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Laurent CUGNY et le Gil Evans Paris Workshop

Une seule question se pose : « Est-ce que ça a du sens ? »

D 13 septembre 2014     H 20:11     A Thierry Giard    


Au cours de ce printemps 2014, Laurent Cugny nous annonçait la naissance prochaine d’une nouvelle grande formation dont il prendrait la direction : le Gil Evans Paris Workshop.
Un intitulé qui ne surprendra guère ceux qui connaissent un peu ce pianiste-chef d’orchestre-musicologue.
Un petit rappel historique ?
En 1979, Laurent Cugny crée et dirige le big-band Lumière avec lequel, en 1987, il réalise un rêve : inviter Gil Evans à prendre la tête de sa formation pour une tournée qui permit l’enregistrement et la publication deux disques (Emarcy-Universal) ! Un moment inoubliable qui sera suivi en 1989 par la publication du livre « Las Vegas Tango. Une vie de Gil Evans » (Paris, P.O.L, coll. « Birdland »). Laurent Cugny s’affirme alors en musicologue, discipline dans laquelle il obtient un doctorat en 2001 à la Sorbonne... où il enseigne désormais depuis 2006.
On n’oubliera pas non plus qu’il fut le cinquième chef de l’Orchestre National de Jazz, de 1994 à 1997.

Inévitablement, nous avons voulu en savoir plus sur ce nouveau projet et ce nouvel orchestre qu’il a voulu très « jeune ».(voir la formation...)

Questions - réponses...

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Laurent CUGNY et le Gil Evans Paris Workshop
© Léo Andrès

Thierry Giard / CultureJazz.fr : Le big band Lumière est mort. Le Gil Evans Paris Workshop va naître. On se souvient que Gil Evans a joué sa musique avec Lumière en 1987... Quelle différence entre ces deux projets ?

Laurent Cugny : J’ai gardé, de façon presque régulière le big band Lumière entre 1979 et 2002. Pendant trois ans, il s’est appelé Orchestre National de Jazz, mais on peut dire que c’était le même projet. Et en effet, pendant un mois il a accueilli Gil Evans pour jouer sa musique.
Qu’est-ce qui diffère avec le Gil Evans Paris Workshop ? Le temps a passé, avec une grosse coupure depuis la fin de Lumière. Je ne sais pas si j’ai changé moi-même, mais les musiciens oui, puisqu’ils sont tous nés dans les années 1980 ou même après. Le GEPW est principalement dédié à la musique de Gil Evans mais aussi à la mienne. Plus techniquement, la différence dont je suis certain, c’est la base rythmique et sonore.

1987 : Gil Evans et Laurent Cugny. -  voir en grand cette image
1987 : Gil Evans et Laurent Cugny.
© Mephisto

À partir précisément de 1987 et de l’expérience avec Gil Evans, cette base était devenue électrique (guitare basse et claviers). Ce n’est pas seulement une question d’instruments, mais de sonorité générale et d’approche rythmique. Cette fois, il y a bien une guitare électrique (Marc-Antoine Perrio), mais une contrebasse, un piano acoustique et, pourrais-je ajouter, pas de percussions supplémentaires.
Le jazz-rock est plus loin maintenant. Par ailleurs, nous allons prendre des arrangements de Gil que je n’ai jamais joués et j’apporte aussi de nouvelles compositions à moi.

Le fait qu’entre ces deux orchestres vous soyez devenu enseignant universitaire en musicologie (donc plus versé dans la théorie musicale que dans sa pratique sur scène) a-t-il changé votre conception du travail en orchestre ?

Non, pas du tout. Sinon le désir, peut-être plus grand parce que je n’ai plus fait de grand orchestre depuis un moment (mais j’ai continué à jouer !).

Serait-il donc indispensable en cette époque « difficile » de s’abriter derrière un grand nom du jazz (Gil Evans en l’occurrence) pour faire vivre et jouer un jeune orchestre ?

Non, bien sûr. J’aurais très bien pu reprendre le nom de Lumière ou tout autre sous mon nom. En réalité, c’est une proposition qu’on m’a faite et, après y avoir réfléchi, j’ai accepté. Il est bon, je pense, que le nom du groupe reflète le projet. Ici, il est vraiment question de rejouer certaines musiques de Gil Evans et cela a du sens, de mon point de vue. C’est la seule question qui se pose : est-ce que ça a du sens ? J’ajoute que je considère que ma dette à son égard est infinie et ça ne me déplaît pas de me (re)mettre sous sa bonne étoile et de contribuer à nouveau à faire vivre son nom et sa musique.

Faire revivre la musique de Gil Evans en grand orchestre, c’était déjà le projet mené par Ryan Truesdell en 2012 aux USA (centenaire de Gil Evans) avec « The Gil Evans Centennial Project ». Il reposait sur l’interprétation de partitions inédites. Votre projet est assez différent, vous parlez autant d’esprit que de musique écrite. Comment faire ressentir cet esprit du siècle dernier aux musiciens de la jeune génération ?

Ce n’est pas difficile. Il suffit d’en dire un mot (10 secondes), de poser des partitions sur les pupitres, de donner le départ et ça marche tout seul ! Mais il est vrai que la concomitance des deux projets dit quelque chose. Tout d’abord de la persistance de Gil Evans, toujours, plus de vingt-cinq ans après sa disparition. Et aussi sur les deux Gil Evans, ses deux manières, dont nous essayons chacun d’en refaire revivre une.

On pourrait considérer que vous voulez reproduire avec Gil Evans ce qu’a fait Laurent Mignard avec Duke Ellington à travers le Duke Orchestra. Rapprochement hâtif sans doute ?

Ce qu’on peut en dire m’est strictement égal. Je sais pourquoi je le fais et c’est tout. Le jugement des musiciens avec qui je joue m’importe bien plus.

A-t-il été nécessaire, voire difficile, d’obtenir l’accord de la famille de Gil Evans pour utiliser son nom ?

Nécessaire, oui, difficile, non. J’ai demandé à Miles, son fils, qui a répondu positivement dans la journée.

En optant pour le terme Workshop plutôt que « orchestra » ou « big-band », vous mettez en avant la notion d’atelier et la place majeure qu’occupait l’improvisation dans la seconde période de la carrière de Gil Evans. Vous avez donc choisi les musiciens dans cet esprit. N’est-ce pas là le professeur qui agit pour former les jeunes générations ? Atelier mais peut-être aussi « école » ?

Pour les former, sûrement pas, c’est déjà fait et très bien. Et je n’aime pas cette idée de professeur. À la Sorbonne oui, sur une scène, non. J’ai choisi ce mot parce que je ne sais pas exactement quelle direction cela va prendre. On verra...

Vous avez réuni une équipe de jeunes musiciens très représentatifs de la génération actuelle tous très bien « éduqués » sur le plan musical (CNSMDP), souvent plus proches de Steve Coleman et du jazz des années 2000 que de Gil Evans. Pourquoi ce choix ? Ne craignez-vous pas qu’ils manquent de maturité et d’expérience pour s’engager dans une démarche qui s’annonce « ouverte » ?

Je joue depuis quelques années avec Joachim Govin, le fils de mon ami de toujours Pierre-Olivier Govin, qui a participé à l’expérience de Gil Evans de 1987. Je le connais bien et j’ai beaucoup parlé avec lui. J’ai pu comprendre un peu comment il fonctionnait et à travers lui comment des musiciens de sa génération (il est né en 1984) pouvaient percevoir les choses. Et je suis aussi allé l’écouter avec ses comparses. J’ai écouté leurs disques aussi.
La première évidence est qu’il sont d’un niveau musical exceptionnel.
La seconde est qu’ils ont trente ans de moins que moi. Donc forcément ils entendent les choses différemment.
Ensuite, c’est simple, je leur propose un projet, ils acceptent ou non (d’ailleurs ils ont tous accepté). Quant à la « maturité » et à « l’expérience », repensez à l’âge qu’avaient les musiciens de Birth of the Cool ou ceux du deuxième quintette de Miles Davis.
Enfin, il ne faut pas penser que cela va être si « ouvert ». Il va y avoir beaucoup d’écriture. Pas question de faire ce que lui faisait au Sweet Basil : 30 secondes de thème à l’unisson et 30 minutes de solos sur un accord (j’exagère un peu !).
Déjà en 1987, j’avais remis le curseur un peu plus vers l’arrangement et apparemment ça ne lui avait pas déplu. Mais si vous écoutez les disques depuis 1968, il y a beaucoup d’écriture, même si elle est moins élaborée, plus ouverte. C’est cela que j’ai envie de travailler en trouvant une marge de liberté conforme à ce que j’ai envie de faire aujourd’hui et à ce que je pense que les musiciens choisis ont envie de trouver.

En étroite collaboration avec Olivier Saez, à l’initiative de ce projet, vous espérez décrocher des engagements dans les grands festivals. On sait que ceux-ci sont souvent friands de solistes invités même si, souvent, ça complique l’affaire et n’apporte pas toujours un plus... Résisterez-vous en imposant l’orchestre ou rien ou avez-vous déjà envisagé cette situation ? (Vous proposez déjà une liste de vocalistes possibles...)

Les vocalistes c’est autre chose.
J’adore le jazz vocal et j’ai envie de créer un répertoire vocal et de le jouer de temps à autre. Mais ce sera pour plus tard, dans un deuxième temps.
Il est vrai que je ne suis pas un grand amateur du « système invités ». Mais on verra.

Laurent Cugny. -  voir en grand cette image
Laurent Cugny.
© Léo Andrès

La force des derniers orchestres de Gil Evans venait des rendez-vous réguliers devant le public du Sweet Basil à New-York. Vous avez l’intention de reproduire cette formule en collaboration avec le Studio de l’Ermitage à Paris avec 1 ou 2 rendez-vous par mois. Sacré défi en terme de disponibilité des musiciens et de fidélisation du public. Ça vous semble réaliste, idéaliste, utopique ?

Indiscutablement c’est très difficile.
Utopique, peut-être, on verra.
Mais le problème n’est sûrement pas les musiciens. Je crois que je pourrais jouer tous les soirs, j’aurais toujours de très bons musiciens partants. Il y en a tellement et l’envie de jouer est tellement forte.
La conjoncture économique est catastrophique mais la conjoncture musicale est exceptionnelle.

Monter un tel projet est une vraie entreprise, en particulier sur le plan financier. Comment comptez-vous réunir les fonds nécessaires à la mise sur pied de cette formation, sachant qu’un appel à financement « participatif » est en cours à ce jour (sur KissKissBankBank) ?

Oui, c’est la solution qu’on a trouvée pour démarrer. Une autre aurait été de demander aux musiciens de ne pas être payés, ce que je ne veux pas.
Le financement participatif ne peut être qu’un coup de pouce pour amorcer. On verra ensuite.

En dehors des rendez-vous du Studio de l’Ermitage, avez-vous déjà d’autres concerts prévus sur l’agenda du Gil Evans Paris Workshop ?

Oui, mais aucun n’est encore signé ferme.

Un petit mot à propos de votre opéra, « la Tectonique des Nuages ». Joué en version de concert à Vienne en 2006, il va être créé à Nantes le 7 avril 2015. Presque un cadeau d’anniversaire, n’est-ce pas [1] ? On imagine que c’est aussi l’aboutissement d’un long travail... Il faut savoir être patient...

Ce furent les vingt premières années les plus dures ;°)
Oui, enfin, une maison d’opéra – Angers Nantes Opéra et son directeur Jean-Paul Davois – ont assumé le risque d’une production qui n’est ni du répertoire traditionnel ni de la tradition savante contemporaine (voir sur le site : angers-nantes-opera.com).
Je lui en suis extrêmement reconnaissant.
En effet, c’est une très bonne année pour moi (et je ne vous parle pas des livres qui sortent ;°) !

Propos échangés par mail le 12 septembre 2014 - Un grand merci à Laurent Cugny pour sa disponibilité et sa patience !

Gil Evans Paris Workshop :
Antonin-Tri Hoang : saxophone alto / Martin Guerpin, Adrien Sanchez : saxophone ténor / Jean Philippe Scali : saxophone baryton / Quentin Ghomari, Olivier Laisney, Malo Mazurié, Brice Moscardini : trompette / Victor Michaud : cor / Bastien Ballaz, Léo Pellet : trombone / Fabien Debellefontaine : tuba / Marc-Antoine Perrio : guitare / Joachim Govin ; contrebasse / Gautier Garrigue : batterie / Laurent Cugny : piano, direction, arrangements.


> Un livre de Laurent Cugny, à paraître en octobre 2014 : (celui qu’il évoque en fin d’entretien !)

  • Une histoire du jazz en France - 1. Du milieu du XIXe siècle à 1929, Paris, Outre Mesure, 2014.

> Liens :


[1Laurent Cugny est né le 14 avril 1955.