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A Coutances : Franck TORTILLER choisit cinq disques...

Le jeu cruel et déchirant de la sélection !

D 18 mars 2007     H 13:15     A Thierry Giard    


Ambiance conviviale dans le bar du théâtre de Coutances le mardi 13 mars. A l’heure de l’apéritif, Franck Tortiller, vibraphoniste et actuel directeur artistique de l’ONJ [1], avait accepté l’inviation de Denis Le Bas et de l’équipe du TMC / Jazz sous les Pommiers [2] pour venir présenter en toute simplicité cinq des disques qui lui semblent les plus marquants. L’année précédente, le guitariste Louis Winsberg avait relevé le même défi.

Franck Tortiller -  voir en grand cette image
Franck Tortiller
à Coutances, le 13 mars 2007.

Ce qui pourrait sembler être une simple sélection de « coups de cœur » est en fait une épreuve déchirante : « Se dire, non, Ellington, je laisse de côté, c’est un exercice impossible ! » déclare Franck Tortiller tout en précisant qu’il « a trouvé des moyens de contourner le problème ». En l’occurence, Ellington, compositeur, figure dans la sélection ! Pour éviter les déchirements trop cruels, quelques bonus ont été prévus, au cas où...

Franck Tortiller, musicien diplômé, talentueux, curieux de toutes les musiques est avant tout un exemple d’équilibre : posé, attentif, à l’écoute, disponible et d’une grande simplicité. Sa causerie coutançaise autour d’un verre de vin (normal pour un passionné d’œnologie !) et de quelques toasts lui a donné l’occasion de faire partager chaleureusement une passion pour la musique centrée, ce soir-là, sur le jazz au sens large.

Cinq disques et des bonus !

C’est le père de Franck Tortiller, musicien amateur lui-même, qui avait offert à son fils ses deux premiers disques : l’un de Max Roach et Clifford Brown et l’autre de Lionel Hampton. On ne s’étonnera pas, dès lors, de sa formation de percussionniste (1er prix du Conservatoire de Paris, comme Bernard Lubat !) et de sa spécialisation sur le vibraphone (comme Lionel Hampton !).

> Choix n°1 :

Steps Ahead -  voir en grand cette image
Steps Ahead
Elektra Musician / Warner
  • Steps Ahead. Label Elektra Musician - Warner Music France - 1983. (avec Mike Mainieri ; Michael Brecker ; Eliane Elias ; Eddie Gomez ; Peter Erskine)

Pour le vibraphone de Mike Mainieri bien sûr, un maître qui aura parcouru une longue période de l’histoire du jazz moderne et des musiques populaires au sens large et noble du terme (de Billie Holiday à Dire Straits). C’est à cause de lui et grâce à lui que Franck Tortiller s’est destiné au vibraphone. Ce thème « Pools » est aussi l’occasion de rendre hommage au regretté Michael Brecker qui aura donné un nouvel élan au saxophone ténor. On aura noté également que ce disque est la première apparition discographique d’importance internationale de la pianiste Eliane Elias (invitée au festival Jazz sous les Pommiers le 12 mai 2007 dans un répertoire qui remet en lumière ses racines brésiliennes).

> Choix n°2 :

  • Milt Jackson sur un album non réédité en CD. (probablement : Milt Jackson Quintet avec Lucky Thompson (ts) Milt Jackson (vib) Hank Jones (p) Wendell Marshall (b) Kenny Clarke (d) enregistré en 1956 - Savoy Records)

Deuxième vibraphoniste de référence et incontournable historique : Milt Jackson, hors du Modern Jazz Quartet, dans un disque paru sous son nom et dans l’interprétation d’une ballade de Duke Ellington : « In a sentimental mood ».

Pour Franck Tortiller, Milt Jackson et Mike Mainieri relèvent d’une même école, d’une même tradition avec des approches différentes de l’instrument. Un autre vibraphoniste a fait figure de référence pour l’actuel « chef » de l’ONJ, c’est Red Norvo. Rattaché au style « west coast », il fut le premier à introduire le jeu à quatre baguettes dans le jazz, pratique aujourd’hui courante.

Keith Jarrett - My song -  voir en grand cette image
Keith Jarrett - My song
ECM 1115 / Universal

> Choix n°3 :

  • Keith Jarrett quartet : My Song (enregistré en 1977 avec Jan Garbarek ; Palle Danielsson ; Jon Christensen) - ECM 115 - distribution Universal.

« La rencontre entre deux mondes : l’Europe et les USA » selon Franck Tortiller qui démontre à quel point le jazz peut métamorphoser une mélodie simple et presque banale (My Song). Tout est dans la manière de jouer le thème et de donner vie à la musique : magique !

> Choix n°4 :

  • Passagio - Label-Bleu LBLC 6543 distribution Harmonia Mundi.

En 1990, le quintet Passagio représentait toute la singularité du jazz européen : impertinent, faisant fi des cloisonnements musicaux, imaginatif... Composée de Jean-Paul CELEA, François COUTURIER, Françoise KUBLER, Armand ANGSTER, Wolfgang REISINGER, cette formation caractérisait l’ouverture du jazz vers la musique dite « contemporaine ». Une ouverture que défend aussi Franck Tortiller. De la musique de danse (les bals avec son père, tout jeune...) à la culture classique (sa formation) en passant par Led Zeppelin, le jazz s’est nourri chez lui de multiples influences !

> Choix n°5 :

Weather Report - 8:30 -  voir en grand cette image
Weather Report - 8:30
Columbia / Sony
  • Weather Report, « Slang » solo de basse de Jaco Pastorius dans 8:30 (live) (Wayne Shorter, Joe Zawinul, Jaco Pastorius, Peter Erskine) - enregistré en 1978 - Sony / Columbia.

Weather Report est un incontournable. Avec ce groupe qui a connu un succès proche de celui des rock-stars, le jazz a pris une autre dimension exacerbée par la présence de ce prodige mythique qu’était le bassiste Jaco Pastorius, un musicien fascinant.

...et des bonus :

  • Franck Tortiller a ensuite proposé un difficile blindfold-test, l’auditoire n’aura que partiellement découvert les acteurs d’un disque rare : le Vienna Art Orchestra accompagnant magnifiquement Betty Carter lors d’un concert « spécial » donné à Montreux en 1994. A cette époque, il faisait partie du bel orchestre de Mathias Ruegg : plusieurs années importantes dans sa carrière.
    Ella & Louis -  voir en grand cette image
    Ella & Louis
    Verve
  • Gil Evans reste une référence absolue pour les grandes formations éprises d’ouverture et curieuses de défricher des voies en s’appuyant sur toutes les musiques (le cheminement actuel de l’ONJ en témoigne). Franck Tortiller a choisi un disque rare (enregistrement pirate !), témoignage de l’époque où Gil Evans, à la fin de sa vie, travailla avec Sting.

Parmi les favoris de Franck Tortiller, ceux qu’il aurait aimé sélectionner, on trouve aussi :

  • Ella Fitzgerald et Louis Armstrong : « Ella & Louis » (verve records). La perfection !
  • Prince : la musique populaire afro-américaine dans ce qu’elle a de meilleur !

L’actualité de l’Orchestre National de Jazz et de son leader.

En restant une année supplémentaire à la tête de l’Orchestre National de Jazz, Franck Tortiller a pu lancer un nouveau projet : « Electrique ». Après « Close to Heaven », l’hommage à Led Zeppelin (disque chez Le Chant du Monde), après « Sentimental 3/4 » autour de la valse et un projet sur le music-hall, il s’agit cette fois de créer un répertoire original qui puise ses composantes dans les racines du jazz « électrique », avant qu’on ne l’appelle jazz-rock ou jazz-fusion, quand Miles Davis enregistrait Bitches Brew et qu’Herbie Hancock dessinait les contours de sa musique à succès entre jazz et funk.

Ce nouveau projet a été enregistré récemment et le disque devrait paraître dans quelques semaines, toujours sur le label Le Chant du Monde. Surveillez les chroniques de CultureJazz pour en savoir plus prochainement !

Interrogé sur sa fonction actuelle, Franck Tortiller garde les pieds sur terre. Cette période privilégiée lui donne les moyens de « remplir une mission de service public » comme il tient à le préciser. Avoir les moyens de jouer dans de petits lieux ou à l’étranger, d’aller à la rencontre du public c’est une chance rare. Cependant, il ne faut pas négliger pour autant son devenir personnel et envisager la période « après-ONJ ». Conscient des enjeux, il tient à préserver et développer des projets personnels. C’est ainsi qu’un disque en trio avec Michel Godard (tuba, serpent) et Patrice Héral (percussions, voix etc.) est paru en 2006 sur le label italien CAM Jazz.

L’essentiel, rappelle enfin le vibraphoniste, c’est de« rester en éveil » puisque le jazz est une musique comprenant une large part de tradition/transmission orale, il faut toujours « écouter pour ensuite s’approprier ». Tout un programme pour un développement culturel durable !


> Liens :


[1Orchestre National de Jazz - http://www.onj.org

[2Théâtre Municipal de Coutances - Manche- et festival Jazz sous les Pommiers