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À Caen : Denis BADAULT H3B ; Ellery ESKELIN NY3°

En Basse-Normandie, de la bien bonne musique !

D 18 octobre 2013     H 15:05     A Thierry Giard    


En Basse-Normandie, on ne manque pas de bonne musique à se glisser dans le creux de l’oreille. Sachant qu’on ne met guère plus de temps pour aller de Coutances à Caen que (souvent) d’Evry au Triton (demandez à Alain Gauthier, [1]), il n’y a pas de raison de se morfondre ou de se plaindre.

Ainsi, entre le 12 et le 15 octobre, nous avons pu écouter de bien jolies choses et éprouver de vrais bonheurs musicaux.

Denis Badault H3B

> Conservatoire de Caen - Petit auditorium, dimanche 13 octobre 2013 - 17h

Denis Badault à Caen - 13 octobre 2013 -  voir en grand cette image
Denis Badault à Caen - 13 octobre 2013
© T. Giard - CultureJazz.fr
Sébastien Boisseau et Tom Arthurs - Caen, 13 oct 2013 -  voir en grand cette image
Sébastien Boisseau et Tom Arthurs - Caen, 13 oct 2013
© T. Giard - CultureJazz.fr
Régis Huby & Denis Badault - Caen, 13 oct. 2013 -  voir en grand cette image
Régis Huby & Denis Badault - Caen, 13 oct. 2013
© T. Giard - CultureJazz.fr

Après deux disques remarquables parus sur l’indispensable label de Régis Huby, Abalone, le quartet (devrait-on plutôt dire « quatuor » ?) H3B s’impose comme une des formations les plus intéressantes d’un « troisième courant à la française » entre la rigueur de l’interprétation des structures écrites et la liberté totale dans la création spontanée.

Denis Badault (né en 1958) est sur les routes du jazz depuis belle lurette. Dans les années 80, il travaillait sur les interactions entre écriture, arrangement et improvisation dans la Bande à Badault, puis, de 1991 à 1994 à la tête de l’Orchestre National de Jazz. Prenant ensuite ses distances avec le microcosme parisien, il s’est inventé un rôle de « transmissionneur », à la fois acteur, pédagogue et maître d’œuvre dans de nouvelles architectures. C’est ce qu’il réalise avec cette formation, « H3B », qui a germé dans un trio (sans trompette) en 2006 et s’est épanouie en formule « carrée » avec Laurent Blondiau puis le britannique (souvent berlinois) Tom Arhurs pour mettre du cuivre dans le chant des cordes.

Comme Denis Badault n’est pas un traîne-savates qui tourne en rond, il a imaginé une structure originale : « Songs - No Songs ». L’intitulé de leur dernier album (Abalone - 2012) est une sorte de manifeste pour une nouvelle cohabitation entre écriture et improvisation à l’échelle d’un programme et non plus d’un même morceau écrit-improvisé. Le quatuor alterne donc pièces écrites, les « songs », dans lesquels « on s’efforce de ne pas improviser » comme le dit D. Badault et les « no-songs », séquences ouvertes pour l’improvisation la plus libre.

L’ensemble fonctionne remarquablement car les « songs » installent des climats où des mélodies, des pulsations suggérées et des formes abstraites se combinent (8 Chords, Danse Macabre, Le Vent...). On les croirait improvisés. Dans l’ambiance qu’ils génèrent, les « no-songs » deviennent de vraies compositions-instantanées qui s’apparentent ou s’opposent aux couleurs des « songs » selon l’envie. On navigue un peu dans les « moods », ces ambiances musicales si chères à un Ellington comme aux compositeurs du début du XXème siècle avec une énergie maîtrisée et mesurée.

Si cette musique atteint ce niveau d’excellence et se révèle si passionnante à l’écoute live, c’est aussi qu’elle est servie par quatre interprètes-improvisateurs du plus haut niveau. On rappellera toutefois que Sébastien Boisseau, Régis Huby et Denis Badault sont des virtuoses engagés, militants du jazz et des musiques vivantes qui se donnent sur scène et dans leur vie de tous les jours pour la reconnaissance des musiques créatives (le label Yolk animé par S. Boisseau et Abalone pour R. Huby en témoignent). Tom Arthurs, trompettiste fin et jovial, s’est parfaitement associé à ses trois complices. La connivence est totale.

En acoustique, dans la petite salle du Conservatoire de Caen, H3B a captivé les spectateurs présents. Applaudissements nourris et en rappel, L’Envie, composition subtile où se mêlent lyrisme et mélancolie du blues, mélodie suggérée et élans de swing. Toute la richesse de cette musique en concentré, juste pour donner l’envie d’y goûter à nouveau.

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Régis Huby, Denis Badault, Sébastien Boisseau et Tom Arthurs : H3B
Caen, 13 octobre 2013 - © T. Giard - CultureJazz.fr

> Dans le cadre de Jazz Dudim n°1 saison 2013-2014 organisé par le Collectif Jazz de Basse-Normandie - Conservatoire de Caen - www.cjbn.fr

> À (re)lire sur CultureJazz.fr


Ellery Eskelin New York Trio

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Gary Versace, Ellery Eskelin & Gerald Cleaver - Caen, 15 oct. 2013
© T. Giard - CultureJazz.fr

> Conservatoire de Caen - Grand auditorium, mardi 15 octobre 2013 - 20h

La sonorisation du conservatoire était au repos forcé ! Tout comme H3B deux jours plus tôt, le trio d’Ellery Eskelin donne un concert « en acoustique ». La musique, rien que la musique, pure.

Et quelle musique !

On n’oublie pas le trio précédent (avec Andrea Parkins et Jim Black), formation emblématique du jazz contemporain qui se produisit le 24 novembre 2004 dans cette même salle (lire en « archives »).
Cette fois, le saxophoniste Ellery Eskelin a trouvé ce dont il rêvait depuis si longtemps : un « vrai » trio avec orgue.
Pour concrétiser ce projet, il semble avoir fait en partie table rase d’un passé et d’une image trop contraignante de musicien « d’avant-garde ». Il a créé son propre label, Prime Source, pour avoir les coudées franches et a libéré son envie de revenir puiser à la fontaine du jazz la substance limpide les standards.

Avec Parkins et Black, Ellery Eskelin dessinait de nouvelles voies, explorait des espaces sonores innovants. En compagnie de Gary Versace (Orgue Hammond) et de Gerald Cleaver (batterie), il défriche des sentiers nouveaux dans le bric-à-brac des musiques d’hier avec en filigrane l’image musicale de New York.
Dans son costume trois pièces de notable décalé, son éternel chapeau vissé sur la tête, il joue l’antiquaire iconoclaste qui dépoussière le vieux pour en faire du neuf. Démarche assez conventionnelle dans le jazz, direz-vous ? Certes, mais d’autant plus audacieuse que beaucoup se sont fait piéger dans des retours en arrière.
Ellery Eskelin évite l’écueil car il reste lui-même.
Pour preuve, ce concert automnal à Caen qui a redonné des couleurs à une succession de thèmes bien connus qu’on a pris un grand plaisir à voir/entendre détricotés/retricotés par un trio épatant. Ainsi My Ideal (de Whiting et Chase) dont la structure se reconstruit brillamment en intégrant des séquences empruntées à une quantité d’autres standards.
Sonorité riche, ample, phrasé élastique, le saxophone ténor trace le chemin, prend des raccourcis, fait des détours sans jamais se perdre dans les paysages esquissés par l’orgue atmosphérique d’un Gary Versace qui exploite avec art les possibilités de l’instrument. Un des rares aujourd’hui à utiliser le pédalier pour libérer des graves profonds.
Avec Gerald Cleaver, il a trouvé un batteur en accord avec son projet (autant que Jim Black hier), capable de tenir un tempo vif et swinguant ou de jouer en finesse sur des climats et des couleurs d’une grande originalité. Un musicien qui atteint aujourd’hui le niveau des meilleures références de l’histoire du jazz... sans « mouiller la chemise » en gesticulations inutiles (même si on a entendu certains auditeurs avisés le regretter !).

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Gary Versace, Ellery Eskelin & Gerald Cleaver - Caen, 15 oct. 2013
© T. Giard - CultureJazz.fr

Visiblement très à l’aise dans le nouveau cadre qu’il s’est donné, Ellery Eskelin a géré le concert en vrai leader, fixant le chemin à suivre par le chant du ténor mais laissant à ses complices une grande liberté de progression. Le sommet fut atteint sans doute avec une version étonnante du We See de Thelonious Monk, façon « groovy-funky » (osons le terme) sans faute de goût jusqu’à l’éclosion du thème détourné, contourné avec un doigté de dentelliers (la version du disques est très différente, preuve que rien n’est figé : tout l’esprit du jazz !).

Rappel d’un public nombreux et enthousiaste.
Ellery Eskelin s’est lancé dans un solo lumineux, suivi de l’orgue de Gary Versace et soutenu en finesse par Gerald Cleaver pour distiller encore la sève un de ces airs connus, sans âge et, grâce à eux, d’aujourd’hui autant que d’hier. On en redemande après 1h30 de concert sans temps morts.

Dans le cadre des « Mardis en Musique » du conservatoire / Orchestre de Caen, saison 2013-2014 - Programme en PDF ici !.
Prochains concerts : 11 février, autour de Beethoven, Berg, Grieg, Britten (quintet Lhiver - Chesnel - Letort - Cochin- Enouf) / 1er avril : Medeski, Martin & Wood / 20 mai : Taylor Ho Bynum sextet
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Le petit bonus :

Le samedi 12 octobre 2013, à Coutances (Manche) on pouvait écouter Piers Faccini, certes ce n’est pas vraiment « jazz » mais ses folk-songs tranquilles sont imprégnés de blues et les formes sont assez ouvertes pour que sensibilité et spontanéité se rejoignent surtout que ses complices Simone Prattico (percussion) et l’invité Jasser Hadj Youssef (violon et viole d’amour) ne sont pas des inconnus dans l’univers du jazz. Une belle soirée ouverte par Dom La Nena, chanteuse violoncelliste-polyinstrumentiste brésilienne (installée en France) qui nous a enchanté par sa simplicité et la poésie de ses univers délicats maîtrisés avec un professionnalisme abouti.


> Les disques indispensables :

Denis BADAULT : « H3B » -  voir en grand cette image
Denis BADAULT : « H3B »
Abalone / Muséa
Denis BADAULT : « H3B »

Chronique du 24 décembre 2010.

> Abalone AB005 - distribution Muséa

Denis Badault : piano et compositions / Régis Huby : violon / Tom Arthurs : trompette / Sébastien Boisseau : contrebasse

01. Des mots tombent / 02. L’arbre à quintes / 03. Jon B. / 04. En rage et en ut / 05. Doubles cordes / 06. La comptine des Hauts, part 1 / 07. 06. La comptine des Hauts, part 2
Denis Badault H3B : « Songs, no songs » -  voir en grand cette image
Denis Badault H3B : « Songs, no songs »
Abalone / Muséa
Denis BADAULT H3B : « Songs, no songs »

Présenté dans la « Pile de Disques / CultureJazz.fr » en octobre 2012.

> Abalone Productions AB013 / distribution Muséa

Denis Badault : piano, compositions / Régis Huby : violon / Tom Arthurs : trompette / Sébastien Boisseau : contrebasse

01. 8 Chords / 02. The next 15 years ! / 03. L’anthique ethnique / 04. Ré for Régis / 05. La guerre à « l’en fait » / 06. Le vent / 07. Danse macabre / 08. Cadavre exquis / 09. L’envie / 10. Veloce and Piano / 11. La 7è huitre / 12. J’ai tout dit ! G to D ! / 13. Digestive Biscuits // enregistré et mixé aux Studios La Buissonne en avril et juillet 2012
Ellery Eskelin : « Trio New York II » -  voir en grand cette image
Ellery Eskelin : « Trio New York II »
Prime Source CD 7010 / earthlink.net
Ellery Eskelin : « Trio New York II »

> Prime Source CD 7010 / earthlink.net/Trio_New_York

Ellery Eskelin : saxophone ténor / Gary Versace : orgue Hammond B3 / Gerald Cleaver : batterie

01. The Midnight Sun (Hampton-Burke) / 02. Just One of Those Things (C. Porter) / 03. We See (T. Monk) / 04. My Ideal (R.A. Whiting-N. Chase) / 05. After You’ve Gone (T. Layton) / 06. Flamingo (T. Gouya-E. Anderson) // Enregistré aux Studios System Two Brooklyn -New York- le 31 janvier 2013

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[1fidèle auteur-rédacteur de CultureJazz

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