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Intakt : trois grands orchestres et quelques pépites !

Trois démarches orchestrales et plus encore...

D 27 octobre 2014     H 07:00     A Jean Buzelin    


Au fil du temps, et au risque de se répéter, la maison suisse Intakt a pris l’une des toutes premières places parmi les labels européens indépendants, que ce soit au niveau des choix musicaux, de la production et de la présentation graphique. Nous mettrons l’accent cette fois sur trois démarches orchestrales organisées pour des formations allant de huit à douze musiciens.

Ingrid Laubrock Octet : “Zürich Concert“ -  voir en grand cette image
Ingrid Laubrock Octet : “Zürich Concert“
Intakt
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On aime !

La saxophoniste allemande Ingrid Laubrock a réuni une superbe palette instrumentale, où l’on retrouve des compagnons familiers comme Tom Rainey, Drew Gress et la guitariste Mary Halvorson, pour composer une suite de pièces d’une grande beauté. Le travail d’écriture, complexe mais d’une grande lisibilité, limpide, d’un raffinement exquis, est superbement rendu par les instrumentistes qui jouent tout en nuances, mais n’hésitent pas à donner de la voix quand il le faut. De subtiles variations presque minimalistes évoluent en une savante progression, ou bien restent en suspend, presque en apesanteur, tout en retenue apparente, avant de s’étoffer, de prendre corps et rythme. Aucune mièvrerie, aucune douceur feinte dans cette musique servie par des alliages somptueux : xylophone, violoncelle, accordéon, la guitare résonante de Mary Halvorson… ce qui n’empêche pas le saxophone et la trompette de se faire entendre !
Un disque absolument magnifique.

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Aki Takase - Alexander von Schlippenbach : « So Long, Eric ! » -  voir en grand cette image
Aki Takase - Alexander von Schlippenbach : « So Long, Eric ! »
Intakt
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On aime !

Eric Dolphy est mort il y a cinquante ans, et l’on ne peut pas dire que cet anniversaire ait été célébré en grandes pompes ! Heureusement, certains y ont pensé, comme Aki Takase et Alexander von Schlippenbach qui se sont partagés une série de superbes arrangements sur des compostions du saxophoniste-flûtiste-clarinettiste. Une douzaine de musiciens se sont retrouvés pour cet hommage, intitulé “So Long, Eric“, titre d’une composition de Charles Mingus dédiée à son ancien partenaire. Ces musiciens sont parmi les solistes européens les plus réputés, que ce soient les anciens, comme Han Bennink ou Karl Berger, qui ont joué avec Dolphy, ou les plus jeunes comme Axel Dörner ou Rudi Mahal. Les douze ne jouent que rarement ensemble, et ce sont des formations à géométrie variable, tentettes, octettes, quartettes, et même un quintette de souffleurs, qui se partagent l’exécution des arrangements et improvisent avec passion et générosité. Autant dire de suite que ce disque est particulièrement réussi, Contrairement à bien d’autres “hommages“ ou relectures — c’est la mode — souvent à côté de la plaque, celui-ci est parfaitement dans l’esprit. Il est d’aujourd’hui comme il est d’époque. Pourquoi ? Parce que la musique et le jeu extraordinaires d’Eric Dolphy — n’oublions pas que toute sa carrière tient en cinq-six ans — ne sont aucunement datés, contrairement à d’autres grands musiciens qui ont marqué leur époque. J’irais même plus loin : à l’heure actuelle, je ne connais pas un musicien plus moderne qu’Eric Dolphy. Ce disque remarquable contribue à le faire savoir.

Barry Guy New Orchestra : « Amphi - Radio Rondo » -  voir en grand cette image
Barry Guy New Orchestra : « Amphi - Radio Rondo »
Intakt

Ils sont également douze dans le Barry Guy New Orchestra pour la première des deux longues suites qui composent ce disque, Amphi, pièce en sept parties “écrite“ pour sa compagne, la violoniste baroque Maya Homburger. Comme à son habitude, Barry Guy joue sur les masses orchestrales mouvantes, laissant une large place à l’aléatoire, et qui renforcent les dissonances maîtrisées du violon. Une œuvre très “musique contemporaine“ qui ne me manque pas d’ampleur. L’autre pièce, sans Maya Homburger, Radio Rondo, apparaît plus “violente“, avec un début très free et, plus généralement, un foisonnement orchestral dense et dur, qui met cette fois en valeur le piano “déconstruit“ d’Agusti Fernández. Notons que cet exercice collectif difficile est négocié par des improvisateurs de haut niveau, dont certains, comme Evan Parker ou Paul Lytton, se fréquentent depuis des décennies.

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En bref, du quintette au solo :

Christoph Irniger Pilgrim : « Italian Circus Story » -  voir en grand cette image
Christoph Irniger Pilgrim : « Italian Circus Story »
Intakt
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On aime !

Nous avons déjà parlé, sur ce site, du saxophoniste suisse Christoph Irniger qui, en quintette cette fois, signe toutes les compositions d’un disque magistralement maîtrisé et équilibré : un musique réfléchie, élaborée, puissante, forte, dense et souvent prenante parfaitement jouée. Du grand jazz contemporain, c’est-à-dire du grand jazz tout court.
À écouter sans hésitations. OUI

Le duo Sylvie Courvoisier/Mark Feldman retrouve ici une section rythmique, et quelle rythmique !, pour un disque assez époustouflant. Une musique brillante, foisonnante, presque échevelée parfois, dynamique ou au contraire concentrée, pleine de surprises et de références, une musique savante et de très haut niveau qu’on écoute oreilles grandes ouvertes ! (le quartette va se produire prochainement en France, notamment à Banlieues Bleues). OUI

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Sylvie Courvoisier - Mark Feldman Quartet : “Birdies for Lulu“ -  voir en grand cette image
Sylvie Courvoisier - Mark Feldman Quartet : “Birdies for Lulu“
Intakt
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On aime !

On retrouve le formidable Rudi Mahal dans le très solide et très ouvert quartette Squakk dirigé par le batteur allemand Michael Griener. Ce disque, à la fois maîtrisé et audacieux, fait alterner compositions des divers membres du groupe et collectives. Le public du festival de Willisau approuve !

Le trio Depart offre au contraire un jazz “actuel“ beaucoup plus structuré largement organisé autour des belles compositions du contrebassiste Heiri Känzig, cofondateur du trio en 1985 avec Harry Sokal. On ne présente plus ce maître saxophoniste, dont le nom reste lié au Vienna Art Orchestra. Sans bavure !

Le Trio 3, constitué depuis pas mal d’années par trois admirables vétérans, Oliver Lake, Reggie Workman et Andrew Cyrille, convie à nouveau un pianiste en son sein. Après Irène Schweizer, Geri Allen et Jason Moran, c’est le jeune Vijay Iyer qui est invité à se mouvoir, se confronter, partager, apporter des thèmes, voire bousculer ces trois rocs. Et, comme d’habitude, cela donne un excellent disque. Grâce à la pulsation, au swing omniprésent, à la densité, à l’urgence, à la force et à la souplesse, sans oublier la qualité d’écoute de chacun et les improvisations remarquables, le Trio 3 n’a rien d’une réunion d’anciens et témoigne, au contraire, de la vitalité du jazz afro-américain. Notons que le livret s’enrichit d’un texte d’Amiri Baraka, écrit quelques semaines après l’enregistrement de ce disque, et quelques semaines avant sa disparition.

Michael Griener Squakk : « Willisau & Berlin » Harry Sokal - Heiri Känzig - Martin Valihora Depart : « Refire » Irène Schweizer - Jürg Wickihalder : « Spring » Torben Snekkestad - Barry Guy : « Slip Side and Collide » Andreas Schaerer - Lucas Niggli : « Arcanum » Julian Sartorius : « Zatter »

C’est l’univers de Thelonious Monk qui a réuni la grande pianiste Irène Schweizer et le jeune saxophoniste Jürg Wickihalder, lequel a rencontré et joué avec un grand monkien, Steve Lacy, d’où son choix premier du soprano. Monk est présent dans cet échange avec deux thèmes et… Just A Gigolo, Wickihalder en apporte cinq et en partage plusieurs autres avec la pianiste. Au-delà du jeu du saxophoniste, on remarquera une fois de plus la qualité d’écoute d’Irène Schweizer, sa réactivité, son à-propos, sa présence et ses qualités d’accompagnatrice car, là, on peut réellement parler d’accompagnement, dans le meilleur sens du terme.

Trio 3 & Vijay Iyer : « Wiring » -  voir en grand cette image
Trio 3 & Vijay Iyer : « Wiring »
Intakt
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On aime !

On aura remarqué que, dans l’écriture et l’organisation, le travail orchestral de Barry Guy s’appuie largement sur son expérience d’improvisateur. Et le contrebassiste ne manque jamais de se retrouver face à un musicien, en l’occurrence ici le saxophoniste norvégien Torben Snekkestad, pour dialoguer spontanément et prendre tous les risques, comme le fait Joëlle Léandre par exemple. Une longue pratique de l’écoute m’amène pourtant à cette réflexion : s’il y a un paradoxe dans l’improvisation libre, c’est qu’elle est parfois prévisible ! Ce qui ne l’empêche pas de se renouveler constamment. À méditer… et à écouter.

L’étonnant duo voix-percussion Andreas Schaerer/Lucas Niggli fait les délices de mon confrère Thierry Quénum. Lisez sa chronique dans Jazz Magazine/Jazzman N°665 de septembre.

La Suisse est un grand pays de percussionnistes qui n’hésitent pas à tenter l’aventure soliste. Pierre Favre a montré la voie il y a longtemps, suivi par Peter Giger… À son tour, Julian Sartorius s’est lancé dans l’aventure, s’entourant d’éléments de batterie et de multiples percussions. Ce genre de performance comporte toujours le risque de la démonstration. Mais, comme ses prédécesseurs, Sartorius travaille la musique avant les effets avec une approche parfois “bruitiste“ et des sons souvent plus bruts que “jolis“. Un CD entier, c’est très long, mais compte tenu de sa démarche et du nombre de percussions employées (sans aucun re-recording), on ne s’ennuie pas une seule seconde.

Pour retrouver Maya Homburger, Barry Guy, Jürg Wickihalder, Ingrid Laubrock, le duo Courvoisier/Feldman, Aki Takase, Mary Halvorson, le Trio 3, Christoph Irniger, Lucas Niggli, Irène Schweizer, Tom Rainey, Agusti Fernandez… voir Culturejazz.fr :


Les références :

> Ingrid Laubrock Octet : “Zürich Concert“ – Intakt CD 221
Ingrid Laubrock (ss, ts), Tom Arthurs (tp), Ted Reichmann (acd), Liam Noble (p), Mary Halvorson (g), Ben Davis (cello), Drew Gress (b), Tom Rainey (dm, xyl)
Zürich, 10 décembre 2011

> Sylvie Courvoisier - Mark Feldman Quartet : “Birdies for Lulu“ – Intakt CD 230
Sylvie Couvoisier (p), Mark Feldman (vln), Scott Coley (b), Billy Mintz (dm).
New York, 27 novembre 2013.

> Michael Griener Squakk : « Willisau & Berlin » – Intakt CD 231
Michael Griener (dm), Christof Thewes (tb), Rudi Mahal (bcl, cl, bs), Jan Roder (b).
Berlin, 27 novembre 2012 et Willisau, 1er septembre 2013.

> Andreas Schaerer - Lucas Niggli : « Arcanum » – Intakt CD 232
Andreas Schaerer (voc, electronics), Lucas Niggli (dm, perc).
Cologne, 11/12 septembre 2013.

> Trio 3 & Vijay Iyer : « Wiring » – Intakt CD 233
Oliver Lake (as), Vijay Iyer (p), Reggie Workman (b), Andrew Cyrille (dm).
New York, 14/15 août 2013.

> Irène Schweizer - Jürg Wickihalder : « Spring » – Intakt CD 234
Irène Schweizer (p), Jürg Wickihalder (ss, ts).
Cologne, 6/7 février 2014.

> Barry Guy New Orchestra : « Amphi - Radio Rondo » – Intakt CD 235
Barry Guy (b, dir), Herb Robertson (tp), Johannes Bauer (tb), Per Åke Holmlander (tu), Evan Parker, Jürg Wickihalder, Mats Gustafsson (sax), Hans Koch (bcl), Agusti Fernández (p), Maya Homburger (vln baroque on Amphi), Paul Lytton, Raymond Strid (perc).
Sankt Johann (Tyrol), 10 mars 2013.

> Christoph Irniger Pilgrim : « Italian Circus Story » – Intakt CD 238
Christoph Irniger (ts), Dave Gisler (g), Stefan Aeby (p), Raffaele Bossard (b), Michi Stulz (dm).
Lisbonne, 16/17 mars 2014.

> Aki Takase - Alexander von Schlippenbach : « So Long, Eric ! » – Intakt CD 239
Aki Takase, Alexander von Schlippenbach (p), Axel Dörner (tp), Nils Wogram (tb), Rudi Mahal (cl, bcl), Henrik Walsdorff (as), Tobias Delius (ts), Karl Berger (vib), Wilbert de Joode, Antonio Borghini (b), Han Bennink, Heinrich Köbberling (dm).
Berlin, 19/20 juin 2014.

> Harry Sokal - Heiri Känzig - Martin Valihora Depart : « Refire » – Intakt CD 241
Ivo Perelman (ts), Matthew Shipp (p), William Parker (b), Gerald Cleaver (dm).
Winterthur, 1-3 juin 2013.

> Julian Sartorius : « Zatter » – Intakt CD 242
Tanja Feichtmair (as, bcl), Uli Winter (cello, vo), Fredi Pröll (dm, vo).
Berne, février 2014.

> Torben Snekkestad - Barry Guy : « Slip Side and Collide » – Maya MCD 1401
Torben Snekkestad (sax, tp à anche), Barry Guy (b).
Copenhague, 4/5 juillet 2011.

Distribution Orkhëstra

> Liens :

Portfolio

  • Michael Griener Squakk : « Willisau & Berlin »
  • Harry Sokal - Heiri Känzig - Martin Valihora Depart : « Refire (...)
  • Irène Schweizer - Jürg Wickihalder : « Spring »
  • Torben Snekkestad - Barry Guy : « Slip Side and Collide »
  • Andreas Schaerer - Lucas Niggli : « Arcanum »
  • Julian Sartorius : « Zatter »

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