 2013     H 20:34     A Thierry Giard    


Au début de l’année 2012, nous vous annoncions la naissance d’un big-band en Basse Normandie (lire ici). Presque un an et demi plus tard, le Bibendum Jazz Orchestra a fait l’ouverture du festival Jazz sous les Pommiers sur la scène du Magic Mirrors. Une certaine forme de consécration pour cette formation et son leader aussi discret que motivé, le contebassiste Thibault Renou.

À l’issue de ce concert coutançais, le 4 mai en début d’après-midi, nous avons voulu en savoir plus sur l’homme, le musicien, la genèse de ce big-band et sur les projets d’avenir...

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Thibault Renou avec le Bibendum Jazz Orchestra - Coutances, 4 mai 2013.

> Thierry GIARD : Une petite biographie rapide ?

> Thibault RENOU : Je suis né à Flers et j’ai grandi à Alençon, dans l’Orne. J’y suis resté jusqu’à 18 ans, jusqu’au bac. Je suis un vrai bas-normand, authentique !

> TG : Ton parcours musical : comment es-tu arrivé à la contrebasse ?

> TR : J’ai suivi une formation longue et un peu à l’envers du cursus académique. J’ai commencé par jouer de la basse électrique parce que mon grand-frère était guitariste. C’était complémentaire. Au départ, je voulais jouer de la batterie mais nous habitions une maison mitoyenne et ce n’était pas possible. Alors voilà, je me suis rabattu sur la basse électrique.
J’avais un prof particulier qui aimait (et aime encore beaucoup) le jazz. C’est lui qui m’a initié progressivement mais on en écoutait déjà un peu à la maison aussi parce que mon père est mélomane.
J’ai commencé par jouer du rock, dans le garage ! Après, je me suis mis de plus en plus au jazz. Comme le rock m’intéressait un petit peu moins sur le plan instruments (même si j’adore cette musique), je me suis vraiment investi dans le jazz.
Ensuite, et en passant quelques étapes, je suis entré dans la classe de jazz du Conservatoire de Caen. Là, j’ai appris le jazz à la basse électrique. Comme j’ai voulu entrer plus en profondeur dans cette musique, j’ai eu envie de commencer la contrebasse. J’ai donc commencé assez tardivement, à 22 ans... Il y a dix ans. Eh oui, j’ai le même âge que le festival Jazz sous les Pommiers !

> Quels sont les musiciens qui ont particulièrement compté dans ton parcours ?

Eric Prost, Thibault Renou, Jean-Benoît Culot - La Cale / Blainville sur Mer - 10/07/2011 -  voir en grand cette image
Eric Prost, Thibault Renou, Jean-Benoît Culot - La Cale / Blainville sur Mer - 10/07/2011
© CultureJazz

> Il y a évidemment Jean-Benoît Culot [1]. C’est avec lui que je suis devenu professionnel. J’ai appris énormément en jouant avec lui. C’est quelqu’un d’important dans mon parcours.

> Vous jouez encore régulièrement ensemble ?

> Nous avons beaucoup joué ensemble mais moins en ce moment. Son quintet Love Songs s’est dissous, ce qui fait que nous n’avons plus de groupe ensemble. Nous serons forcément amenés à nous recroiser bientôt !

> Venons en au Bibendum Jazz Orchestra... Un projet un peu fou ?

> Ah ! Un projet complètement fou et complètement inconscient de ma part avec très peu d’éléments de certitude au départ...
Comment ça allait fonctionner ? Comment même ça allait se faire ? C’est un pari total car il faut noter que je n’écris pas de musique pour cet orchestre. Je vais en écrire, c’est en projet. Dès que j’aurai le temps pour m’y mettre.
Je ne fais que diriger et m’occuper de tous les aspects logistiques, tout ce qui est ennuyeux en fait ! Il faut quelqu’un pour le faire. J’ai eu l’idée et j’ai ressenti l’énergie pour me lancer alors je l’ai fait.

> Tu te charges de toute l’organisation pour que l’orchestre fonctionne...

> Mauvais organisateur (sourire !!) comme on l’a vu pour ce concert : j’avais oublié de formuler la demande de pupitres ! Mais c’est ainsi qu’on apprend. Je ne m’en fais pas pour ce genre de problème même si ça n’aide pas compte tenu de la quantité de partitions que nous utilisons !
Mais l’orchestre n’existe que depuis un an et demi puisqu’il s’est constitué en décembre 2011...

> Tes satisfactions et tes difficultés avec cet orchestre ?

> Mes satisfactions ?
Avoir réussi à rassembler des gens qui n’auraient peut-être pas joué ensemble du fait de leur parcours et de leurs orientations musicales. C’est plutôt une satisfaction d’ordre humain en fait. Mon but, c’était de réunir des gens que j’estime depuis longtemps, des jeunes, des musiciens plus expérimentés... Il y a trois générations dans cet orchestre.
La seconde satisfaction, c’est la musique, évidemment. Par exemple, le fait de contribuer à révéler le talent de Victor Michaud (corniste) qui est pour moi un compositeur et arrangeur incroyable passé par le CNSM de Paris. Et il n’est pas normand d’ailleurs !
La satisfaction aussi d’entendre cette musique vivre, se mettre en place...

Thibault Renou et le Bibendum Jazz Orchestra -  voir en grand cette image
Thibault Renou et le Bibendum Jazz Orchestra
© CultureJazz.fr

> J’ai l’impression que c’est effectivement une aventure humaine. Tu es le leader sans l’être, le directeur artistique ; tu n’écris pas mais tu coordonnes ; tu crées la synergie. Et tu fais confiance aux compositeurs et arrangeurs de l’orchestre.

> Je leur fais tous confiance ! Je n’ai pas les compétences de direction et je ne peux pas exiger grand chose. Et diriger depuis la contrebasse, je me suis rapidement rendu compte que c’était impossible !
Chacun prend sa part. Pour en revenir à Victor Michaud, je ne savais pas du tout quel était son univers. Je le savais talentueux et compétent. J’aimais bien le personnage alors, je l’ai embarqué dans l’aventure !
Finalement, c’est un privilège d’avoir un orchestre à disposition pour pouvoir tester des arrangements quand on est arrangeur ou compositeur. Le Bibendum permet ça.

> D’où vient ce nom « Bibendum » ?

> C’est Jérémy Bruger, le pianiste, qui a trouvé ça au cours d’un déjeuner. C’est parti d’un délire pour se référer à quelque chose de gros. Ce n’est pas du tout une référence au bonhomme que l’on sait, ni à la marque. Je me suis renseigné ensuite pour arriver à l’expression latine « Nunc est bibendum » qui signifie, « C’est maintenant qu’il faut boire », un appel à la libération issu d’un poème d’Horace en référence à la mort de Cléopatre !
J’aime bien cette notion de démesure et ce terme « bibendum » qui renvoie à l’îvresse. Ça m’amuse et je trouve ça bien dans une époque un peu trop aseptisée parfois.

> Quels sont tes big-bands de référence ?

> Le premier, le plus grand pour moi, c’est l’orchestre de Duke Ellington. C’est énorme, gigantesque ! D’autant plus qu’il a enregistré et écrit un grand nombre de suites qu’on connaît assez peu finalement. Son œuvre est incroyable, conséquente. _ Par extension dans la filiation d’Ellington, Charles Mingus. Moi qui suis contrebassiste d’autant plus. J’ai vu le Mingus Orchestra à New-York en 2010, ça a été le coup d’envoi dans ma tête : l’envie de monter un big-band !
J’adore Gil Evans aussi et, plus près de nous, Maria Schneider ou John Hollenbeck qui sont les références d’un peu tout le monde en ce moment. J’aime bien tous les grands orchestres : ceux de Count Basie ou même Stan Kenton, Thad Jones – Mel Lewis... J’adore ça !

Bibendum Jazz Orchestra. -  voir en grand cette image
Bibendum Jazz Orchestra.
© CultureJazz.fr

> Dans l’idée de création de ce big-band, il y a aussi le désir de permettre à des musiciens de jouer en grande formation...

> Tout à fait et c’était mon cas d’ailleurs. L’ironie de l’histoire, c’est que je me retouve maintenant contrebassiste de deux grands orchestres. Celui-ci, Bibendum, que je dirige et celui du pianste Jérôme Rateau avec lequel nous venons d’enregistrer d’ailleurs. Un grand orchestre dont la musique est totalement différente avec des gens comme Émile Parisien, Manu Codjia. C’est amusant que je me retrouve maintenant, un peu, contrebassiste de big-band.

> Comment gères-tu l’effectif du big-band, le recours à des remplaçants... Comment fédérer une équipe quand chaque membre n’est pas toujours disponible ?

> Je savais dès le départ que ce serait compliqué, vraiment. J’avais envisagé toutes les configurations et je savais que je me confronterais au problème des absents, qu’il y aurait peut-être, pour certains, du dilettantisme (même si le mot est sans doute un peu fort...). J’avais pris ça en compte.
Mon parti pris : je ne m’énerve jamais. Il faut faire ce qu’on peut avec nos petits moyens. Il ne faut pas se « monter la tête » car on peut redescendre très vite avec ce type de formation. Je veux que ça décolle mais je ne veux pas tirer de plans sur la comète...

> Tu as des envies particulières pour l’avenir...

> Bien entendu mais j’essaie de faire en sorte que tout cela soit raisonné et articulé dans un type de programme qui mêle à la fois l’artistique (la musique), mais aussi l’idée d’une politique culturelle et ça, c’est nouveau pour moi. J’aimerais qu’on investisse le territoire bas-normand, qu’on aille un peu partout, un peu comme une vitrine car cet orchestre contient des éléments essentiels du jazz qui se pratique dans la région.

> Mais il y a aussi Tante Yvonne, autre jeune grande formation dans le paysage du jazz bas-normand. Quelles différences entre Bibendum et Tante Yvonne ?

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Bibendum Jazz Orchestra - Coutances - 4 mai 2013
© T. Giard - CultureJazz.fr

> Tante Yvonne, de mon point de vue, n’est pas un big-band. Ils sont dix et cet orchestre est plus voué à l’expérimentation, plus proche de ce qu’on appelle les musiques nouvelles et les musiques improvisées mais aussi la musique contemporaine.
Bibendum reste fidèle à l’idée et à la structure du big-band avec des instruments acoustiques pour le moment mais ce n’est pas définitif. Il y aura peut-être un guitariste un jour. Tout dépendra des programmes, je ne me fixe absolument pas de restrictions, je n’ai pas d’œillères. D’ailleurs, en tant que contrebassiste, je fonctionne ainsi dans le jazz.
Je me sens assez proche des grands musiciens américains pour lesquels le jazz est un tout indivisible. Je pense à Drew Gress, grand contrebassiste, musicien incroyable qui joue avec John Hollenbeck, avec Ravi Coltrane (à Coutances pour Jazz sous les Pommiers par exemple), avec Fred Hersch, Marc Copland, tout un éventail de musiciens. Il fait cela sans trop se poser la question des genres et sans perdre son identité que ce soit dans des contextes hyper-improvisés, plus contemporains ou carrément straight-ahead. Acoustique, électrique, on s’en fiche un peu.
Cette démarche me plait et j’aimerais que ce big-band soit capable de naviguer entre tout cela sans aucun dogmatisme et assez aisément. C’est vraiment mon but.
Et je pense que ça plaît au public.

> Un enregistrement est-il prévu ?

> Pour la fin de l’année en principe. Nous avons un projet de résidence à La Luciole (salle de musiques actuelles et lieu de résidence et de création à Alençon -Orne-) au début novembre 2013. Nous allons en profiter pour enregistrer. Il sera temps car l’orchestre arrivera à ses deux ans d’existence. J’aime bien prendre mon temps, c’est important...

* * * * * * * * *

En attendant, environ une fois par mois, le Bibendum Jazz Orchestra joue au « El Camino », Café-concert de Caen (36, rue de l’Église de Vaucelles), une façon d’entretenir la vitalité de l’orchestre et de faire avancer la musique au contact du public.
Un projet que nous continuerons à suivre, assurément.


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[1Le batteur bien connu des bas-normands et au-delà... NDLR