« Le jazz tisse sa toile... »
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Chemins de traverse #2 (en Clunisois)

Les pérégrinations du chroniqueur à Jazz Campus en Clunisois

D 3 septembre 2014     H 20:39     A Yves Dorison    


Prologue

Nous nous étions quittés avec la p’tite Suzy V., si je ne m’abuse, et il faisait un temps de chien, à ne pas mettre un chroniqueur dehors. Bon, à l’évidence et à ce jour, c’est encore et toujours l’été goutte au nez et les prés affichent conséquemment une verdeur insolite très agréable à l’œil. Certes le bronzage n’est pas ce qu’il aurait pu être mais l’on survit mieux ici qu’à Gaza, mieux qu’en Syrie, bref, mieux qu’en bien des lieux sur cette terre où la connerie s’exprime avec la violence inhumaine qui trop souvent la caractérise.
Alors cette semaine, sillonner les routes de Jazz Campus en Clunisois, c’était pain bénit, comme disait mon grand-père, et rien aujourd’hui ne saurait nous faire oublier notre chance.

Chapitre 1

Samedi 16 août 2014 - Leïla Martial

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Leila Martial

La première soirée avait lieu, comme à l’accoutumée, à Matour (chef-lieu de canton, 1060 habitants, code postal, 71520). La salle du Cart indisponible, c’est dans la cour de la Maison du Patrimoine qu’était invité le quartet de Leïla Martial. La fraîcheur humide était de rigueur mais la vocaliste et ses musiciens surent imposer des paysages variés sur lesquels le degré, Celsius ou Fahrenheit, n’eut pas d’effet. La jeune chanteuse peut se targuer de proposer à l’écoute un univers éminemment personnel qui la démarque immédiatement de plus grand nombre de ses consœurs. C’est assez rare pour être signalé. De bruits de bouche en longue note, elle sait installer une climatologie propice à l’évasion avec une désarmante sincérité sans jamais sacrifier le sens mélodique à l’exercice de haute voltige (ce qui non loin des Haras Nationaux, n’est-ce pas...). Fort justement accompagnée et soutenue, elle est clairement la pierre angulaire d’un quatuor plénier plutôt que la soliste d’avant-scène dans une formation en phase avec le conventionnel. Une attitude qui dénote assurément son désir de musique et qui nous porte à croire qu’un bel avenir l’attend, là où elle ira.

Chapitre 2

Dimanche 17 août 2014 - Matthieu Donarier / Sébastien Boisseau

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Matthieu Donarier / Sébastien Boisseau

Dompierre-Les-Ormes ( 952 habitants, code postal, 71520) accueillait en sa Maison Européenne de la Forêt et du Bois les ci-dessus nommés Matthieu Donarier et Sébastien Boisseau. Facétieux, Didier Levallet avait programmé là leur duo Wood. De fait, l’adéquation fut naturelle. Et si quelquefois il nous sembla que la contrebasse fut encline à la superfétation, quitte à en rajouter sous le boisseau, cela n’empêcha pas le saxophoniste d’imposer une présence lyrique profonde avec une retenue bienséante accordée à l’esprit des couverts arborés où le mystère aime à s’exprimer entre l’ombre d’une brise et d’inaudibles frôlements. À cet au(l)ne, le frisson n’a rien de terrifiant. Il est plutôt réconfort et désir exploratoire. L’oreille aux aguets, à l’affût, il faut dans cette musique écouter les sourdes résonances du aubier qui s’écrase quand la nature venteuse le pousse au chant, il est même impératif de se laisser envahir par l’insensible présence d’une atmosphère où les senteurs déclinent à l’infini la richesse mémorielle de l’atemporalité.
Le bois et la forêt qui l’abrite sont un monde à part, une enclave à l’abri du conflictuel et du mesquin. La musique du duo Wood s’en approche joliment.

Chapitre 3

Mardi 19 août 2014 - Andy Emler / Thomas de Pourquery

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Andy Emler

À Cluny (Chef-lieu de canton, 4689 habitants, code postal 71250) cette fois, avec un autre duo et une autre facette du dialogue expressif. Emler / De Pourquery ou comment lier deux générations distinctes par l’amour de l’improvisation. Là aussi, la connivence est évidente. Là encore la qualité musicale fricote avec les sommets du genre. Moins ancrée dans l’intériorité que le duo Donarier / Boisseau, la paire convoque ses pairs, Desproges, et Nougaro entre autres, agite le bocal de l’impro avec énergie, suscite l’empathie tant par la musique que par le dialogue (bien rodé) avec le public.
Dynamique et puissant, mélodique et contemporain, ils déroulent un tapis foisonnant sur lequel s’étalent leurs qualités personnelles et le résultat de leur confrontation. Le public est conquis. Par leur musique ou par leurs plaisanteries ? Certainement un peu des deux.
Nous leur souhaitons de demeurer plus liés à la musique qu’à la pantalonnade car, ces temps-ci, les clowns détournent l’usage de la cravate, quitte à paraître un peu collet monté... Ce serait vraiment dommage.

Chapitre 4

Mercredi 20 août 2014, 19 h 00 - Daunik Lazro solo

Daunik Lazro -  voir en grand cette image
Daunik Lazro

À Berzé le Châtel d’abord (59 habitants, code postal, 71960), dans le cuvage du château pour un solo de saxophones. Tiens ! voilà que la Bernitude me reprend (voir ici), la vie de château quoi, médiéval cette fois (XIIème et XIIIème siècle, tout de même). Daunik Lazro est là, aylérien libertaire en terre conservatrice, prêt au combat. Combat qu’il livre avec son ténor puis avec son baryton sur une sorte de blues qu’il qualifiera lui-même de néandertalien. Puissance rauque et aigus incroyablement abyssaux tissent une trame épuisante. Ici on joue à l’os ou on ne joue pas. De la démesure et au diable la demi mesure. On souffle en profondeur sur les braises d’un désir ardent, ardu, porte par un geste musical intime, transgressif à souhait, qui laisse pantois. Et comme sonné ensuite après l’écoute d’une interprétation d’un gospel composé par Joe Mc Phee, gospel qui résonne encore aujourd’hui entre nos oreilles ivres de sons.

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Mercredi 20 août 2014, 21 h 00 - Sophia Domancich « Snakes & Ladders »

Sophia Domancich -  voir en grand cette image
Sophia Domancich

À Cluny toujours. Mon Dieu, mon Dieu, ils sont quatre ! Une paire de duos donc et paritaire s’il vous plaît, Sophia et Himiko avec John et Eric. Voyant venir sur scène Sophia Domancich, une pensée soudaine pour Jean-Jacques Avenel m’agrippe au passage. Décédé le 11 août dernier, il faisait chanter le bois et la corde avec une pertinente singularité. La pianiste lui dédicacera d’ailleurs le concert. Et quel concert ! Reconnaissons avant tout que de faire vivre ainsi les mots de Jacqueline Cahen, décédée en 2009, est une très bonne idée autant qu’une nécessité. C’est du moins mon avis, et je le partage, comme dirait l’autre...
Sur scène, s’il n’y a qu’une chanteuse et un chanteur, il y a bien quatre voix unies autour d’une subtile évocation d’un univers poétique ancré dans la nuance. Et tout l’art de ce quartet réside dans son aptitude à conjuguer les émotions et à les transmettre, ce qui d’ailleurs est le propre de la poésie quand elle atteint son but. Pourquoi écris-je cela ? La poésie atteint toujours son but. C’est le lecteur qui défaille. Et ce ne sera jamais affaire de nombres. Un seul lecteur touché justifie le poème. Et le premier lecteur est le poète...
Toujours est-il que ce concert fut une belle parenthèse sur le cours de notre temps car la musique proposée par Sophia Domancich sait jouer et se jouer des émotions diaphanes comme des interrogations fragiles. Les graves de Greaves [1], naturellement, et la profondeur céleste du chant d’Himiko Paganotti le confirment à chaque note, portés par les croquis mélodiques de la pianiste et du guitariste ( en l’occurrence, Éric Daniel).

Chapitre 5

Jeudi 21 août 2014 - Trio Reis / Demuth / Wiltgen

Michel Reis -  voir en grand cette image
Michel Reis

La devise du Luxembourg est la suivante : « Mir wëlle bleiwe wat mir sinn »... « Nous voulons rester ce que nous sommes ».
Personnellement, je n’ai rien contre. Mais à la place de ce trio, originaire du Grand Duché donc, si je puis me permettre, j’envisagerais quelques modifications. Soyons clairs : les trois compères sont techniquement au taquet, notamment le batteur (au volume sonore raisonnable), qui tutoie la précision helvétique avec une belle abnégation. Deux d’entre eux vivent aux États Unis et le troisième a passé six années à Boston. On le sent dans les enchaînements du set qui sont parfaitement professionnels. Quelques mots et un trait d’humour itératif poli afin d’établir le contact avec le public, une belle énergie et le tour est joué. Deux rappels. Et la musique ? Ah oui, la musique. Eh bien... Eh bien, c’est un jazz contemporain avec des compositions personnelles qui nous ont fait souvenir que E.S.T. a marqué une génération. On commence le morceau tranquille, on monte en puissance avant d’attaquer plein pot le crescendo propice à la pâmoison des masses. Et on reproduit le schéma à l’envi. On ajoute deux ballades, manière de dire que ça aussi on sait faire (ce n’est pas faux d’ailleurs). Et c’est bien fait, parce que ces musiciens-là, croyez-moi, ils ont bouffé du conservatoire en long, en large et en travers (à croire qu’ils ont lu tous les « Que sais-je ») et je suis prêt à parier sur la couleur de la médaille.
Toujours est-il qu’à l’issue du concert, je demeure incapable de nommer un morceau plutôt qu’un autre car tous tournent autour de mélodies qui n’en sont pas.
Oserais-je dire que c’est propre comme un bon élève deux minutes avant la messe un dimanche matin de sous-préfecture ? Oui, et c’est un peu dommage. Selon moi seulement car d’autres (l’immense majorité, en fait) ont fort apprécié l’exercice, que dis-je ! Le concert.

Chapitre 6

Vendredi 22 août 2014Airelle Besson / Nelson Veras

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Airelle Besson

Ah ! J’avais un chapitre d’avance. La mélodie, c’était aujourd’hui, 22 août, accessoirement jour le plus meurtrier de la première guerre mondiale avec une bagatelle de 40 000 morts. Un siècle après, dans ce concert pique-nique aux effluves quelquefois crottineuses, du fait du lieu et non des gens qui s’y trouvaient, Nelson Veras en adepte d’un jeu minimal pour un art maximal et Airelle Besson, légèrement plus extravertie, nous avons eu plaisir à écouter des compositions originales, un standard et une pièce d’ Antonio Carlos Jobim pour une heure délicieusement simple de musique harmonieuse à souhait. Nous serions presque tenté de n’en rien dire. Ces moments d’intimité musicale partagée avec le public, voyez-vous, n’appartiennent qu’à ceux qui étaient là. Nous pouvons écrire que c’était bien, que c’était beau et que les absents ont toujours tort. Voilà.

Quelquefois, au gré d’une promenade, en portant le regard au loin, l’œil est accroché par un détail saillant, remarquable et lumineux sur l’horizon lointain, et peine à en décrocher. Au méridien de ce 22 août qui vit naître ma deuxième fille (il y a beaucoup moins d’un siècle...), Airelle Besson et Nelson Veras nous ont promenés au cœur du détail.
Nous avez-vous vus souriants, assis dans l’herbe, éclairés par la musique ?

Chapitre 7

Samedi 23 août 2014 - Louis Sclavis « Silk and Salt Melodies Quartet »

Louis Sclavis -  voir en grand cette image
Louis Sclavis

Dernier intervenant d’une programmation à l’homogénéité nuancée, le quartet de Louis Sclavis s’imposait quasiment comme un évidence apodictique (presque un accès de pléonasmite, ce collage hasardeux...).
Résumons. D’abord, quelques spectateurs sont restés sur le carreau. Une impardonnable imprudence à vrai dire.
Pourquoi ? Parce que c’était Louis, parce que c’était lui.
Ensuite, on a attendu, curieux, de voir sous quel savant angle il allait nous saisir, cet insatiable qui tutoie les sommets de projet en projet, d’une décennie l’autre, avec une folle aisance ( en l’occurrence synonyme de « travail acharné » conjugué à « incroyable talent » ). Je suis quasi certain qu’il y avait dans la salle quelques oiseaux de mauvais augure et autres pissefroids qui espéraient assister au chant du cygne. La réussite des uns irrite toujours la médiocrité des autres. Bref, ils ont été déçus car ce quartet est un pari réussi. Les compositions, à la hauteur des exigences élevées de leur créateur, ne dépareillent pas dans son catalogue. Loin s’en faut. Toujours en équilibre entre l’écriture complexe et les libres sentes de l’improvisation, elles expriment une vision personnelle qui ne cesse d’approfondir sa recherche, touche subtilement une intériorité inquiète, écorchée peut-être, qui aborde le sensible avec une générosité sans pareille.

Au cinéma, souvent, les fleuves défilent hors du temps, le dépassent, nourrissent nos inutiles espoirs. Les mélodies de sel et de soie de Louis Sclavis, elles, accompagnent le fleuve depuis l’autre rive et ses remous illimités chavirent l’auditeur.
Vivre tue.
Soyons heureux.


Dans nos oreilles :

Louis Sclavis - Silk and Salt Melodies
Friedrich Gulda - Le clavier bien tempéré
Bill Evans – You must believe in spring
Sophia Domancich – Snakes and ladders

Devant nos yeux :

Orhan Pamuk – Le musée de l’innocence
Alain Gerber – Longueur de temps-ci
Philippe Jaccottet – Œuvres


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[1John Greaves, basse