« Le jazz tisse sa toile... »
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Jazz à Vienne 2014 (#2)

Souvenirs du festival...

D 5 décembre 2014     H 06:30     A Marceau Brayard    


Alors que l’hiver approche, il est bon de se souvenir du début de l’été. Marceau Brayard nous fait revivre ses grandes lignes du festival Jazz à Vienne 2014 à travers ses textes et ses photos. On pourra revivre la première journée du festival ici (Culturejazz.fr - 8 novembre 2014).

Diaporama complet en bas de page, cliquer ici !

> Mardi 1er juillet

Ibrahim Maalouf -  voir en grand cette image
Ibrahim Maalouf

La musique d’Ibrahim Maalouf reste toujours très spectaculaire et grandiloquente par ses emphases électriques. Il était ému de jouer en première partie de Robert Plant. Sa prestation était parfaite, trop peut-être, ficelée de partition empêchant le doute et l’égarement nécessaire pour faire parler le jazz pleinement. Par sa réelle présence ininterrompue, il agissait sans dispersion, sûr de son réglage maîtrisé d’une assurance constante. Si on y ressentait plus l’écriture que la recherche, on y percevait une puissance énergique très vivante qu’il thématisait d’une connexion rock accolée à cette source orientale ataraxique, de pulsations en pulsations.

Le Club de Minuit sera une fois encore notre refuge.
Le trombone de Glenn Ferris était des plus alléchant pour la mesure introspective qu’il venait fouiller d’un souffle vivant. Il savait instiller une certaine sève mélodieuse. Le saxophoniste Stéphane Spira et lui se répondaient par ricochet du tac au tac.
Andrew Atkinson se montrait à la limite du clastique dans la relation qu’il instaurait avec sa batterie, ne se limitant à aucune inflexion sur toute la durée au cœur de la nuit. Il y résonnait une lignée volcanique propice à la véracité selon une méthode des plus fiévreuses. Ils endiablèrent les lieux de la puissance jazz et développaient une cruciale insolence redoutable, avec le volume de la turbulence.
Stéphane Spira revendique un jazz d’Outre-Atlantique. Il fait sursauter certains lorsqu’il laisse entendre une timidité de la part de celui d’Europe. Mais au soir de sa prestation, il a enfoncé le clou très concrètement pour nous prouver que sa vision rivalisait d’un à propos jazz bien authentique.

> Mercredi 2 juillet

Stefano Bollani -  voir en grand cette image
Stefano Bollani

Le pianiste Stefano Bollani face à une relation transitive entre lui et l’orchestre lyonnais. Le cénacle « Gershwinien » produisait son rayonnement sous l’irrigation impérieuse de la baguette de l’homme-orchestre Felix Slatkin. La main du pilote ne supportait aucune dérobade possible et l’on savait qu’il avait fallu de longs préparatifs avec un rabâchage forcené pour en arriver à ce résultat fait d’un déterminisme rigoureux. Par ce respect total de la partition le clavier restera pour la ferme occasion, d’une hilarité muette pris dans ce respect aligné des notes. Aucune facétie de la part du pianiste n’était autorisée. Stefano Bollani dispose d’un univers assez large pour qu’il puisse venir accomplir son identité musicale en ces lieux. Mais ça on fait semblant de ne pas le savoir, en négligeant cette possibilité de lui permettre d’élaborer son registre personnel.

Youn Sun Nah -  voir en grand cette image
Youn Sun Nah

Sur cette scène Youn Sun Nah y fut comme dans un palais d’ombres. Elle venait y lâcher sa puissance vocale avec ces effleurements constants, telle une procédure ritualisée à la spatialisation tonique. Elle relançait ce mouvement intimement initié par ses musiciens. Ils déplaçaient des formes sonores en valorisant sa voix prise en tenaille dans d’innombrables ruptures tonales. Vincent Peirani, Ulf Wakenius, Simon Tailleu se côtoyaient et alternaient dans ce jeu, selon un équilibre exceptionnel perché sur l’énorme et le minuscule. Elle jouait ainsi au petit papillon estival en s’égayant parfois d’une sonorité de flûte. Ce véritable berceau flottant nous emportait de mille rêveries. Dans ce plongeon musical, elle plaçait cette temporalité dans une surrection, au seuil d’un nouvel espace vertigineux. Avec Calypso Blues de Nat King Cole, elle marquait définitivement ses accès au couloir l’aidant à s’acheminer du côté du jazz inévitable.
Elle atteignait un degré novateur de l’interprétation en s’autorisant seul ce saut dans le silence.

> Jeudi 3 juillet

Alfredo Rodriguez -  voir en grand cette image
Alfredo Rodriguez

Le retour d’Alfredo Rodriguez nous l’attendions avec une certaine impatience. Son premier passage en 2010 au Théâtre de Minuit avait fortement illuminé cette fin de soirée. Son aptitude à se réapproprier Igor Stravinsky tranchait avec tout ce que nous avions l’habitude d’entendre. Ce soir il était incorporé dans le concept Quincy Jones qui consistait à présenter plusieurs musiciens que le grand tribun du jazz produit et encourage. Cela fera donc beaucoup de monde sur scène. Trop à notre goût puisque de ce fait là le temps donné au pianiste sera assez limité. Nous avons pu percevoir qu’il développait toujours son amplitude à la mécanique solaire. Il reste le style même de pianiste qui vous empêche d’être blasé, tant son arrivage abondant fait jaillir son instrument au-dessus des habitudes. Ce moment trop court nous aura mis l’eau à la bouche en nous faisant bien regretter de ne pas le revoir aux alentours de minuit. Son jazz ne ressemblait pas à un hasard sans idées méditées. Dans la poignée de morceaux joués il excellait de ce souffle prononcé aux torsions propres à camper sur des éternités musicales assouvies.
C’est pour quand la prochaine fois ?

> Samedi 5 juillet

Sharon Jones -  voir en grand cette image
Sharon Jones

Sharon Jones fut la grosse surprise de cette 34ème édition. La Soul et le Rhythm’ n’Blues y résonnèrent furieusement. Sa voix carnassière vous ébranlait au point de vous filer des frissons. À elle seule elle était une vraie matière combustible dans le développement de sa gestuelle hiératique. Elle réagissait au moindre frémissement des musiciens qu’elle jaugeait du coin de l’œil. On les sentait littéralement partir en mission à l’écoute de ce conciliabule irrité de toute une série de vigoureux assauts. Elle nous mettait les sens en éveil de façon explosive.
Cette musique regorgeait d’un certain esprit d’outre-monde. Quant au tempo il nous conduisait à réaliser qu’il peut exister une autre gestion du corporel à son contact.

> Mardi 8 juillet

Christophe Monniot -  voir en grand cette image
Christophe Monniot

Retrouver Christophe Monniot c’est comme faire un grand bond en arrière à l’époque du festival Jazz de Rive-de-Gier, quand la municipalité foutait la paix à la culture et lui laissait sa liberté d’innovation. La première représentation des Quatre Saisons « Vivaldi Universel » se fit dans cet esprit-là. Avec sa relecture Monniot y tenait toute sa place et nous en fumes secoués. Pas étonnant avec un saxophoniste de cette envergure au prestige instrumental démesuré.
À partir de là, dans ce même esprit, il déclinera tout son débordement sans rien laisser aller à la traîne, s’arrogeant tout l’espace sans trouver qui que ce soit sur son chemin. De ce fait le guitariste Emmanuel Codjia gratouillait. Le pianiste Thomas Enhco pianotait et cela provoquait un déséquilibre patent. Pour faire simple la mule était bien trop chargée sur ce concept à cinq. Il faut savoir que les frères Moutin ne sont pas réputés pour s’endormir sur leurs lauriers, encore moins Monniot. Ces trois-là ont plutôt le sang chaud. Mais bien sûr cette réunion à cinq ne va pas jusqu’à provoquer des difformités sonores fort heureusement, juste à empêcher des rivalités instrumentales de se créer louablement.

Daniel Humair -  voir en grand cette image
Daniel Humair

Puisqu’il fallait rester « franchouillard » durant cette soirée nous poursuivions avec le concert marquant le plus son équilibre esthétique. Daniel Humair ne revendiquait pas un marquage particulier à l’endroit de son pays qui a pas mal négligé le jazz depuis des lustres. Sans être vraiment aigri de son parcours, il nous éclairait de cette aventure pittoresque en salle de presse, par le biais des rencontres inattendues qu’il a pu faire dans sa carrière.

Le soir sa batterie nous entraînait vers un certain renversement parfait des axes rythmiques qu’il déliait habilement. Il déclenchait un lien conjugable, avec les trois autres musiciens, Vincent Peirani, Émile Parisien et Jérôme Regard, pour établir avec eux une conjonction musicale se rapprochant de la perfection. Ce rectangle que l’on nomme ordinairement quartet s’exécutait par cette aisance profondément enveloppante d’une hardiesse dénuée de toutes esbroufes.

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Manu Katché -  voir en grand cette image
Manu Katché

Manu Katché, Richard Bona, Eric Legnini et Stefano Di Battista finissaient cet épisode dénommé « French Touch ». Cet assemblage de musiciens donnait lieu à une curieuse stagnation mélodique où le jazz n’était jamais un accomplissement définitif. Il y avait même une date limite d’utilisation inhérente dans les approximations des uns avec les autres. Ce ne sera pas un souvenir inoubliable.

> Mercredi 9 juillet

Kenny Garrett -  voir en grand cette image
Kenny Garrett

Les conditions atmosphériques pour écouter Kenny Garrett furent possibles en se munissant d’un bon équipement. Par contre on se serait cru en pleine mer à se faufiler ainsi entre les jolies gouttes d’eau multiples et diffuses. Malgré tout nous avons tenté des ouvertures pour les occasions photographiques. Il jouait d’ailleurs comme pour réchauffer l’assistance des airs créoles. Mais il se trouve que ce n’est pas ce que nous préférons chez lui. Cela parait trop facile trop simple pas assez élaboré. Il fera quelques incursions dans le jazz mais pas suffisamment d’escales prolongées à notre goût.

> Jeudi 10 juillet

Vinicius Cantuaria -  voir en grand cette image
Vinicius Cantuaria

Le chanteur et guitariste Vinicius Cantuaria jouera à deux reprises lors de cette soirée brésilienne. À vingt heures trente au Théâtre Antique puis au Club de Minuit. Il coulait de son chant poignant cette tranquillité désabusée où viennent s’abreuver ces rythmes brésiliens intarissables. Sa voix délivrait une douceur permanente avec cette sensibilité lui procurant ce surcroît d’existence musicale. De ce fait il se plaçait dans le sillage et l’esprit de Chet Baker en y incorporant un jazz de la même émotion. Pour cela il ne plaçait pas sous silence les trois musiciens qui l’accompagnaient. Ceux-ci ne suivaient pas forcément les prescriptions établies des chansons. Ils savaient s’élever bien au-dessus, à la lumière supérieure de l’empire jazz et de sa source inspiratrice.

Le pianiste Helio Alves, le bassiste Paul Socolow et le batteur Adriano Santos mènent chacun des carrières personnelles en enregistrant leurs propres compositions d’une rare précision.

> Vendredi 11 juillet

Ballaké Sissoko -  voir en grand cette image
Ballaké Sissoko

Allez, dernier saut au Club de Minuit avec ce besoin de se laisser emporter dans la sérénité le repli méditatif. Pour cela Ballaké Sissoko reste le maître qui convient. La salle contemplait la solitude de l’homme face à sa kora, où s’y dépliait une croisade complice faite de nombreuses poésies. Cet instrument trônait au centre de la scène, telle la hune d’un navire de navigation accomplissant sa croisière majestueuse. Les notes s’animaient sur des courants pélagiques. Elles étaient toutes portées par une pensée nomade. Nous inhalions chacune des vibrations des vingt et une cordes spectaculairement remplies de brumes africaines. Nous étions apaisés par tant de beauté à la sortie de cette écoute et cet instant rassérénant.

> Samedi 12 juillet

Tom Harrell -  voir en grand cette image
Tom Harrell

Voilà le moment tant désiré qui nous a fait ne pas trop nous soucier de ce qu’il y avait avant et après le passage de Tom Harrell ce soir-là. Une programmation nocturne bizarroïde dont nous refuserons la plus petite critique par respect de ceux qui conçoivent la forme musicale différemment à celle que nous revendiquons.
Au bout de quelques secondes l’incomparable ressource du souffleur agissait. Son œil se figeait sur la partition comme s’il voulait en vérifier une dernière fois sa valeur, avant de l’exploiter pour en éprouver des embrassades éternelles avec le poids de son instrument. Il se déplaçait ainsi sur les traces de son devancier, Chet Baker. Le concert du trompettiste restera une véritable sublimité de l’intelligence, accouplé à ceux qui partageaient ce plateau scénique. Esperanza Spalding connaissait déjà les lieux pour s’y être faite un peu chahutée par le public de Joe Cocker qu’elle était parvenue à dompter lors d’une première partie en 2010. Ce soir aussi ça brassait beaucoup, ça parlementait et buvait sans se soucier de la réalité qualitative. La contrebassiste n’en n’avait cure. Elle préférait creuser sa contrebasse de sa main oisive et caressante. Elle pratiquait des bonds de joie dans sa libération vocale.
Les dépassements purent s’enraciner grâce à cette présence et ces envolées de la part des quatre autres acteurs de la séance. Le deuxième contrebassiste Ugonna Okegwo s’alignait de prégnances avec sa voisine. Les deux saxophonistes, Jaleel Shaw, Wayne Escoffery, se renvoyaient l’écoute pour faire s’élaborer des découvertes pleines de sens nécessairement utile au jazz. Le prodigieux batteur Johnathan Blake éclairait des lueurs rythmiques à la mesure du subjectif et de l’objectif avec cette justesse solidement constitutive. Ainsi assemblé le sextet se vivait facilement coextensif, sans ne commettre aucun abandon ni même aucune faute de goût.
Nous partîmes comblés sans pouvoir passer à autre chose.


> Le diaporama des images :

Stéphane Spira Ibrahim Maalouf Stefano Bollani Youn Sun Nah Vincent Peirani Alfredo Rodriguez Sharon Jones Christophe Monniot François Moutin Louis Moutin Daniel Humair Émile Parisien Jérôme Regard Manu Katché Kenny Garrett Ballaké Sissoko Vinicius Cantuaria Tom Harrell Esperanza Spalding Richard Bona

Portfolio

  • Stéphane Spira
  • Vincent Peirani
  • François Moutin
  • Louis Moutin
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  • Esperanza Spalding
  • Richard Bona