« Le jazz tisse sa toile... »
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IN SITU : label de France.

Près de 30 ans d’existance.

D 3 juin 2014     H 08:12     A Armel Bloch    


Un label né en 1985 conçu comme une rencontre graphico-musico-littéraire

L’aventure du label in situ commence presque clandestinement en 1985. Trois « rêveurs vivaces » (Didier Petit, Misha Lobko, Christine Janvier) organisent cette année-là les premières « Décades » de musiques improvisées dans la galerie parisienne de Maximilien Guiol. À cette époque, les musiques improviséeS sont moribondes en France et il n’existe pas de label comme il y en a ailleurs (Intakt, Leo records, Hat Hut…). Le projet attire alors quelques décortiqueurs de sons : Sakis Papadimitriou, Maggie Nichols, Marilyn Crispell, Steve Lacy, Phil Minton, Alan Silva…

Fin 1986, la fermeture de la galerie interrompt les « Décades », mais le rêve reste. Didier Petit, musicien, est impliqué dans les activités de l’IACP (créé par Alan Silva) et celles du label britannique Leo Records. Adda, distributeur de ce dernier pour la France, lui propose d’autres projets. En 1989, le premier disque in situ sort : Piano cellules de Sakis Papadimitriou.

Didier Petit -  voir en grand cette image
Didier Petit
Photo © Yves Dorison

La première définition du label par Didier Petit en 1993, était : In situ est une fabrique d’objets utopiques. Musiques brutes, intransigeantes, sauvages, rigoureuses, déterminées, historiques : une mémoire se construit, enracinée dans l’instant. (…) Meeting graphique, musical et d’écriture. Cette rencontre graphico-musico-littéraire demeure jusqu’à aujourd’hui la colonne vertébrale du label : le disque est pour Didier Petit le seul objet « bâtard » du 20ème (21ème ?) siècle, capable d’associer arts plastiques (les graphistes Toffe au début, Emilie Demarquay ensuite, puis aujourd’hui Jean-Yves Cousseau), littérature (l’écrivain Hervé Péjaudier) et musique.

Sur-le-champ, prend forme une idée de collection, qui s’organise autour de ces trois repères. Graphiquement, les disques conserveront longtemps un fond rouge, couleur chargée, dure, écartée à partir de 1995 (Periferia), au profit du jaune. Puis, avec l’arrivée d’Emilie Demarquay, la collection s’engage dans le parti pris de rendre compte au travers des photographies, des travaux de jeunes artistes liés aux mouvements du Land Art, de l’Arte Povera ou de l’Art Conceptuel. Des artistes qui tout comme les musiciens de la collection, utilisent les matériaux dans leur dureté, fragilité, mollesse, transparence, luminosité, etc. Aujourd’hui, avec l’arrivée de Jean-Yves Cousseau, la collection s’engage sur un travail graphique davantage lié à l’image, la typographie et la photographie, avec une sensibilité très urbaine.

Une ligne directrice bien définie

Musicalement, le choix du label est majoritairement celui de la pratique de l’improvisation en ce qu’elle a de plus vif, considérée comme une « traque paisible des musiques et des émotions rares au cœur des espaces où elles s’épanouissent, in situ ». Littérairement, les textes d’Hervé Péjaudier s’inscrivent tantôt en parallèle tantôt en décalage avec le contenu du disque. Ils exposent une perception, un point de vue politique, sans « jugement de valeur ». En 1993, avec l’arrêt d’Adda, le label connaît une période difficile, occasion de remettre les choses à plat. Avec une seule sortie en 1995, in situ redémarre doucement. Depuis le 1er janvier 2002, Didier Petit a transmis à Théo Jarrier la responsabilité de la direction artistique de la collection et l’histoire continue…

Le terme in situ est venu au cours d’une réunion avec Hervé Péjaudier, Toffe et Didier Petit. Il s’est imposé, parce qu’il s’agissait d’organiser l’espace et le moment, de le penser le plus possible, donc de le contrôler. Didier Petit a voulu revendiquer l’instant, le lieu, l’endroit, la situation et sa mise en forme. Au fil des sorties, les musiques sont devenues in situ. Il doit sans doute y avoir un certain nombre de terminologies pour définir les musiques produites par un label comme celui-ci. Théo Jarrier aime bien le terme de « musiques inespérées », faisant la part belle à l’improvisation.

Sur le catalogue de la collection, figure cette définition qui résume assez bien l’esprit du label : « Il faut garder en mémoire que la musique n’est pas seulement un art, mais aussi une image de la transformation du monde et de nous-même. In situ, c’est produire des disques en intégrant la pensée d’une alternative au cours du monde, une utopie qui permettrait une ouverture à la perception du son, à la joie pure de l’art et de la vie elle-même. Nous sommes les archivistes impatients de ce début de siècle ».

Didier Petit ajoute : « Nous pensons très sincèrement que tous les disques de la collection s’écoutent dans un même état d’esprit. On peut par exemple considérer les œuvres contemporaines du disque d’Hélène Breschand comme des modèles, des standards, au même titre qu’« Epistrophy » ou « Lonely Woman » dans le jazz… Ces œuvres-là, ont en commun l’inestimable vertu de briser les étiquettes. C’est ce qui permet à un grand nombre de musiciens de les jouer régulièrement et différemment, conférant à ces œuvres un caractère d’universalité. Et c’est lorsque les cloisons entre les genres tombent que la musique peut libérer sa pleine créativité. Jazz, musique contemporaine, transversale, rock, blues… cohabitent tout à fait chez in situ. »

L’indépendance au service de l’intérêt de l’artiste

Au sujet de la direction artistique du label, Théo Jarrier nous confie ces propos : « Avec Didier Petit, nous sommes des activistes « de terrain ». Grâce au fait d’être musicien, Didier côtoie à la fois les gens de la profession (journalistes, programmateurs, etc.) et les auditeurs passionnés. Quant à moi, j’ai rencontré les musiciens et le public au fil du temps pendant les concerts, en fréquentant certains lieux à 95% de leurs programmations annuelles, celles des « Instants Chavirés » à Montreuil. Une école incroyable, pour quelqu’un qui n’avait pas connu Le Dunois à Paris dans les années 80. Les rapports entre les majors et les indépendants sont inexistants, puisque pour les majors, les indépendants n’existent pas ou peu sur le marché du disque. C’est une réalité, nous sommes obligés de l’accepter pour continuer, trouver des solutions. Un label comme in situ ne peut lutter contre ça ! Nous sommes donc amenés à fonctionner en parallèle, trouver nos propres distributeurs et travailler sur nos réseaux, qui se sont créés au fil des années sur le terrain (concerts, tables de presses, festivals…). Ceci étant, ne disposant pas des moyens colossaux dont disposent les majors, nous jouissons quand même d’une liberté d’action précieuse. Nous sommes producteurs par passion, nous l’avons choisi afin de tenter de peser un peu sur le cours musical des choses. Nous devons nous adapter sans cesse et trouver des solutions. Nous avons la chance de ne produire que des artistes que nous aimons. L’indépendance a un prix, mais elle donne aussi cette liberté. De plus, chez une major, on laisse moins le temps aux artistes, il faut rendre des comptes assez rapidement. Un label indépendant né souvent de la volonté d’une personne et ne pourrai fonctionner sans. On se sent donc intimement lié à chaque décision et prise de risque. Les artistes s’y retrouvent car même s’il n’y a pas d’argent, ils peuvent tisser une relation suivie avec nous. Chez in situ, l’intérêt de l’artiste passe avant tout. »

Une suite mûrement réfléchie et prometteuse en musique

L’avenir est de continuer à produire de belles choses, coûte que coûte, avec les moyens du bord, des connections, beaucoup de débrouille, des subventions parfois qui aident, mais pas toujours et surtout une sacrée dose d’amour pour la musique. Pour continuer à faire vivre ce label, « il faut impérativement chercher la musique, détester le métier de musicien, les « show », l’industrie… toutes ces choses qui n’ont rien à voir avec la musique, qui ne sont en fait que des petits trucs de chiens savants, récurrents et vides, pour survivre. Nous envisageons le futur sereinement… Nous ne faisons pas profession : d’ailleurs le label ne fait vivre personne financièrement et ne le fera sans doute jamais. Entreprendre un label comme celui-ci est un acte passionnel et utopiste. »

Aujourd’hui, l’activité consiste d’une part, à valoriser le fond de catalogue, c’est-à-dire commencé à rééditer des enregistrements à priori déjà amortis, et d’autre part, à relayer le travail de musiciens de la collection, ainsi que celui d’artistes d’une génération nouvelle qui s’affirme. Une autre activité est de « continuer à aller écouter les musiques sur scène et partout où elles existent, pour découvrir ce que l’on ne connaît pas ; aller entendre toutes sortes de choses : écrites, pas écrites, savantes, orales, populaires, élitistes... ».

Le dernier disque en date est « The Shanghai session » du East-West Trio (Didier Petit, Xu Fengxia & Sylvain Kassap). Puis viendra un disque de voix solo d’Isabelle Duthoit, qui est un « OVNI musicale avec cette voix incroyable, une humeur improbable où ce qui paraît impossible et qui vient du corps est pourtant bien là sous nos oreilles ébahies ». Par la suite un second solo d’Hélène Breschand, juste après la réédition du premier « qui avait été très remarqué lors de sa sortie car les disques de harpe dans ces musiques ne sont pas légion, parce qu’il oscillait entre Musique contemporaines écrites et improvisations et parce que c’était son premier album ». De beaux projets en vue. En attendant, vos yeux curieux et oreilles attentives pourront se porter sur le catalogue présent sur le site des Allumés du jazz (www.allumesdujazz.com/in_situ) avec plus de trente-cinq références.

Retour sur East-West Trio : The Shanghai Session

Didier Petit, Xu Fengxia et Sylvain Kassap sont impliqués dans le East-West Trio depuis 2009, dont la création à Hong Kong s’inspirait d’un moine vivant au 18ème siècle (Théodorico Pedrini), compositeur et luthier auprès de l’Empereur de Chine, qui avait su créer un lien culturel à travers sa musique. Les trois musiciens sont maintenant habitués à cultiver un dialogue interculturel entre Extrême Orient et Occident.

Dans leur histoire personnelle, ils ont chacun fondé la singularité de leurs voix et propos sur la prise de distance vis-à-vis de leurs traditions réciproques sans les ignorer, pour nous donner à entendre une musique subtile, souvent fondée sur le goût de l’inédit. Didier Petit a su s’aventurer sur les routes les moins fréquentées de la musique improvisée au gré de multiples rencontres et donner à entendre de son violoncelle un univers sonore intrinsèque insoupçonné. Sylvain Kassap cultive depuis plus de trois décennies avec les sonorités lyriques et hybrides de ses diverses clarinettes une énergie libertaire empruntée au rock, free jazz sans négliger l’apport des musiques de tradition occidentale et de courant plus contemporain. Xu Fengxia réinvente les sonorités de ses instruments chinois (guzheng et sanxian [1].) dont l’histoire en dit long, trop méconnus dans la culture musicale de notre pays, en s’engageant activement sur les terres de la musique improvisée européenne, comme le prouve sa présence sur le disque Humeur du East-West Collective paru sur le label Rogue Art en 2013.

En introduction, une magnifique chanson Shangai Folk Song nous met en appétit avant de découvrir les deux autres parties du disque composées de trois titres, entrecoupées par deux courts Aiku. Les thèmes évoquent effectivement le côté voyageur (West, Carte postale, Mademoiselle du Henan, Snake Raga) plutôt par l’association intelligente des cultures musicales différentes de chacun et des sonorités inhabituelles des instruments de Xu Fengxia que par le prétexte de voyage en lui-même, pour nous présenter une musique unique en son genre, à la fois captivante, passionnante et gorgée de poésie. L’instrumentation aventureuse de ce trio singulier dépourvu de rythmique donne à entendre un répertoire hors des clichés de toutes expériences musicales, aux humeurs variables et singulières (parfois chaudes et explosives, à d’autres moments plus douces et pointues ou ludiques et enfantines). Les propos, sonorités et timbres se renouvellent au fil des thèmes, très loin de l’ennui parfois constaté dans certaines rencontres improvisées, au point de découvrir à chaque écoute de nouvelles richesses auditives. La qualité de l’enregistrement et certainement du master qui en résulte nous donnent l’impression d’être à un de leurs concerts, au milieu de ces trois musiciens dont chacun occupe une place de même importance.

On oublie soudainement que ces derniers ne jouent ensemble que depuis 2009 et que leurs rencontres trop rares en concerts nécessitent de braver de nombreux kilomètres pour avoir lieu. La distance musicale et géographique qui les sépare n’existe donc plus tant leur geste musical commun est cohérent, intègre et finalement assez naturel (parfois agrémenté de sonorités de rues et de chants lointains). Autres aspects marquants du disque : le coffret cartonné recouvert d’un papier mat rouge estampillé du nom du groupe et du titre de l’album, entouré d’un bandeau en papier jaune sur lequel figure quelques explications succinctes. A l’intérieur : la liste des titres, le catalogue du label et un livret dans lequel on découvre avec une qualité graphique en gris foncé ponctué de rouge une illustration littéraire des Onze chroniques et chansons anciennes d’Hervé Péjaudier et D’où parlez-vous ? de Stéphane Ollivier sur un papier cartonné inhabituellement utilisé pour les disques, avec des photos en noir et blanc qui évoquent une tournée. On peut lire les rappels bibliographiques et discographiques de chaque nom ayant un rôle dans l’élaboration du coffret (musiciens, hommes de lettres sans oublier le graphiste Jean-Yves Cousseau). Le tout forme un objet produit manuellement, geste salutaire pour renforcer le lien entre le producteur et le consommateur de cette œuvre alliant avec exigence musique, littérature et art plastique.

Après presque trente ans d’existence, in situ n’a pas oublié son objectif affirmé dès sa création : allier au sein d’un même objet plusieurs formes d’art, en éditant ce trente cinquième disque, très réussi aussi bien sur le plan musical que dans l’objet matériel qu’il représente, lorsque ce dernier semble de nos jours de plus en plus banalisé et mésestimé. Un disque qui se démarquera pleinement de votre discothèque idéale.

Remerciements particuliers à Didier Petit et Théo Jarrier pour leur implication dans la rédaction de cet article


> Liens :


[1Instruments de musique traditionnels chinois à cordes pincées

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