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JazzBox : du jazz « en boîtes ».

Spectacle miniature, comme vous n’en avez jamais vu...

D 26 février 2014     H 14:08     A Armel Bloch    


Les médias du jazz parlent beaucoup des disques, également des concerts, un peu plus rarement des expositions. Pourtant, certains programmateurs s’efforcent de faire exister ces événements. Armel Bloch nous dévoile ses impressions sur l’exposition JazzBox, en racontant son voyage au cœur de celle-ci, à travers le temps, l’espace et la musique.

Je savais qu’il était possible d’accéder au jazz en boîte, lorsqu’on achète des disques [1], mais j’ignorais pleinement qu’il puisse un jour exister des endroits à l’allure d’isoloirs qui permettent d’écouter de la musique associée à une histoire et une scénette miniature.

Cette idée de maquettes sonores et visuelles, la scénographe de théâtre et plasticienne Cécile Léna l’a réalisée dans l’exposition JazzBox avec l’aide de la plume de Philippe Méziat (une encyclopédie vivante du jazz !) et la participation de Loïc Lachaize (création des bandes sonores), José Victorien (création lumière) et Marc Valladon (conception des modules).
À l’intérieur de huit isoloirs, je découvre différents thèmes : les lieux de diffusion du jazz, les boîtes de jazz, la diffusion du jazz, le jazz au Japon, le latin jazz, le jazz et l’Afrique, jazz et cinéma, jazz et littérature. Tant de sujets certainement ignorés du grand public et peut-être des connaisseurs de cette musique. Devant chaque module, je peux lire un texte riche en enseignements, qui raconte un aspect de l’histoire du jazz, souvent associé à une anecdote.
À l’intérieur des box, un casque sur la tête, je suis plongé pendant trois à cinq minutes dans un univers musical et théâtral insoupçonné, d’une grande force poétique. Des bandes-son très travaillées me font entendre des thèmes emblématiques qui retracent différentes périodes du jazz (Nouvelle-Orléans, Big Bands Swing, Bop, Hard Bop...) et des bruits de la vie de tous les jours (sons d’oiseaux, de voitures, de radios…) qui me rapprochent d’un monde réel.

Parcourir les huit JazzBox, c’est se lancer dans un voyage. Les destinations géographiques proposées à travers différents continents ont toutes un lien fort avec la grande histoire du jazz. Bien sûr, il est possible d’aller faire un tour aux Etats-Unis. Je fais donc escale à Chicago en 1945 pour m’imaginer être dans une cuisine où une femme allume une radio. Cherchant une station, elle s’arrête sur la diffusion de Lady Be Good joué par Lester Young. Elle chantonne le morceau en faisant la vaisselle mais soudain le programme est interrompu... Puis j’atterris à Détroit à la fin des années 50, dans une boîte de jazz au décor somptueux. Les instruments sont là, encore habités de la musique qui vient de se jouer. J’entends Billie Holiday chanter Don’t Explain. J’arrive ensuite à New York devant le Birdland, une autre « boîte de jazz » très célèbre. La musique du quintet de Charlie Parker (thème : Ko-Ko) avec Dizzy Gillespie et Max Roach s’échappe d’un soupirail devant lequel on nous raconte que Dean Benedetti a posé son magnétophone pour garder trace des improvisations de son idole. Cet homme était littéralement obsédé par l’enregistrement live des concerts de Parker et grâce à lui, l’art infini des variations dont était capable « Bird » a été conservé.

Je me remémore ensuite qu’aucun espace de jeu n’échappe à la production sonore, que le jazz ne connaît pas de limite à sa pénétration et à son expansion, que son histoire est indissociable de celle des lieux qui l’ont accueilli, que les clubs sont nés un peu avant la première guerre mondiale, que les disques ont été la cause première de la diffusion rapide du jazz aux USA et dans le reste du monde, que la radio a eu un rôle important dans la popularisation du jazz...
Je fais aussi escale sur le continent africain où je lis que le jazz américain a trouvé ses échos les plus sensibles en Éthiopie, au détour des années 70. Je visite une maison coloniale dans laquelle j’entends Yègellé Tezeta du célèbre Mulatu Astatke (un des pères de l’Ethiojazz, né en 1943- cf. ici ! ). Je pars ensuite pour Cuba où j’apprends que le jazz a trouvé sa « latinité » vers la fin des années 40, sous l’influence de percussionnistes émigrés des îles caraïbes. On nous rappelle que Dizzy Gillespie a su, mieux que quiconque, introduire et faire résonner les formes afro-cubaines dans le jazz.

Puis, me voilà arrivé au Japon, pays dans lequel de nombreux artistes sont accueillis avec enthousiasme, bien au-delà de l’accueil qui leur est réservé dans leur propre territoire comme le saxophoniste Barney Wilen dont on peut écouter Lullaby Pour Enfant - Talisman, thème qui m’a le plus touché dans ce voyage. Les autres extraits proposés me font entendre Duke Ellington The Mood To Be Wooed, Dooley Wilson As Time Goes By, Jelly Roll Morton The Crave et Lester Young Lady be good dans un enregistrement où figure Count Basie. Il est aussi possible d’apprendre que le film référence Ascenseur pour l’échafaud de Louis Malle fut suivi d’un grand nombre d’autres, consacrant le jazz comme un art majeur et mettant en relief quelques formations devenues légendaires (Modern Jazz Quartet, Jazz Messengers). Enfin, je retiens que Jack Kerouac tâchait de retrouver dans son style la manière de Charlie Parker, que Boris Vian fut un homme très impliqué dans la diffusion populaire du jazz en France et que les textes de nombreux auteurs (Philippe Carles, Alain Gerber…), par leur qualité littéraire, ont fait sortir le jazz du champ de divertissement pour le faire entrer dans celui d’un art accompli. Ces souvenirs ne sont pas grand-chose par rapport à la quantité d’informations qui nous est proposée.
Je me suis rendu compte que j’avais encore beaucoup à apprendre sur l’histoire du jazz. Remonter le temps à travers ce spectacle musical et visuel m’a enrichi sur le plan culturel.

À chaque destination, un décor spécifique évoque le continent en question. Ce voyage serait moins réussi sans la finesse et le soin apporté aux miniatures de chaque scène. Cécile Léna nous explique que sa démarche « consiste ici à inverser le processus : ce n’est pas le texte qui dicte l’espace mais l’espace scénique – cristallisé à l’état de maquette – qui nous raconte une fiction. La maquette, support de cette narration, n’est pas travaillée comme une miniature qui respecterait proportions et échelle du réel. Elle est construite de manière intuitive afin de subvertir le réalisme de la représentation. Cette subversion, dans laquelle aucun personnage ne peut être représenté, laisse toute sa place à l’imaginaire du spectateur ».
Elle ajoute avoir convoqué ses propres fantasmes et souvenirs pour concevoir des lieux associés au jazz. Dans chaque scénette, les effets très subtils de lumière qui progressent dans l’espace avec le temps et la musique, associés au jeu des perspectives, font que je découvre toujours de nouveaux détails, qui rendent cette exposition encore plus passionnante. Voilà une très belle occasion de voyager au cœur d’une « musique universellement réfractaire à l’immobilisme ».
On s’y croirait vraiment.
À découvrir absolument.


>Pour en savoir plus... :

Cécile Léna : scénographe et créatrice de costumes, diplômée de l’Ecole Supérieur d’Art Dramatique du Théâtre National de Strasbourg, Cécile Léna conjugue son métier à des activités de plasticienne et dessinatrice. En tant que scénographe, elle a conçu les décors et costumes de pièces de théâtre pour de nombreux metteurs scène. Son œuvre de plasticienne est une déclinaison de son travail de scénographe autour de maquettes mises en scène, son et lumière. Ses deux spectacles miniatures tournent dans la France entière : « L’Espace s’Efface » créé en 2008 et « des Airs & des Accords » créé en 2010. Elle a illustré des ouvrages chez divers éditeurs. Parallèlement à ses activités artistiques, elle assure des formations professionnelles dans différentes écoles et intervient en scénographie auprès d’enseignants, lycéens et collégiens dans le cadre d’ateliers de pratique artistique.

Philippe Méziat : professeur de philosophie puis membre du personnel de direction de l’enseignement national, Philippe Méziat débute un travail d’écriture comme journaliste spécialisé (jazz et photographie) en 1989 et mène de front cette activité parallèlement à son métier d’enseignant.
Critique de jazz à Sud Ouest et Jazz Magazine, il rédige de nombreux textes, portraits de musiciens et articles visibles sur son blog. Il dirige la publication de Jazz et Littérature pour le Centre Régional des Lettres d’Aquitaine. Il fonde le Bordeaux Jazz Festival en 2001 auquel il met fin en 2008. Il poursuit actuellement divers travaux de journalisme et d’écriture...


> JazzBox en tournée !

  • 21 > 30 avril 2014 - Théâtre Olympia - Arcachon (33)
  • 17 > 31 mai 2014 - Centre Culturel - Bergerac (24)
  • 11 > 22 juin 2014 - Auditorium - Bordeaux (33)
  • 21 > 24 août 2014 - Communauté de communes MACS - CapBreton (40)

> Le projet JazzBox est présenté sur le site de Cécile Léna :


[1...ou dans les boîtes de Jazz ! NDLR.

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