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JAZZ à JUNAS 23e édition (Gard)

Soirées au Temple et aux Carrières du 20 au 23 juillet.

D 15 septembre 2016     H 17:00     A Florence Ducommun    


Le festival de Junas dans le Gard n’est pas assez connu et c’est bien dommage. Il se tient pour la 23e année à quelques kilomètres de Sommières, là où le Paris Jazz Corner d’Arnaud Boubet toujours présent à la boutique de Paris (rue de Navarre, dans le 5e arrondissement) a ouvert en août 2015. Un lieu sublime (je ne suis allée qu’aux Carrières et au Temple de ce sympathique village dont les rues portent le nom de musiciens de jazz, une première partie se déroulant à Vauvert), une équipe formidable pleine d’allant, une programmation toujours éclectique et ouverte à tous les courants, laissant la place aussi aux musiciens locaux, tout est réuni chaque fois pour en faire un festival dont la renommée ne cesse de s’étendre. Il y a aussi les à-côtés, avec des peintres peignant en direct sur le site, inspirés par ce qu’ils entendent (ils seront six cette année), des stages d’aquarelle et de découverte du Jazz pour les enfants et les adultes (qui présentent leur travail à la fin du festival), des séances de cinéma chaque après-midi à la mairie. La météo parfois capricieuse comme il y a deux ans, a joué au chat et à la souris avec nous cette année, mais n’a jamais perturbé les concerts.

Mercredi 20 juillet

Schwab-Soro -  voir en grand cette image
Schwab-Soro

Le duo SCHWAB - SORO joue au temple à 18 heures : déjà entendu à Jazz in Arles en mai, c’est un bonheur de les écouter à nouveau dans ce cadre dépouillé. Raphael Schwab à la contrebasse et Julien Soro au saxophone alto, sélectionnés pour la tournée Jazz Migration 2016, ont encore livré un très beau concert qui a repris certains morceaux de leur dernier disque intitulé sobrement SCHWAB - SORO ( Carré, Les Gens, Valse Farandole...) mais aussi d’autres compositions à paraître dans un prochain projet avec des standards de Charlie Parker, un superbe et mélancolique Jeroma de la composition de Schwab, une reprise de Smoke gets In Your Eyes particulièrement applaudie tout comme Solar de Miles Davis. Et j’en oublie tant ils ont été généreux. Un concert plein de poésie muette qui a rempli le Temple et leur a fait vendre beaucoup de disques !

Catherine Dénécy, Franck Nicolas, Manu Codjia -  voir en grand cette image
Catherine Dénécy, Franck Nicolas, Manu Codjia

Le trompettiste Franck Nicolas présente à 21 heures aux Carrières son dernier projet Mickael Jackson in Ka accompagné de Manu Codja à la guitare, Grégory Privat au piano et claviers, Sonny Troupé à la batterie et tambour Ka, avec Catherine Dénécy à la danse. Guadeloupéen de naissance et montpelliérain d’adoption, ce musicien est le créateur du jazz-Ka, alchimie parfaite alliant le jazz et le tambour traditionnel. Disciple de Miles Davis et de Kafé Edouard Ignol (maître du Gwo ka moderne guadeloupéen), il construit le concept de « Jazz Ka Philosophy » qu’il applique ce soir à la musique de Mickael Jackson (10e album du concept). Les titres phares du King of Pop, de Billie Jean à Thriller en passant par You are not Alone, Beat It ou The Girl is Mine, sont revus avec talent et se révèlent sous une autre facette. Le tambour Ka sous les mains de Sonny Troupé est phénoménal, la guitare sobre de Codja et la concision du pianiste adoucit les excentricités de la danseuse branchée sur 5000 volts vêtue d’un justaucorps lamé rouge. Car ses passages en gêneront plus d’un dans l’auditoire et on peut dire qu’elle n’a laissé personne indifférent ! Ou on aimait comme moi ( elle avait dansé l’an passé à Porquerolles lors du concert de Jacky Terrasson et j’en avais frissonné !), ou on détestait. Un hommage aux récentes victimes des attentats de Nice et aux amis disparus est rendu avec divers coquillages petits ou énormes dans lesquels souffle le trompettiste et c’est un moment poignant ! (ce morceau est dans Jazz Ka Philosophy 3). Un trompettiste au son très Miles qui a fait décoller le public des carrières pour débuter cette soirée.

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Volcan Trio

Le Volcan Trio prend la suite : le pianiste Gonzalo Rubalcaba est accompagné du bassiste Armando Gola et du batteur Horacio « El Negro » Hernandez. Tous trois cubains originaires de La Havane, de la même génération, jouant dans le monde entier avec les plus grands ( plus de 150 albums au total ! et de nombreuses nominations aux Grammy Awards), ils sont les ambassadeurs d’un jazz exigeant et raffiné, les pionniers du jazz latin moderne que nous avons le grand privilège d’écouter ce soir. Pas une parole au public cependant, sauf à la fin et en ne le regardant pas... le trio joue pour lui, c’est très professionnel et curieusement peu chaleureux. Le batteur que j’ai connu sous d’autres auspices à Porquerolles, m’a semblé très technique mais peu habité... le synthétiseur n’amène rien, je reste en dehors de ce concert certainement captivant pour les connaisseurs, sauf lorsque le jazz latin émerge parfois. Dommage qu’un certain lâcher-prise n’ait pas eu lieu !

Jeudi 21 juillet

Ana Carla Maza -  voir en grand cette image
Ana Carla Maza

La violoncelliste Ana Carla Maza joue en solo au Temple. Elle a bousculé les codes de l’écoute bien sage en rangs pour se mettre au milieu et disposer les chaises et bancs en rond autour d’elle. Ainsi, chacun peut profiter de son jeu plein de grâce. À tout juste vingt et un ans, la fille du célèbre pianiste chilien Carlos Maza trace son chemin sur les scènes internationales avec un vif succès ; entendue pour ma part avec son père en 2013, puis l’année suivante avec Vincent Segal en duo à Jazz à Porquerolles, ce fut chaque fois un moment merveilleux. Elle réussit là le difficile exercice du solo où elle fait corps avec son violoncelle. De la bossa nova brésilienne à la habanera cubaine, sa voix habitée et maîtrisée à la fois, fait merveille. Elle ose quelques chansons en français dont une interprétation d’une justesse infinie de La Javanaise de Gainsbourg. Frissons... Longuement applaudie, elle offrira en rappel un superbe Alfonsina y el Mar, dédié à la poétesse argentine Alfonsina Storni. Elle se tourne ensuite vers chacun, touche et embrasse certaines personnes du public. Musique partagée totalement.

Gregory Privat, Jacques Schwarz-Bart -  voir en grand cette image
Gregory Privat, Jacques Schwarz-Bart

Je ne quitte décidément pas Jacques Schwarz-Bart depuis que je l’ai côtoyé quelques jours à Jazz à Porquerolles. Il joue ce soir en première partie de soirée le projet Jazz Racine Haïti avec Moonlight Benjamin au chant, Grégory Privat au piano, Stéphane Kerecki à la contrebasse et Arnaud Dolmen à la batterie. Ce projet est né de son amour pour les chants vaudous haïtiens que sa mère lui chantait au berceau. Le premier morceau Badezilé est introduit par la merveilleuse chanteuse et prêtresse vaudou. Un second appelé Sept Fe est dédié à un autre esprit turbulent. On y entend une grande richesse de gammes et de structures pendant une douzaine de minutes où les chorus de piano et de saxophone sont époustouflants. Brother Jacques explique l’origine du vaudou issu du royaume du Dahomey, enrichissant toute l’Afrique de l’Ouest, fertilisant le monde de la peinture (le cubisme par exemple), de la sculpture et de la musique (les créateurs du jazz étaient vaudouisants et venaient souvent d’Haïti comme Jelly Roll Morton). Une musique fondatrice asymétrique et syncopée qui nourrit aussi le blues et le gospel, et s’accompagne de croyances religieuses et d’une philosophie dont l’une est très chère à Jacques, l’adéquation entre soi et la nature, soi et les autres etc...illustré par Kouzin Zaka, divinité de l’environnement appelée par Moonlight Benjamin. Le thème du morceau suivant montre la relation entre la spiritualité et la nourriture, car il y a un art culinaire haïtien extraordinaire, dont l’un est réalisé à partir d’un champignon de la forêt tropicale ( Blues Jon Jon). Un retour au trio avec le saxophone, la voix et les percussions permet d’apporter une ouverture sur ces mélodies ancestrales avec Ti Garçon où la voix puissante de la chanteuse monte jusqu’au ciel. Essentiel ! Le syncrétisme du vaudou est représenté par Kontredanz avec tous les grands styles de la diaspora africaine, brésilienne y compris, et accélération à la reprise ! Le concert se termine avec Bande, rythme principal de la panoplie rythmique vaudou. Quels musiciens formidables extrêmement applaudis ! Un rappel étourdissant conclut ce concert qui fera date cet été pour moi !

Christian Arcucci, Anthony Joseph -  voir en grand cette image
Christian Arcucci, Anthony Joseph

Le temps d’aller au bar et l’oreille est sollicitée par un rythme puissant venant des Carrières et du concert suivant, celui d’Anthony Joseph qui commence le concert avec le tube The Kora du dernier disque The Carribean Roots scotchant les spectateurs instantanément avec la basse d’Andrew John et la guitare folle de Christian Arcucci pendant 15 minutes ! La superbe voix de baryton du chanteur trinidadien basé à Londres hypnotise le public. Avec lui également un saxophoniste remarquable, Jason Yarde, le percussionniste Roger Raspail et le batteur Eddie Hick. Une ligne de basse ensorcelante tout le long sur un mélange de jazz, reggae, funk, slam, soul où le chanteur poète dénonce les injustices et l’esclavagisme à travers Neckbone puis Mano a Mano. Les percussions de Roger Raspail font merveille sur ce dernier. Une violoniste de Trinidad, Eleanor Ryan, les rejoint sur Our History, où le chanteur insiste sur l’importance de la Terre nourricière. Le titre éponyme dévoile un saxophoniste complètement incontrôlable qui en fait frémir plus d’un par son talent ! Il termine avec Drum Song dédié à Richie Havens. Une musique « racines » également, qui prend aux tripes, fédératrice, pour les jeunes et moins jeunes qui nous a tous entraînés sur la fin à danser avec le percussionniste Tony Savannah en invité. Encore un concert gravé dans la mémoire !

Vendredi 22 juillet

Connie & Blyde -  voir en grand cette image
Connie & Blyde

Un duo atypique au Temple à 18hs avec Connie & Blyde, alias Caroline Sentis à la voix et Bruno Ducret au violoncelle. Des influences multiples, de Björk à Ornette Coleman en passant par Claire Diterzi ou Nosfell, chanteur et musicien de rock français. Ces montpelliérains nous présentent leur dernier projet issu d’une résidence de création. Remarqués et récompensés un peu partout dans le Sud Ouest, l’instrumentation épurée permet d’explorer de larges possibilités. Deux disques à leur actif Ultradecor et Blanc. Des textes originaux en français, de la poésie, beaucoup de fraîcheur certes, mais je n’ai pas été conquise... Il faudra à ce duo un peu plus de maturité sans doute.

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Canonge-Zenino Quintet

Le Quintet du pianiste guadeloupéen Mario Canonge et du contrebassiste marseillais Michel Zenino commence la soirée aux Arènes. Ce duo incontournable qui se produit souvent ensemble à Paris au Baiser Salé, s’est entouré du cubain Ricardo Izquierdo au saxophone, de l’américain Josiah Woodson à la trompette et flûtes et du guadeloupéen Arnaud Dolmen à la batterie. Ils démarrent avec une jolie composition de Zenino sur la mer à Brehec, suivie d’une autre du pianiste Open The Door. La suivante récemment écrite au titre trouvé à la dernière minute par la femme du trompettiste, Quint Up célèbre la rencontre des cinq musiciens devenus amis. Déjà entendu la veille le batteur révèle à nouveau un potentiel énorme en accord parfait avec Michel Zenino. Le trompettiste est magistral, les chorus du saxophoniste incontournables et le duo Canonge-Zenino parfait. Tout est parfaitement placé avec cependant une once de décontraction qui fait plaisir. Avec en particulier un Calypsonge écrit par Michel Zenino et dédié à son ami pianiste ; une autre composition de Zenino est dédiée au grand bassiste Jean François Kenny Clark (JF) avec un magnifique thème presque mingusien. Un morceau entraînant termine ce superbe concert où la trompette et la flûte se distinguent tandis que la batterie se déchaîne dans un solo infernal, une reprise de Entre la Pelée et l’Ararat qui était sur le disque Mitan de Mario Canonge.« Ohé oweho, ohé oweho ». En rappel, une nouvelle composition de Mario Canonge, Not Really Blues, un hard-bop pur jus aux accents monkiens. Du bel ouvrage !

Creole Spirits -  voir en grand cette image
Creole Spirits

En seconde partie, je retrouve Créole Spirits du pianiste Omar Sosa et du saxophoniste Jacques Schwarz-Bart décidément à l’honneur cet été. C’est donc la 3e représentation de ce projet dont j’ai eu l’occasion de parler dans l’article consacré à Jazz à Porquerolles 2016 (lire ici !). Chaque leader a sollicité deux autres musiciens, afin de représenter les deux mondes de la Santeria cubaine et du Vaudou Haitien. Nous retrouvons bien sûr les chanteuses Maria Galarraga et Moonlight Benjamin, et les percussionnistes Gustavo Ovalles et Claude Saturne, respectivement d’origine cubaine pour les uns et haïtienne pour les autres qui créent ensemble une rencontre symbiotique des musiques spirituelles de Cuba et Haïti dans l’écrin du jazz moderne. Quoi dire de plus si ce n’est une explosion de bonheur à les entendre à nouveau et sentir que tous sont déjà plus à l’aise globalement qu’à Porquerolles. Le projet a pris de l’assurance, la scène laisse plus de place aux danseuses qui virevoltent, après une préparation soigneuse de Moonlight qui a fait des offrandes aux esprits. Omar Sosa est déchaîné et se déplace pour danser lui aussi, la connivence de Brother Jacques et Omar Sosa est éminemment palpable. C’est tout simplement magnifique, enchanteur et très prenant...

Samedi 23 juillet

Luis Perdomo, Miguel Zenon -  voir en grand cette image
Luis Perdomo, Miguel Zenon

La météo très capricieuse, suspendue comme une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes, a bien failli gâcher la soirée. La pluie orageuse s’est arrêtée pile avant l’arrivée du quartet du saxophoniste portoricain Miguel Zenon à 21 heures. J’avais eu l’occasion de l’écouter au Moulin à Jazz à Vitrolles en novembre dernier et avais beaucoup apprécié leur musique. Un tempérament de feu pour tous, avec le pianiste Luis Perdomo, un géant dans les deux sens du terme, Hans Glawischnig maître de la contrebasse et Henry Cole, batteur fougueux en diable ! Après le disque « Identities are changeable » sorti en novembre 2014, parasité par les témoignages oraux qui gênaient son écoute, ce talentueux et prolifique saxophoniste alto présentait son dernier projet, le dixième, qui devrait voir le jour en 2017. Un premier morceau Academia donne immédiatement le ton avec des chorus incroyables de chacun. Il s’adresse au public en espagnol et dédie Sangre de mi Sangre à sa fille, douce composition qui montre le champ des possibles pour ce musicien généreux qui fait alterner les montées de tension comme dans Tipico qui devrait donner son titre au prochain disque. Du très beau latin jazz !

Richard Bona -  voir en grand cette image
Richard Bona

La clôture du festival se fait encore une fois dans l’envie folle de danser sur les rythmes de Richard Bona and The Mandekan Cubano. Pour moi qui ai eu la chance cette année d’aller à Cuba, c’est une formidable piqûre de rappel des rythmes de salsa. Avec lui, Rey Alejandro au trombone, Dennis Hernandez à la trompette, Ludwig Afonso à la batterie, Osmany Paredes au piano, Luisito Quintero et Roberto Quintero aux percussions. Ils nous présentent le dernier disque sorti en juin Héritage, qui s’inspire du patrimoine commun de l’histoire des esclaves de langue Mandekan d’Afrique de l’Ouest débarqués à Cuba et des immigrants venus d’Espagne et ça chauffe fort d’entrée de jeu avec ce chanteur et bassiste camerounais qui attaque avec Jokoh Jokoh. Ce grand fan de Jaco Pastorius arrivé en France en 1989 se voit contraint de la quitter en 1995 pour refus de prolongation de son titre de séjour. Il vit principalement à New-York en électron très libre. C’est un feu d’artifice de ses tubes avec Ekwa Mwato de son second disque Révérence en 2001, Mut’Esukudu de l’album Bonafied qui incite à la mélancolie cubaine... Bilongo, un vieux classique de la musique cubaine, le morceau qui l’a accueilli dans l’île en 1999, commence à me démanger les mollets, tout comme Muntula Moto avec les percussions ensorcelantes des frères Quintero qui eux sont vénézueliens (Roberto joue des congas comme personne !) Le Mandekan Cubano avec lequel Bona joue depuis quatre ans, a une place de choix quand le bassiste se met de côté et les laisse jouer, en particulier le duo de soufflants. Tous sont remarquables. Bien sûr, tout cela finit en dansant sur O Sen Sen Sen de l’album Tiki !

Le festival se termine, c’est toujours un arrache-cœur... mais la saison de Jazz à Junas va commencer, il suffit d’aller jeter un œil sur le lien ci-dessous.
Merci à Stéphane Pessina-Dassonville, son président, et à toute sa sympathique équipe ! Encore une belle édition de musiques chaleureuses intercontinentales montrant les liens entre toutes les racines de la musique dont l’héritage africain est manifeste. Le jazz est métissé, alors pourquoi refusons nous encore le métissage qui s’accentue ces temps-ci ? Nous avons tous à y gagner !


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